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Elle est clouée au sol, ne peut plus se débattre, on ignore si elle est déjà morte. Les costumes des deux bourreaux situent la scène dans l’ère moderne, mais la violence crue est très similaire à celle de La Déploration du Christ (vers 1580) du Tintoret. Cela ne suffit pas à affirmer avec certitude que Cézanne s’en soit inspirée, même s’il a pu admirer les Vénitiens au Louvre. Il est vrai que la tension fait le pont avec la terribilità de l’élève du Titien, mais le sentiment (comme l’empâtement) peut aussi rappeler celui de La Lutte de Jacob avec l’ange (1855–1861) d’Eugène Delacroix. Le sujet en lui-même, le rôle de voyeur dans lequel se retrouve projeté le spectateur, n’est pas sans évoquer une autre œuvre : Le Viol (1868–1869) d’Edgar Degas .
De gauche à droite : Paul Cézanne, « Le Meurtre », vers 1870 et Jacopo Robusti, dit le Tintoret, « La Déploration du Christ », vers 1580
huiles sur toile • 65 × 80 cm / 104 × 137 cm • Coll. National Museums Liverpool, Walker Art Gallery / Coll. musée du Louvre, Paris • © National Museums Liverpool, Walker Art Gallery. © RMN-Grand Palais / Agence Bulloz
Il y a davantage de certitude sur ce parallèle : Cézanne admirait La Dame à l’hermine (vers 1577) du Greco, œuvre, à l’attribution aujourd’hui discutée, qu’il découvre par une lithographie du Magasin pittoresque en 1860. Le Provençal en livre une version très personnelle 25 ans plus tard, prenant comme modèle sa sœur (Le Greco utilisait quant à lui les traits de sa fille). Cézanne transpose plus qu’il ne copie : au clair-obscur, il substitue un camaïeu de bleus, trouvant comme le dit le commissaire Alain Tapié le « ténébrisme dans le clair » quelques années avant la période bleue de Picasso. On note qu’à Marmottan, ce n’est pas La Dame à l’hermine, mais un Portrait de jeune fille qui est exposé, bien des mains du Napolitain.
De gauche à droite : Paul Cézanne, « D’après le Greco, La Femme à l’hermine », 1885–1886 et Dhomínikos Theotokópoulos, dit le Greco, « Portrait de jeune fille »
huiles sur toile • 53 × 49 cm / 43 × 36,5 cm • Coll. particulière • © Daniel Katz Gallery Londres. © Valentina Preziuso
Jean-François Millet et Paul Cézanne ont en commun de n’avoir jamais visité l’Italie, le premier s’inspirant au XVIIe siècle indirectement par les paysages historiques de Nicolas Poussin. Scène arcadienne où le volcan menace des temps idylliques, son Paysage classique est une vue de l’esprit, là où La Montagne Sainte-Victoire (vers 1890) appartient au vécu de l’Aixois, lui aussi admirateur de Poussin. Mais la nature est sa véritable inspiratrice : « Je n’ai qu’à ouvrir ma fenêtre pour avoir les plus beaux Poussin du monde. […] Un Poussin de Provence, ça m’irait comme un gant… ».
De gauche à droite : Paul Cézanne, “La Montagne Sainte-Victoire”, vers 1890 et Jean-François Millet, dit Francisque Millet, “Paysage classique”, XVIIe siècle
Huiles sur toile • 65 x 95,2 cm / 96 x 128 cm • Coll. musée d'Orsay, Paris / musée des beaux-arts de Marseille • © RMN-Grand Palais / Photo Hervé Lewandowski. © Ville de Marseille, Dist. RMN-Grand Palais / Photo Jean Bernard
Chez Poussin, Cézanne admire l’harmonie des compositions et l’équilibre des couleurs, la synthèse plastique dans le dessin des figures. Il a admiré au Louvre les Bergers d’Arcadie (1638–1640), dont Paysage avec Bacchus et Cérès (1825–1828) présenté à Marmottan est d’un registre relativement proche sans être toutefois similaire : il met en scène des figures de nu dans le paysage. Cézanne a en tête cet héritage, comme celui de François Boucher lorsqu’il peint Pastorale en 1870. Mais on songe encore davantage à une réponse au Déjeuner sur l’herbe d’Édouard Manet exposé sept ans plus tôt au Salon des Refusés.
De gauche à droite : Paul Cézanne, « Pastorale », 1870 et Nicolas Poussin, « Paysage avec Bacchus et Cérès », vers 1625–1628
huiles sur toile • 65 × 81,5 cm / 102,5 × 133,3 cm • Coll. musée d’Orsay, Paris / National Museums Liverpool, Walker Art Gallery • © RMN-Grand Palais / Photo Hervé Lewandowski. © National Museums Liverpool, Walker Art Gallery. Presented by the Liverpool Royal Institution in 1948
Paul Cézanne a regardé les maîtres avant de devenir lui-même un maître. Il n’y aurait pas eu de fauvisme et de cubisme sans lui, mais son influence a aussi traversé les frontières. Les futuristes italiens se refusaient à regarder l’art du passé à quelques exceptions près, dont Cézanne. Dans son portrait Homme assis (1905–1906), celui-ci malmène la figure jusqu’à la rendre méconnaissable et à la fondre dans le paysage, étalant une matière vibrante qui inspire le mouvement. De quoi séduire Umberto Boccioni qui cherche à exprimer la vitesse du monde moderne et bouleverser les codes, procédant quant à lui par hachures vives et impressionnistes dans son Portrait de jeune fille (1910).
De gauche à droite : Paul Cézanne, « Homme assis », 1905–1906 et Umberto Boccioni, « Ritratto di fanciulla » (Portrait de jeune fille), 1910
huiles sur toile • 64,8 × 54, 6 cm / 104 × 75 cm • Coll. Museo Nacional Thyssen-Bornemisza, Madrid / Coll. particulière • © Museo Nacional Thyssen-Bornemisza, Madrid. © Christian Baraja SLB
Alors que pour les paysages le geste du peintre imprime une tension palpable, ses natures mortes inspirent davantage de plénitude, dans un art où « tout dans la nature se modèle sur la sphère, le cône et le cylindre ». Des formes simples qui renforcent la présence de fruits qu’on aurait presque envie de croquer. Clôturant l’exposition, le parallèle avec l’Italien Giorgio Morandi fait sens. Ce dernier est aussi en quête d’une essence de la forme, réduisant ses compositions à des poèmes graphiques où le cerne noir des objets perturbe à peine la monochromie du fond, selon une philosophie où « il est nécessaire de ne pas trop en voir, mais de bien regarder ce que l’on voit ».
De gauche à droite : Giorgio Morandi, “Nature morte avec bouteille et verres”, 1945-1955 / Paul Cézanne, “Nature morte, poire et pommes vertes”, vers 1873 / Giorgio Morandi, “Nature morte”, 1960
huiles sur toile • 30,3 x 45 cm / 22 x 32 cm / 30,5 x 40,5 cm • Coll. Arp Museum Bahnhof / Sammlung Rau für UNICEF, Remagen. Coll. musée de l'Orangerie, Paris. Coll. musée Morandi, Bologne • © Peter Schälchli, Zürich. © RMN-Grand Palais / Photo Hervé Lewandowski. © Bridgeman Images / A. De Gregorio / De Agostini Picture Library
Cézanne et les Maîtres - Rêve d'Italie
Du 27 février 2020 au 3 janvier 2021
Port obligatoire de votre masque tout au long de la visite
Mise à disposition de gel hydroalcoolique
Maintien d’une distance d'un mètre avec les autres visiteurs
Réservation obligatoire par internet avec plage horaire de visite
L’accès à l'exposition est limitée à 55 visiteurs dans la galerie d’exposition temporaire
Attention : les vestiaires et les consignes sont fermés
Musée Marmottan-Monet • 2 Rue Louis Boilly • 75016 Paris
www.marmottan.fr
En une :
Paul Cézanne, Château Noir [détail], 1905, huile sur toile, 73 x 92 cm, Coll. personnelle de Pablo Picasso / Musée national Picasso-Paris. Donation Pablo Picasso, 1973/1978
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