Article réservé aux abonnés
Au Moyen Âge, peintres et sculpteurs étaient vus comme de simples artisans qui devaient s’effacer pieusement derrière leurs sujets religieux. Il a fallu attendre la Renaissance, époque où se développe la valorisation de l’individu, pour que les artistes se mettent à glisser leurs noms dans leurs œuvres. En 1499, dans le marbre de la Pietà, sur la poitrine de la Vierge, Michel-Ange ose graver en latin : « Michelangelo Buonarroti de Florence l’a fait » ! Albrecht Dürer, lui, appose sur ses gravures un monogramme, sa « marque » personnelle. En peinture, insérer son nom dans la toile devient un jeu. Au XIXe siècle, la signature s’impose comme une garantie nécessaire en plein développement du commerce. Loi du marché oblige, ce sont désormais le nom de l’artiste et sa renommée qui déterminent le prix d’une œuvre…
Michel-Ange, Pietà, 1497–1499
Sculpture en marbre de Carrare • 174 × 195 × 69 cm • © Eric Vandeville / akg-images
C’est un fait : pour survivre, les artistes ont besoin d’argent ou de protecteurs. Mais difficile de plaire tout en conservant sa liberté de création… Jusqu’au XVIIe siècle, être dans les petits papiers des puissants, monarques ou nobles, était nécessaire pour exister, avant que de riches bourgeois commanditaires n’entrent en scène. Dans les années 1760, Denis Diderot invente la critique d’art, faisant et défaisant les réputations d’un trait de plume ! Marchands, critiques et collectionneurs deviennent peu à peu les acteurs déterminants d’un nouvel écosystème. À partir de la fin du XIXe siècle, soutenus par des personnalités hors du commun, comme la mécène Peggy Guggenheim, les marchands Paul Durand-Ruel et Ambroise Vollard ou la collectionneuse Gertrude Stein, des artistes à contre-courant des canons officiels peuvent enfin émerger. Mais l’importance des marchands peut avoir des revers. Comme le rappelle une sculpture de l’artiste Damien Hirst – la tête du galeriste Larry Gagosian, incrustée de diamants –, le marché est aujourd’hui dominé par une poignée de galeries-mastodontes. Au grand dam des artistes qui ne rentrent pas dans le moule…
Félix Vallotton, Gertrude Stein, 1907
Coll. Baltimore Museum of Art • © Heritage Images / Fine Art Images / akg-images
En 1550, Giorgio Vasari publie La Vie des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes. Un recueil de biographies d’artistes célèbres, parmi lesquels Léonard de Vinci, dont il invente une mort idéalisée dans les bras de son protecteur, François Ier. L’ouvrage inaugure une nouvelle ère : l’art étant désormais chose sacrée, on s’intéresse à la vie des artistes, jusqu’à construire autour d’eux tout un tissu de mythes et de légendes. La notion de génie apparaît. Vu comme une personne dotée d’un don inné l’élevant au-dessus du commun des mortels, l’artiste de talent fascine, tout comme son atelier qui abrite le mystère de la création. Cinq siècles après sa mort, Fra Angelico, peintre religieux de la Renaissance, sera même béatifié !
Jean-Auguste-Dominique Ingres, Francois Ier reçoit les derniers soupirs de Léonard de Vinci, vers 1818
Huile sur toile • 40 × 50 cm • Coll. musée du Petit Palais, Paris • © Photo Josse/Leemage
Si l’artiste est un être à part, ses conditions de vie le sont tout autant. « Nous ne mangions qu’un jour sur deux », fredonne Charles Aznavour dans La Bohême, célèbre chanson évoquant la jeune insouciance mais aussi la misère des artistes montmartrois de la première moitié du XXe siècle, pour qui l’art et l’amitié primaient sur les conditions matérielles. Comme Pablo Picasso qui, au début des années 1900, a connu la faim et le froid des mansardes parisiennes, au point de devoir brûler ses toiles pour se chauffer. Dans un autoportrait torturé au titre sans appel (Art, misère, désespoir et folie, 1880), le peintre Jules Blin souligne qu’être artiste est souvent synonyme de pauvreté et d’exclusion sociale, qui conduisent parfois à la folie ou au suicide. Si quelques artistes-stars, comme Jeff Koons, vivent dans le luxe en gagnant plusieurs millions par œuvre, l’exposition rappelle que, parmi les 150 000 artistes plasticiens recensés en France, seuls 5 % vivent uniquement de leur art. Et souvent mal. En France, peintres, sculpteurs et graveurs gagnent en moyenne 1800 euros par mois chez les hommes et 679 euros chez les femmes. No comment, commente le titre d’une photographie-choc de la plasticienne espagnole Pilar Albarracín…
Jules Blin, Art, misère, désespoir et folie, 1880
huile sur toile • 146 × 115 cm • Coll. Musée des Beaux-Arts, Ville de Dijon • © Musée des Beaux-Arts de Dijon / François Jay
En se mettant lui-même en scène, l’artiste construit sa propre légende. Comme Francisco de Goya, qui avec son Autoportrait de mauvaise humeur (1799) se pose en observateur critique de la société espagnole, ou Théodore Géricault, dont Portrait d’un artiste dans son atelier (1820) contribue à construire le mythe de l’artiste romantique et rêveur, en proie au « mal du siècle ». Frida Kahlo, elle, se représente à de multiples reprises parée de mille couleurs, fière d’être artiste et mexicaine. Au XXe siècle, les artistes se mettent à utiliser leur corps et leur image pour faire passer un message, comme ORLAN, qui n’hésite pas à se faire violence par le biais de la chirurgie esthétique, devenant elle-même matière de son œuvre.
Frida Kahlo, The Frame, 1938
Huile sur aluminium • 28,5 × 20,7 cm • Coll. Centre Pompidou, MNAM-CCI • © 2019 Banco de México Diego Rivera Frida Kahlo Museums Trust, Mexico, D.F. / Adagp, Paris photo Centre Pompidou, MNAM-CCI, dist. Rmn-Grand Palais / Jean-Claude Planchet
Y a-t-il des limites à ce que peut ou doit être l’artiste ? Entre égocentrisme et autodérision savoureuse, certains utilisent leur image pour se construire un personnage, interroger leur propre identité et rire d’eux-mêmes, tout en nourrissant une réflexion sur la nature de l’art. « Je suis le plus important » : en lettres blanches sur fond rouge, ce message mégalo est signé Ben. Le même qui n’a pas hésité, au cours de sa carrière de trublion démarrée dans les années 1960, à encadrer et signer une feuille de papier toilette usagée ou à suspendre une banderole clamant fièrement : « J’ai mangé un œuf dur hier à 12 h 32 » – une autodérision proche de celle d’Andy Warhol qui, devenu star, se fera filmer en train de manger un banal hamburger ! Plus loin, Jeff Koons s’assume en posant avec des cochons roses, histoire de narguer ceux qui qualifient ses œuvres de « kitsch ». Gilles Barbier, lui, prête ses traits à une série de gnomes en cire, clones burlesques de lui-même, devenant tour à tour clown, pape ou papou. Être artiste, n’est-ce pas être libre de donner corps à ses rêves (ou cauchemars) les plus fous ?
Ben (Benjamin Vautier), Peint pour le fric, 1997
Technique mixte sur toile • 33 × 40 cm • Coll. Forent Peroud • © akg-images / Adagp – 2019
Le Rêve d’être artiste
Du 20 septembre 2019 au 6 janvier 2020
Palais des Beaux-Arts de Lille • 18 bis, rue de Valmy • 59000 Lille
www.pba-lille.fr
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutique