Article réservé aux abonnés
Benjamin Vautier au musée Maillol le 13 septembre 2016.
© Thierry Chesnot / Getty Images.
« J’avais envie de vous faire un tour de magie : vous veniez pour me filmer, et puis j’étais mort et j’avais marqué « Trop tard, le corona m’a eu ! ». » Et il explose de rire. Enregistré dans son atelier pendant le confinement, Ben Vautier, 85 ans, n’a rien perdu de sa verve ni de son humour. Devant la caméra de sa fille devenue galeriste, il montre son masque, sur lequel il a écrit : « J’ai pas peur du corona. » Message reçu ! La période, morose et menacée, n’aurait pu être plus propice à l’examen de ses œuvres provocatrices, mordantes, qui donnent envie de rire et de vivre.
Ben Vautier, Photographie du Laboratoire 32, magasin de Ben à Nice, 1959–1973
© Ben Vautier
Né à Naples et d’origine suisse, Ben Vautier est un acteur majeur de l’École de Nice – ville où il a habité à partir de son adolescence –, qui compte parmi ses membres Yves Klein, César, Arman. Il les a tous rencontrés dans son échoppe, ancienne librairie-papeterie devenue disquaire d’occasion, ouverte à la fin des années 1950 et décorée du sol au plafond (elle a ensuite été démontée puis remontée, et est aujourd’hui conservée au Centre Pompidou). Là, il stocke beaucoup, organise des expositions, des performances. Il dessine, « signe tout », les objets, les rebuts, les gens – même la famille. Nous sommes dans les années 1960 : le mouvement Fluxus, qu’il représente totalement, rebondit sur l’héritage dadaïste et prône une forme d’anti-art puissamment subversive. Pas de vision d’artiste singulière, trop bourgeoise et élitiste, mais des gestes, des happenings, des moments de partage avec le public.
Portrait de Ben Vautier, 1972
Photo Jacques Strauch et Barelli Michou
La phrase de Filliou, « l’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art », nous donne une bonne idée de l’esprit de Ben.
Pendant des décennies, il expose ses amis et les artistes qu’il aime avec une générosité peu commune. Il crée en 2013 la Fondation du doute à Blois, avec l’aide de son ami collectionneur Gino di Maggio. Ensemble, ils réunissent trois cents œuvres signées Allan Kaprow, Yoko Ono, Robert Filliou… Il y a aussi un café, pour les rencontres, toujours. La phrase culte de Filliou, « l’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art », nous donne une bonne idée de l’esprit de Ben, gourmand, ironique. Ses écritures, qu’il pratique depuis ses 20 ans en bon précurseur de l’art conceptuel, glissent sur les cimaises des bons mots, des idées, des réflexions.
Ben Vautier, Être libre, 1991
Sérigraphie • 100 × 81 cm • © Ben Vautier
« Je ne m’arrête jamais d’écrire. J’ai deux tiroirs pleins à craquer de slogans, d’aphorismes, de confessions. » À Chamarande, il soliloque sur un mur à la bombe et écrit, en commençant par ses mots rituels : « En ce temps, Ben vint à Chamarande et dit : qu’est-ce que je fais ici sur cette échelle à écrire sur ce mur ? » Parmi les quatre cents œuvres de l’exposition, les mots sont partout et de toutes les époques : sur un mannequin en plastique sans membres (« l’art me coupe les bras et me poignarde dans le dos »), sur l’écriteau d’un faux clown (« il faut en rire »), sur un crucifix où est accrochée une poupée (« c’est pas Jésus, c’est Ben qui fait l’avion pour se faire voir »). C’est si drôle, que parfois c’en est tragique : ainsi cet homme sculpté, portant la Terre à bout de bras, qui nous dit : « L’humanité trop lourde à porter. »
Et puis ce sont des objets, par dizaines, par centaines, agglomérés en installations, en figurines réparties partout : une vraie brocante ! Et des miroirs, des œuvres qui se regardent de près, qui invitent le corps du spectateur à se mettre en mouvement, à entrer dans la danse. C’est aussi un boudoir tout rouge, érotique et chargé de fantasmes, qui interroge au néon : « Voulez-vous coucher avec moi ? » et invite au mur la Vénus d’Urbin de Titien.
Ben Vautier, “Mur des portraits” lors de l’exposition “La vie est un film” au 109 à Nice, 2019
Photo François Fernandez, Nice / © Ben Vautier
Le travail de Ben est inventif, fait de bric et de broc, ressemble à un jeu. « Je vois toujours des têtes partout. Vous me montrez une casserole, j’y vois une tête. Deux chaussures par terre, je vois une tête. » L’artiste aime à s’approprier le monde, à écrire sur des sculptures et des toiles, à investir l’espace jusqu’à la saturation. Il suffit de voir une photographie de sa maison à Saint-Pancrace : la façade a disparu sous les œuvres accumulées ! À Chamarande, il y a des œuvres au mur, au sol, au plafond et sur tout l’escalier, et des tapis, des tables, des chaises – où il est écrit : « Quel culot de s’asseoir sur de l’art. » Attablé devant des dizaines de journalistes, Ben fait le show malgré le contexte, parle de ses obsessions : l’« ego », le « nouveau ». À ce sujet, il imagine : « Le nouveau ? Un énorme cluster de corona qui va partir d’ici ! » On rit, jaune. Et on ressent, plus vivement que jamais, le vertige qui sous-tend l’humour de Ben.
Ben : Être libre.
Du 11 juillet 2020 au 11 octobre 2020
Domaine de Chamarande • 38 Rue du Commandant Maurice Arnoux • 91730 Chamarande
chamarande.essonne.fr
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutique