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Il était temps que Saint-Paul-de-Vence redynamise un peu son image de ville hantée par un passé prestigieux autour des Matisse, Braque, Picasso, Léger, Prévert… et où l’art se joue principalement à la Fondation Maeght. Cette biennale n’a pas pour ambition d’augmenter à tout prix la fréquentation estivale déjà considérable avec ses 2 millions de visiteurs (le village compte 3500 habitants…), mais bien d’introduire une certaine vision de l’art, en rupture avec ce que propose la plupart des 60 galeries en place. Une balade où se mêlent esthétique, poésie, humour et politique.
Juste à côté de la place Charles de Gaulle où se retrouvent les boulistes – véritable institution à Saint-Paul-de-Vence –, dans un petit passage, la sculpture d’Arik Levy déstabilise. Elle paraît en déséquilibre ainsi coupée en deux avec ses facettes qui reflètent le paysage alentour de façon morcelée ou « cubisante ». À y perdre ses repères ! De plus, la perception de la pièce évolue en fonction de nos propres mouvements, des moments de la journée, de la lumière, de l’éclairage nocturne… « Elle nous montre des choses qu’on ne peut pas voir avec nos yeux », revendique l’artiste et designer. Si la sculpture en Inox n’a pas été créée pour cet emplacement, elle s’intègre toutefois parfaitement à l’environnement : sa partie haute se pose juste sur la montagne. Un véritable caméléon à la fois énigmatique et futuriste.
Arik Levy, Rock Shift Giant, 2011
Acier inoxydable poli • 139 × 125 × 336 cm • Courtesy de l’artiste et Podgorny Robinson Gallery • © Photo : Loïc Deltour
Quatre lettres : J, O, I, E tapissent le damier de béton de la place de la Courtine, nichée au pied des remparts. Cette installation questionne l’appropriation de l’espace public : « Je travaille sur le langage pictural et sur la manière de lire et de parcourir les tableaux, explique l’artiste, et il y a quelques années, j’ai voulu sortir le langage de la planéité de la toile. » D’où ces « matrices » de lettres dont certaines ne dépassent pas les 5 à 10 centimètres. Elles peuvent, comme ici, devenir de véritables sièges qui, dans les interstices des lettres, invitent les passants à s’assoir. Chacun est libre d’investir ces socles qui sont autant de promesses de conversations futures : « Le langage est pour moi une question politique importante aujourd’hui, il est l’outil qui nous permet de nous retrouver ensemble. »
Agnès Thurnauer, Matrice (joie), 2018
Alluminium brossé, 13 éléments • H : 45 cm • Courtesy de l’artiste et Gandy Gallery • © Photo : Lionel Bouffier
On prend de la hauteur avec Jan Fabre l’équilibriste. Il installe sur les remparts son double, saisi dans un bronze à la patine miroir et tenant une croix démesurée. S’il a souvent été perçu comme un provocateur, c’est sans comprendre son ironie et ses questionnements infinis sur l’homme et sur la société : « Croyons-nous en Dieu, ou ne croyons-nous pas ? La croix qui tient en équilibre sur le bras de l’homme cristallise cette question », déclare-t-il à propos de l’œuvre implantée à Saint-Paul-de-Vence. Pour lui, « l’art est une protestation », une affirmation de la liberté et il le revendique : « Je me suis toujours senti comme un artiste de l’évasion. » Illustration en détails dans l’exposition que lui consacre la Fondation Maeght !
Jan Fabre, L’Homme qui porte la croix, 2015
Bronze siliconee • 394 × 200 × 100 cm • Courtesy de l’artiste et Galerie Guy Pieters • © Photo : Lionel Bouffier
Rien n’est laissé au hasard chez Antony Gormley, qui a déposé Big Switch sur un socle en béton, précisément pensé pour que la sculpture soit au niveau de notre regard lorsqu’on passe à côté. Inscrire le corps humain dans l’espace, voilà l’obsession de l’artiste anglais : ce qu’il traduit ici en blocs pixelisés empilés les uns sur les autres dans un jeu d’équilibre, pour ne garder que la sensation d’une silhouette. Une certitude : abstraction et figuration sont liées, on passe régulièrement de l’une à l’autre, réduisant le corps à des formes géométriques essentielles.
Antony Gormley, Big Switch, 2014
Fonte • 295 × 59 × 50 cm • Courtesy de l’artiste et Galerie Thaddaeus Ropac – London Paris Salzburg • © Photo : Loïc Deltour
On les voit de loin, suspendues au mur comme des pierres géantes prêtes à tomber sur des assaillants imaginaires. Vincent Mauger utilise bien souvent des matériaux ordinaires issus du domaine de la construction (parpaings, tubes PVC, tuyaux…) qu’il détourne tout en laissant apparaître l’envers du décor : « J’ai voulu greffer sur les remparts des objets déroutants et naturels comme une ruche. En apparence, ce sont des gros blocs qui ont un aspect organique du fait des alvéoles. Je pars d’objets industriels, à savoir des casiers à bouteilles, pour recréer des formes naturelles et instaurer ainsi une sorte de paradoxe entre la nature de l’objet et l’impression que l’on peut en avoir. »
Vincent Mauger, Sans titre, 2017
Polystyrène, chaînes, acier • dimensions diverses • Courtesy de l’artiste et la Galerie Bertrand Grimont • © Photo : Loïc Deltour
Les nuages se reflètent dans le pavillon de cette sculpture aux allures de cornet acoustique du professeur Tournesol. Discrète, elle est posée à l’extrémité Est des remparts, juste au niveau d’un point de vue, à l’autre bout de la ville. En contraste, la pointe raffinée d’une finesse extrême s’étire en direction du ciel, tentant d’entrer en contact avec le cosmos. Vladimir Skoda, artiste d’origine tchèque, a toujours été passionné par l’astrophysique qu’il traduit non pas de façon scientifique, mais poétique. Comme il l’explique à Olivier Kaeppelin, président de la Biennale : « Je ne fais pas de la sculpture pour sa forme extérieure, mais pour que les regardeurs puissent en imaginer l’intérieur. C’est comme s’il y avait une masse qui s’agglomérait autour d’un cœur et j’espère qu’ils supposeront cette sculpture invisible. » Il s’agit là de la définition du trou noir, le point de passage vers une autre galaxie… Prêts à décoller ?
Vladimir Skoda, Une seule direction ?, 2004–2009
Acier au carbone, acier inox poli miroir • 145 × 235 cm, 145 × 215 cm, 145 × 195 cm • Courtesy de l’artiste & Galerie Catherine Issert • © Franta Barton / Photo : Galerie Catherine Issert
Biennale Internationale Saint-Paul-de-Vence
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