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Portrait de Damien Hirst, 2019
© Damien Hirst and Science Ltd. All rights reserved, ADAGP, Paris
En France, Damien Hirst fait certes figure de star internationale de l’art contemporain, à ceci près que, s’il est connu ici, c’est surtout de nom et de loin. En effet, son œuvre n’a été montrée dans l’Hexagone qu’avec parcimonie (une pièce par-ci par-là, mais aucun show de grande envergure). C’est peu dire donc que la fondation Cartier réussit à créer l’événement en dévoilant, cet été, une trentaine de peintures extraites d’une série intitulée du doux nom de Cerisiers en fleurs (Cherry Blossoms) et réalisées, trois ans durant, par l’ex-héraut des Young British Artists (YBA). Car Damien Hirst lança sa carrière en même temps que celle d’une pléiade de jeunes artistes anglais. Plein de culot, chanceux aussi, alors qu’il est encore étudiant au Goldsmiths College, il organise en 1988 dans une friche industrielle des Docklands londoniens l’exposition « Freeze ».
Succès immédiat : les œuvres de Sarah Lucas, Angela Bulloch ou encore Mat Collishaw piquent la curiosité des conservateurs de la Tate et s’attirent les faveurs du collectionneur Charles Saatchi. Dix ans plus tard, les mêmes artistes et d’autres qui les ont rejoints sous la bannière médiatique des YBA (et au sein de la sulfureuse exposition « Sensation » en 1997) font fureur et souvent scandale, de Londres à New York. Damien Hirst n’est pas en reste : plongeant requins, vaches ou agneaux coupés en deux dans des caissons remplis de formol, il mêle, dans une esthétique froidement clinique, la mort et l’éternité, la crudité des dépouilles animales et l’onctuosité bleu lagon du liquide qui les conserve. Parallèlement, il livre une série médicale et pointilliste de vitrines où s’alignent des pilules, symbole de nos existences sous dépendance pharmacologique.
Damien Hirst, A New Beginning’s Blossom, 2018
Pointilliste, bientôt tâchiste, puis badigeonnée d’un pinceau moins scrupuleux et plus fiévreux, chaque toile de la série des Cherry Blossoms
vient en faire évoluer le paysage et dénoyauter le projet initial.
Huile sur toile • 366 × 274 cm • © Damien Hirst and Science Ltd. All rights reserved, ADAGP, Paris.
Sa peinture (car il est sur tous les fronts artistiques) est mécanique et minimaliste, mais conquérante : ses Spot ou Dot Paintings se contentent de répartir des pois colorés de teintes pop à la surface de ses toiles, avec une rigueur toute mathématique. Autre série (il décline ses motifs à la chaîne), les Butterfly Paintings, des monochromes sur lesquels des papillons sont venus se poser et sont restés englués, sans que l’on sache si ce sont eux qui gâchent la peinture, propre et nette, ou bien si c’est la peinture, tueuse d’insectes, qui est à blâmer. La vie, la mort, la beauté, la laideur sont des thèmes que Damien Hirst remet en scène, d’une manière insolite dans son corpus, à travers cette nouvelle série de tableaux, les Cherry Blossoms. À Beaux Arts Magazine, au cours d’un entretien en distanciel, depuis son atelier londonien, l’artiste, chaudement vêtu d’un blouson molletonné et coiffé d’un bonnet, a accepté de confier les ressorts de cette série, les déboires qu’il a aimé endurer en école d’art quand il y enseignait, sa manière de voir la vie (même confinée) du bon côté.
Comment vous est venue l’idée de peindre ce motif, un peu vieillot, voire banal, des cerisiers en fleurs ?
Damien Hirst : Au début, je faisais des peintures plutôt abstraites en observant des jardins de loin, mais un jour je me suis dit : « Ça ressemble à des cerisiers ! » Il faut dire que j’ai un cerisier dans mon jardin ; je le regarde évoluer chaque année. J’en ai même planté aussi le long d’une allée… En comprenant que mes tableaux ressemblaient à des cerisiers, je me suis demandé si je ne pouvais pas les peindre directement. Et j’ai peint comme un fou pendant deux semaines !
Vos cerisiers ne semblent pas toujours si radieux ou innocents que cela, ils semblent exhaler une part de mystère…
Oui, car c’est un hommage à des fleurs magnifiques mais très éphémères, que l’on ne peut admirer que deux semaines avant que leurs pétales ne s’envolent. C’est pourquoi je les associe aussi à la mort, un peu comme les roses dans la tradition picturale.
Votre manière de traiter ce motif des cerisiers peut paraître agressive et assez violente. Y-a-t-il une part d’expressionnisme dans cette série ?
Je pense qu’il y a beaucoup d’énergie dans cette série, une sorte de passion, mais aussi, effectivement, une violence sous-jacente. J’ai envie de faire une peinture qui secoue le spectateur, qui le perturbe… bref, qui ne laisse pas indifférent.
Vue de l’atelier de Damien Hirst à Londres avec la série “Cherry Blossom”
© Damien Hirst and Science Ltd. All rights reserved, ADAGP, Paris / Photo Prudence Cuming Associates.
« L’exposition de la fondation Cartier a été reportée deux fois en deux ans, mais c’est une bonne chose, car, dans l’intervalle, je n’ai cessé de travailler et de retravailler mes tableaux »
Où avez-vous trouvé l’inspiration ? Dans la peinture japonaise ? Ou bien dans celle, européenne, des siècles passés ?
Chez les impressionnistes, je pense. Quand j’étais étudiant, il existait une carte Interrail qui permettait de voyager en train à travers toute l’Europe. La première chose que j’ai faite, c’est de visiter les musées. Je me suis notamment rendu à Amsterdam, puis à Paris à deux reprises. Je me souviens avoir visité deux expositions au Centre Pompidou : une consacrée à Willem De Kooning et une autre à Pierre Bonnard [en 1984]. J’ai aimé les dimensions des toiles du premier et les couleurs du second. En travaillant sur Cherry Blossoms, j’y ai repensé. C’est comme si j’avais agrandi des détails de Bonnard pour réaliser de vastes abstractions à la De Kooning. Dans les années 1990, je n’aurais pas pu assumer ce genre de peinture, parce que ce n’était pas dans l’air du temps. À l’époque, je n’achetais même pas mon matériel dans des magasins pour artistes, mais en droguerie. Je ne voulais pas avoir l’air d’un artiste… Je désirais faire partie du monde, pas du monde artistique !
Avez-vous appris ou découvert quoi que ce soit sur vous-même ou sur la peinture au fur et à mesure que progressaient ces Cerisiers en fleurs ?
En devenant de moins en moins abstraits, ils ont gagné en gravité. Comme je vous l’ai dit, à l’origine je ne voulais pas qu’ils ressemblent à des arbres. Mais j’ai fini par ajouter des troncs et des branchages. Abstraction ? Figuration ? J’avais un pied dans chaque camp. Au début, je pensais à des peintres gestuels comme Willem De Kooning ou Jackson Pollock, mais à la fin, davantage à Bonnard ou Seurat.
Aviez-vous prévu que la réalisation de cette série durerait aussi longtemps ?
Il se trouve que l’exposition de la fondation Cartier a été reportée deux fois en deux ans, mais c’est une bonne chose, car, dans l’intervalle, je n’ai cessé de travailler et de retravailler mes tableaux, et j’ai pu achever la série complète avant l’exposition, ce qui est formidable !
Pensiez-vous que la série compterait une centaine de toiles ?
Mon agent m’a dit : « Peu importe combien vous faites de toiles, mais il faut être clair dès le départ et finir la série, faire des photos et documenter les œuvres avant de commencer à les vendre. » Alors, j’ai fait des dessins, planifié la série et réalisé 107 tableaux avant de les exposer et de commencer à les vendre.
Vue de l’atelier de Damien Hirst à Londres avec la série “Cherry Blossom”
© Damien Hirst and Science Ltd. All rights reserved, ADAGP, Paris / Photo Prudence Cuming Associates.
Savoir que vous aviez tout le temps nécessaire vous a-t-il procuré une forme d’apaisement ?
Quand je me mets à peindre, plus rien ne peut me distraire. J’oublie tout. La meilleure chose avec cette série – et ce confinement –, c’est que je pouvais ne penser à rien d’autre. J’ai toutefois commis une erreur, je pense. J’ai attaqué les grands tableaux un peu tard, alors que je ressentais une certaine fatigue. Dorénavant, je commencerai directement par les grands formats, parce qu’on a davantage d’énergie au début qu’à la fin.
Tous les tableaux portent des titres poétiques, comme Spiritual Day Blossom, Hope’s Blossom ou Philosopher’s Blossom. Est-ce afin de signifier qu’ils sont tous différents, qu’ils couvrent une part de l’existence, un grand éventail d’émotions ?
C’est une expression d’optimisme. Quand j’ai commencé ma carrière artistique, la mode était aux toiles sans titre. Ce que je déteste aujourd’hui, même si je l’ai fait : Untitled 29, Untitled 57… Désormais, mes titres sont descriptifs et se terminent tous par Blossom [« fleurs »].
Comment allez-vous mettre en scène la trentaine de toiles issues de cette série ?
Je voudrais que cela ressemble à une belle journée de printemps. Avec les équipes de la fondation Cartier, nous avons travaillé avec des maquettes de l’espace d’exposition et des maquettes des tableaux. À l’étage, seront présentés les grands formats et, au rez-de-chaussée, de plus petites toiles.
Damien Hirst, Riotous Spring Blossom, 2018
En diptyque, trityque ou plus, les œuvres de la série atteignent des formats aussi impressionnants que la profusion fleurie de ses sujets.
Huile sur toile, diptyque • 305 × 244 cm • © Damien Hirst and Science Ltd. All rights reserved, ADAGP, Paris / Photo Prudence Cuming Associates.
« La peinture est une activité solitaire, même si on peut avoir beaucoup d’assistants et la pratiquer de façon plus ou moins ouverte. »
Nous vivons une époque où la nature – les animaux comme les végétaux – souffre des activités humaines. Envoyez-vous un message en faveur de l’écologie à travers ce motif floral si spectaculairement représenté ?
Je pense qu’en art, il faut attirer l’attention du spectateur et lui donner de l’espoir. Il y a tellement d’informations dans le monde d’aujourd’hui qui peuvent déprimer et nous faire nous sentir impuissants. On se dit : « Qu’est-ce que j’y peux ? » Mais depuis toujours, depuis l’âge des cavernes, l’art est censé rendre optimiste, donner de l’espoir. Il en faut pour mener les combats qui nous attendent, sauvegarder ce qui peut l’être encore. Nous sommes tellement nombreux sur Terre que le climat en prend un coup, mais j’ignore quelles sont les solutions. J’espère que la peinture peut apporter de l’espoir.
Les Cherry Blossoms ont été peintes en partie durant le confinement. Cette situation exceptionnelle en a-t-elle influencé l’aspect ou la teneur ?
La peinture est une activité solitaire, même si on peut avoir beaucoup d’assistants et la pratiquer de façon plus ou moins ouverte. En l’occurrence, j’ai pu continuer à travailler, à me concentrer sur des détails. Et puis j’y ai mis un optimisme qui compense toute la charge négative. Je suis d’un naturel plutôt optimiste. Je peux avoir des moments de déprime, mais un ami m’a appris à rebondir, à transformer le négatif en positif.
Les musées, eux, ont peiné à trouver quoi que ce soit de positif à leur fermeture contrainte…
J’ai mon propre musée à Londres [la Newport Street Gallery présente une sélection de la collection d’art personnelle de Damien Hirst ainsi que ses propres œuvres]. À cause des confinements, j’ai proposé une exposition de mon travail sur Instagram, mais je n’ai compté que 10 000 visiteurs. En temps normal, dans les murs, j’en aurais eu beaucoup plus. Alors, j’ai envoyé sur l’application un autre post, où je parlais dans le musée des œuvres, et il a été vu trois millions de fois ! Il faut donc réfléchir de manière optimiste et trouver des solutions.
Damien Hirst dans son atelier, 2019
Damien Hirst and Science Ltd. All rights reserved, ADAGP, Paris / Photo Prudence Cuming Associates.
C’est votre première exposition personnelle dans une institution française. Pourquoi seulement maintenant ?
Je devais exposer dans le musée que François Pinault voulait bâtir dans l’ancienne usine Renault [sur l’île Seguin, à Boulogne-Billancourt], mais le projet a été abandonné. Ma première exposition, en France, c’était avec Emmanuel Perrotin, en 1991. Je l’ai d’ailleurs revu récemment à l’occasion d’un vernissage, et il m’a demandé pourquoi nous n’avions pas fait d’autre exposition ensemble. Je lui ai alors rappelé qu’il avait transporté mes œuvres, depuis mon atelier à Londres jusque dans sa galerie à Paris – qui était aussi à l’époque son appartement –, sur la galerie de la voiture de sa mère ! Sans même les protéger dans une caisse ! [Rires]
Vous avez commencé votre carrière à la fin des années 1980. Vous attendiez-vous à rencontrer un tel succès ?
Sûrement pas ! Mais c’est venu lentement. Quand j’étais jeune, je consultais les livres d’art à la bibliothèque, dans le nord de l’Angleterre où je vivais, et je me disais que ce serait fantastique s’il y avait un livre à mon nom. Je pensais que cela n’arriverait jamais.
Et pourtant votre nom figure dans de très nombreux ouvrages aujourd’hui… Selon vous, qu’est-ce qui a changé dans le monde de l’art depuis vos débuts ?
Une seule chose a changé : dans les restaurants, je trouve tout de suite une table ! [Rires] Je plaisante ! Tout a changé dans le monde de l’art. À commencer par Internet : ça n’existait pas à l’époque. Et les prix de l’art contemporain, qui deviennent complètement dingues ! Il y a aussi infiniment plus d’artistes. Ce que j’ai fait avec le formaldéhyde [en plongeant des requins dans le formol], c’était choquant à l’époque, mais ça ne le serait plus aujourd’hui. Les gens sont devenus vegans mais il y a aussi plus d’agressivité.
Pensez-vous le succès que vous avez connu il y a plus de trente ans pourrait encore arriver à de jeunes artistes ?
Naturellement ! C’est une sorte de cycle. Comme en musique. Quand une nouveauté apparaît, on entend souvent : « C’est de la merde ! » Mais ceux qui disent cela sont vieux dans leur tête. On entend également des réflexions du genre : « C’est fini, on ne fait plus de grandes choses… » Mais si, ça revient ! Il suffit d’être optimiste, d’attendre que la jeune génération invente de nouvelles choses.
Avez-vous enseigné en école d’art ?
Un peu, mais je ne sais pas si c’était une réussite. J’aimais bousculer les étudiants : certains m’aimaient, d’autres me détestaient, et on se battait ! Un jour, des élèves sont venus en manteau de fourrure, parce qu’ils disaient que ma peinture était froide. Un autre jour, ils se sont mis à bêler… Ça virait à la polémique. Malgré tout, j’ai adoré enseigner !
Vous inaugurez simultanément deux autres expositions, l’une à Rome, l’autre à Paris. Vous n’arrêtez pas !
Beaucoup de ces expositions étaient déjà en préparation, mais c’est le monde qui s’est arrêté. Alors maintenant, tout se précipite !
Damien Hirst, Cerisiers en fleurs
Du 6 juillet 2021 au 2 janvier 2022
Fondation Cartier pour l'art contemporain • 2 Place du Palais Royal • 75001 Paris
www.fondationcartier.com
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