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Anselm Kiefer, “Die Himmelspaläste / Les Palais célestes”, à La Ribaute, 2003-2018
© Charles Duprat
Quarante hectares de terrain. Soixante-dix installations, certaines présentées dans des pavillons et des hangars, d’autres sous des serres translucides, dans des vitrines ou encore plantées dans le sol. L’ancien atelier de Anselm Kiefer à Barjac, dans le Gard, est devenu depuis 2022 un lieu d’exposition à part entière, où les visiteurs (accompagnés par un guide) arpentent un territoire-œuvre, tout habité des obsessions de l’artiste.
S’y dévoilent des toiles de 9 mètres de haut, des installations à dimension architecturale, des sculptures vastes comme des terrains de sport… La démesure radicale des œuvres répond au gigantisme et à la diversité inventive des espaces volontiers souterrains, ponctués de cryptes, de tunnels, d’escaliers – autant de veines et d’organes qui donnent l’impression tenace d’arpenter un corps de terre, de métal et de béton.
Anselm Kiefer, « Steigend, steigend sinke nieder », à La Ribaute, 2012–2015
tôle galvanisée, métal, plomb, photographies noir et blanc et eau • 910 × 518 × 1240 cm • © Georges Poncet
Durant quinze ans, l’artiste vit et travaille ici.
L’ensemble a été conçu par Anselm Kiefer. Sans ingénieur, sans architecte. Il faut dire que l’artiste est coutumier du fait. Depuis les années 1980, il aime à travailler dans des lieux hors normes, que ce soit une ancienne briqueterie aux dimensions industrielles à Höpfingen, en Allemagne, ou 35 000 mètres carrés d’entrepôts à Croissy, aux environs de Paris – son atelier actuel.
En 1992, il veut trouver une alternative à Höpfingen, où il travaillait depuis quatre ans. Il se rend dans le sud de la France pour marcher dans les pas de Vincent Van Gogh… et demande à Jack Lang, ministre de la Culture, une liste des anciennes filatures de soie où il pourrait faire son nid. À Barjac, le maire, Édouard Chaulet, le reçoit comme un roi ; ensemble, ils parlent poésie, s’entendent immédiatement. La filature du XIXe siècle, livrée aux cigales depuis les années 1950, lui plaît ; il s’y installe. Durant quinze ans, l’artiste vit et travaille ici. Jusqu’en 2007, date de l’achat de l’atelier francilien. Ensuite, il multiplie les allers-retours.
En 2020, il fait don du lieu à la Fondation Eschaton, responsable de ses archives depuis sa création en 2016, et désormais en charge d’ouvrir le lieu au public. La pandémie retarde quelque peu le lancement des visites guidées, mais elles débutent à l’été 2022, pour le bonheur des amateurs qui viennent en nombre de France, d’Allemagne, des États-Unis.
La Ribaute témoigne d’une double obsession pour Anselm Kiefer : faire de l’atelier un théâtre, où l’œuvre apparaît mise en scène dans un écrin qu’aucun musée (ou presque) ne pourrait lui offrir, et faire de toute chose un matériau, fertiliser les sols, y planter ses sculptures de tournesols, ses hautes tours tremblantes, ses silhouettes féminines aux robes amples et immaculées.
Les pavillons ont éclos au fil des années, jamais tout à fait identiques, participant pourtant d’un même parcours. L’artiste commente : « Tout ce que vous voyez à La Ribaute est l’unité d’un tout, où les éléments sont liés entre eux, se complétant, s’opposant, s’éloignant les uns des autres pour mieux se retrouver. Ils se ramifient, formant des réseaux, non seulement grâce aux passerelles et aux tunnels, mais aussi en raison de leurs relations internes. » Parmi ces relations, il y a la photographie.
Anselm Kiefer, “Les Femmes de la Révolution”, à La Ribaute
installation comprenant 14 lits en acier, plomb avec de l'eau, une photographie sur plomb et techniques mixtes • dimensions variables • © Charles Duprat
Celle-ci, à bien y regarder, est présente dans bon nombre d’œuvres ici réunies. Elle n’apparaît jamais seule, mais toujours retravaillée, couverte de peinture, collée sur des feuilles de plomb, complétée d’objets divers. Sculpturale, éminemment. Dans l’Amphithéâtre, vertigineuse architecture de béton coulé dans d’anciens conteneurs, elle surgit en coulisses, dans un passage étroit.
De longs films négatifs en plomb martelé, suspendus entre deux étages, tombent jusqu’au sol dans ce qui semble être un studio photo abandonné. Les photographies collées sur les films laissent voir des paysages capturés ici et là par Kiefer, au gré de ses voyages, de ses pérégrinations sur les traces des fougères en Allemagne.
Anselm Kiefer, « Rapunzel / Raiponce », 2006
cheveux sur photographie noir et blanc • 64 × 84 cm • coll. de l’artiste • © Georges Poncet
Cette installation fait écho à celle d’un autre pavillon nommé Steigend, steigend sinke nieder, où les films de plomb saturent l’espace sur plusieurs mètres de hauteur, jusqu’à toucher le sol dans un fracas d’images. On y aperçoit quelques archives, notamment de la série emblématique Occupations de 1969. Sur les films, les images se suivent et varient, prises en rafale ; l’Océan, saisi au Portugal, avance et recule, créant l’effet d’un souvenir cinématographique.
C’est encore la mer qui domine dans le pavillon de Das Salz der Erde, installation composée d’immenses photographies paysagères, collées sur des plaques de plomb et suspendues à un gigantesque séchoir. Installées très près les unes des autres et rendues troubles par un traitement chimique, les images apparaissent parfois difficiles à lire, presque abstraites ; l’œuvre engendre toutefois un rapport intime avec le regardeur, tant elle invite à se rapprocher, presque à se glisser entre ses pans.
Anselm Kiefer, « Das Salz der Erde / Le Sel de la Terre », à La Ribaute, 2011
installation de photographies contrecollées sur feuilles de plomb électrolysées sur une structure métallique et 4 tableaux-vitrines • © Georges Poncet
Mais c’est finalement dans le pavillon dit « des gouaches » que l’on verra le plus de photographies, cette fois-ci beaucoup plus picturales que sculpturales, car encadrées et accrochées aux murs. Pour ces œuvres, Anselm Kiefer a immortalisé le site de Barjac, ses escaliers sous la neige, ses installations (notamment les tours des Palais célestes), puis a retravaillé les photos, y ajoutant des écritures, références à des figures mythiques, à ses lectures (Pour Velimir Khlebnikov, Melancholia, Pour Louis-Ferdinand Céline – Voyage au bout de la nuit), ainsi que quelques détails en volume, comme des mèches de cheveux répondant aux histoires de Bérénice ou de Raiponce.
La photographie revient ainsi sans cesse à La Ribaute, tel un mantra, permettant à l’artiste de travailler et retravailler encore à partir de ses propres œuvres, dans un cycle infini de création et de métamorphoses… Y compris dans ses peintures. Car, derrière ses immenses toiles où s’étendent des paysages, il faut deviner là aussi les voyages, les prises de vues à partir desquelles il a peint, nous indique l’une de ses proches collaboratrices. Parfois, chanceux, l’œil attentif retrouvera les clichés originaux dans un désordre de films photographiques en plomb s’enroulant au sol… Perdus dans le labyrinthe d’un géant.
Anselm Kiefer - La photographie au commencement
Du 6 octobre 2023 au 3 mars 2024
LaM • 1, allée du Musée • 59650 Villeneuve-d'Ascq
www.musee-lam.fr
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