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Yassilakis Takis et Pablo Picasso, Vue in situ de l’exposition “De l’autre côté du rêve”
Bronze • 37 x 19,5 x 12 cm • Coll. Yassilakis Takis • © Constance Guisset Studio
« L’avantage ici, c’est que ce sont de petites salles, à la mesure des tableaux de chevalet. » L’historienne de l’art et conservatrice du patrimoine Danièle Giraudy est heureuse : c’est elle qui, depuis 2005, accompagne les déplacements de la collection de la fondation des Treilles. Et cet accrochage lui plaît. La scénographie a été pensée par la designer star Constance Guisset, et fait apparaître entre les œuvres (dessins, peintures, installations) de grandes vues immersives de la fondation, de sa bibliothèque, de ses jardins, des sculptures qui y sont installées. L’échappée est belle et fait disparaître les murs dans un paysage provençal idéal, celui qu’a voulu la collectionneuse Anne Gruner Schlumberger (1905–1993) pour les artistes qu’elle soutenait avec cœur.
Bien sûr, il y a d’abord sa fortune, aussi célèbre que sa famille, originaire de la grande bourgeoisie alsacienne. Petite-fille de l’industriel Paul Schlumberger, elle raconte en 1977, dans La Boîte magique, la vie de son père Conrad Schlumberger qui a inventé, avec son frère Marcel, la recherche minière par prospection électrique – aujourd’hui, la multinationale Schlumberger Limited emploie 100 000 personnes dans le monde. Anne, quant à elle, préfère aux affaires la philanthropie et le mécénat : sa vie durant, elle s’engage pour la création de nombreuses bibliothèques en France et en Grèce – où elle habite quelques années, crée une fondation pour l’éducation et la recherche, ouvre l’Académie musicale de Villecroze dans le Var…
Yassilakis Takis, Les Planètes
Métaux divers sur trois axes rigides • 525 × 30 × 40 cm • Coll. Jacqueline Hyde • © ADAGP, Paris 2020 / Photo Olivier Monoyez
« Dans cette diversité, écrit la présidente actuelle de la fondation, Maryvonne de Saint Pulgent, la fondation des Treilles (…) est certainement la réalisation majeure d’Anne Gruner Schlumberger, fruit exemplaire de sa richesse intellectuelle et humaine. » Une épopée qui débute au début des années 1960 : Anne Gruner Schlumberger achète alors une première parcelle de cinquante hectares, et s’entoure de l’architecte moderniste Pierre Barbe (1900–2004) pour concevoir différents bâtiments, qui grignotent toujours plus de terrain. Aujourd’hui, la fondation des Treilles s’étend sur trois cents hectares et comporte vingt-deux maisons pour accueillir les artistes en résidence.
Victor Brauner, Là-bas III, 1949
Huile sur toile • 100 × 81 cm • Coll. Jacqueline Hyde • © Adagp, Paris 2020
À l’époque, Anne met la main à la pâte : « Les Romains, quand ils commencent, font d’abord les routes, explique-t-elle dans un documentaire de 1989. J’ai fait comme eux. » Avec un tracteur, elle déambule spontanément dans le domaine pour y tracer, « sans carte, sans dessin, en autodidacte », les chemins qui traversent les Treilles. Puis dessine des plans, les soumet à l’architecte, pense aux jardins – « je vois tous les détails ». Et y installe sa collection, fidèle reflet de son énergie, de son appétit, de ses fantaisies. Elle s’intéresse à l’art moderne, aux arts populaires, aux arts africains. Se rapproche de la galerie Monbrison à Paris où elle achète des masques baoulé, nafana, lwalwa, et d’impressionnants couteaux de jet du Zaïre et de Centrafrique. Elle collectionne des dizaines de peintures de Victor Brauner qu’elle connaît bien, reçoit Max Ernst qui habite à Seillans, à deux pas de la fondation où il viendra installer trois sculptures.
Jean Fautrier et Henri Laurens, “Corbeille” dite aussi “Cageot” et “Femme allongée”, 1950
Peinture à l'huile et pigments de pastels broyés sur papier marouflé sur toile de jute / Aquarelle et mine de plomb sur papier • 54 x 73 cm / 20 x 30 cm • Coll. Jacqueline Hyde / Coll. Henri Laurens • © Adagp, Paris 2020
Les artistes exposés sont des amis. Elle apprend à dessiner avec Henri Laurens, est conseillée par le muséologue Georges Henri Rivière, qui l’encourage à mélanger les arts populaires aux œuvres modernes. L’exposition de la fondation Bemberg reflète ses goûts, ses obsessions : des murs entiers d’œuvres surréalistes de Brauner et d’Ernst, des peintures immenses et bleues de Joseph Sima – « qui n’a pas eu la gloire qu’il méritait ! », nous confie Danièle Giraudy –, des expérimentations brutes de Jean Fautrier et Jean Dubuffet, des Jean Arp.
Fernand Léger, Grande parade sur fond rouge, 1955
Huile sur toile • 34,5 × 49 cm • Coll. Jacqueline Hyde • © Adagp, Paris 2020
Quelques pages aussi, pour celle qui aimait tant les livres d’artistes. Celles de Fernand Dubuis, qui illustre les poèmes de Jean Tardieu en 1973, et des portfolios de Fernand Léger et de Pablo Picasso – c’est lui qui offre à l’exposition sa feuille la plus cocasse, avec ses Taureaux ailés (1956) aussi légers que des papillons ! L’ultime salle achève le dépaysement poétique : des assemblages élancés de Takis sont placés devant une grande photographie de son installation de sphères de marbre dans le jardin de la fondation des Treilles. « Comme des météorites tombées du ciel », glisse la collectionneuse, qui avait, à n’en pas douter, le goût des autres et l’art de l’assemblage.
De l'autre côté du rêve - Collections de la fondation des Treilles
Du 26 juin 2020 au 1 novembre 2020
Fondation Bemberg • Place d'Assezat • 31000 Toulouse
www.fondation-bemberg.fr
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