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Palais de Tokyo

Diorama : une fenêtre sur des mondes étranges

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Publié le , mis à jour le
Vedette des attractions foraines et des muséums d’histoire naturelle, le diorama a subjugué le public avant d’être détrôné par le cinéma. Le Palais de Tokyo rend hommage à cet art illusionniste et scientifique de la mise en scène en réunissant spécimens et variantes contemporaines. Une redécouverte.
Richard Barnes, Man With Buffalo
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Richard Barnes, Man With Buffalo, 2007

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Irruption inattendue d’un jardinier, en chair et en os, au milieu de bisons empaillés des plaines américaines… Le photographe
a produit une série de clichés où il s’amuse à déjouer l’illusion du diorama, y mettant en scène l’intrusion du prolétariat des musées.

Photographie • 137,1 x 167,6 cm • Courtesy de l’artiste

Il était une fois un temps où les images ne bougeaient pas. Diantre ! Pas d’Internet ? Non. Ni de télévision, ni même de cinéma. Et pourtant les hommes en rêvaient déjà, de voir le monde palpiter sous leurs yeux, sans avoir un seul pas à faire, un songe à fabriquer. C’était le temps des dioramas, dinosaures de l’histoire du regard occidental. Partout, sur les grandes artères parisiennes du XIXe siècle triomphant, avant même que le baron Haussmann ne fasse sa révolution urbaine, règne la grande illusion. Les théâtres s’ouvrent soudain à tout l’Univers, grâce à ces immenses toiles qui, comme par magie, s’animent à coups de filtres, de projections de lumière, de mille prestidigitations. Le Palais de Tokyo nous renvoie à cet âge d’or de l’ante-cinéma en organisant une exposition exceptionnelle autour des dioramas, « dont la magie brutale et énorme sait m’imposer une utile illusion » écrivait Charles Baudelaire, qui s’y connaissait en paradis artificiels. À l’époque, le divertissement d’avant-garde fait en effet office de drogue dure. Des foules entières s’y adonnent sans modération. Paris devient le lieu des voyages immobiles.

Jean-Paul Favand, Naguère Daguerre I vue de jour
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Jean-Paul Favand, Naguère Daguerre I vue de jour, 2012

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Vue de la toile éclairée de face. Toile peinte du XIXe siècle, installation et scénographie lumineuse • 270 × 410 cm • © Photo Jean Mulatier. Courtesy Jean Paul Favand, Paris

À qui doit-on cette « merveille du siècle », comme la surnommait Balzac ? À Louis Daguerre, plus célèbre pour sa contribution à l’invention de la photographie. En 1822, associé au peintre Charles-Marie Bouton, Daguerre participe aussi à la révolution optique du siècle romantique en donnant naissance à la première des réalités virtuelles. Soit une immense toile semi-transparente, peinte sur les deux faces, à laquelle des jeux de lumière, de miroirs et de verres multicolores donnent une illusion de mouvement et de passage du temps : sur ces paysages grandioses, le brouillard monte, la nuit tombe, et le soleil a rendez-vous avec la lune. Héritier sophistiqué des lanternes magiques du XVIIe siècle, ce théâtre sans acteurs transporte sur les lieux d’un éboulement meurtrier au beau milieu des Alpes comme au cœur d’une messe de minuit suivie par une foule recueillie, il projette l’imaginaire en Égypte ou aux Indes. « Entresorts », tel est le nom de baptême que lui trouvent les forains : on entre dans un monde aussi rapidement que l’on en sort…

Caterina De Julianis, Santa Maria Maddalena in adorazione della croce
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Caterina De Julianis, Santa Maria Maddalena in adorazione della croce, 1717

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Les crèches baroques et sculpturales de la Naples du XVIIIe siècle peuvent être considérées, selon les auteurs de l’exposition, comme l’un des ancêtres possibles des dioramas, qui firent florès un siècle plus tard, de muséums en Expositions coloniales.

Cire polychrome, papier peint, verre, tempera sur papier et autres matériaux • 53,7 x 59 cm • © Photo Artefotografica, Rome / Courtesy Galleria Carlo Virgilio & C, Rome

Diorama signifie « voir à travers », selon l’étymologie du terme ; c’est dire l’origine un brin mystique du genre, que l’on peut faire remonter jusqu’aux crèches napolitaines de la Renaissance. Mais c’est au XIXe siècle que l’homme se prend d’une furieuse envie de tout pouvoir voir. Autour du boulevard du Temple, alias « boulevard du Crime », toutes sortes d’attractions lui offrent alors cette ubiquité du regard : le panorama, paysage immersif et circulaire dont le Cirque d’hiver, près de la place de la République, est l’un des derniers souvenirs ; mais aussi des géoramas, cosmoramas et autres néoramas qui promettent « un spectacle du globe terrestre en entier », selon les brochures. Par rapport à ces rivaux, le diorama a sa singularité, qui le verra seul survivant jusqu’à nos jours. Au fil du siècle de toutes les révolutions, il voit sa définition s’affiner, pour caractériser finalement un dispositif frontal, avec des silhouettes sculptées sur un fond peint illusionniste. D’abord imaginé pour les amateurs de safari, le diorama naturaliste intègre bientôt les muséums d’histoire naturelle, qui comprennent la portée pédagogique de présenter, avec une vitre, une toile de fond et des éléments tridimensionnels, les animaux dans leur habitat naturel.

Rowland Ward, Léopard et guibs harnachés
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Rowland Ward, Léopard et guibs harnachés, 1904

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Rowland Ward était un éminent taxidermiste britannique et un pratiquant convaincu des dioramas. Depuis sa boutique-atelier de Knightsbridge, à Londres, il fit entrer tout un monde sauvage sous vitrine dans les plus aristocratiques demeures du XIXe siècle. Souvenir, le plus souvent, des safaris sauvages auxquels se livrait ce petit monde d’impérieux colons.

Diorama • 113 × 236 × 70 cm • © Photo Alain Franchella / Région Auvergne-Rhône-Alpes Courtesy de Domaine royal de Randan (Randan)

Ce support fabuleux à l’imaginaire permet à l’équipe de trois commissaires, qui se sont attelés à la tâche au Palais de Tokyo, de mixer les savoirs. « Cet objet nous passionne, comme il passionne les artistes, car il est au croisement de l’histoire, du cinéma, du monde de la scène, des arts forains, de l’histoire des sciences et techniques, résume Florence Ostende, qui a organisé cette exposition avec Claire Garnier et Laurent Le Bon. Il met en jeu des artisans, taxidermistes, architectes, toute une pluralité de métiers qui permettent de donner une image plus complexe de l’artiste. »

« Le diorama a en effet complètement échappé à l’histoire de l’art, et en même temps les artistes contemporains en font un sujet de recherche et surtout de détournement qui permet de nouveaux éclairages. »

Florence Ostende

Pas facile de rassembler en un seul espace tous ces dioramas, qui sont rattachés le plus souvent à leur lieu de naissance, notamment les musées. Défi d’autant plus ardu que beaucoup ont disparu dans les oubliettes quand le cinéma naissant est venu s’y substituer avec tellement de superbe. Très rares sont donc les expositions et les ouvrages qui s’essayent à retracer l’histoire de ce médium, si vite tombé en désuétude. « Le diorama a en effet complètement échappé à l’histoire de l’art, et en même temps les artistes contemporains en font un sujet de recherche et surtout de détournement qui permet de nouveaux éclairages, analyse Florence Ostende. Il a une énorme puissance de fiction et d’émerveillement, car il crée l’illusion de quelque chose d’absent, qui surgit soudain. C’est aussi une zone très trouble : il a servi d’outil de manipulation idéologique au pouvoir colonial. » Notamment au gré des Expositions coloniales et des sordides zoos humains, qui se sont multipliés jusqu’aux années 1930 : les dioramas servaient alors à mettre en scène, à l’aide de mannequins de cire ou de papier mâché, des peuples supposés primitifs, exhibés dans toute leur sauvagerie originelle. C’est l’homme blanc qui acte sa domination darwinienne sur le monde. Il se dit même que certains maîtres d’œuvre sont allés jusqu’à empailler des humains à des fins de diorama, terrible paroxysme d’un monde déjà en plein déséquilibre.

Mathieu Mercier, Sans titre (Couple d’axolotls), </em>vue de l’exposition « Sublimations » au Crédac, Ivry-sur-Seine
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Mathieu Mercier, Sans titre (Couple d’axolotls), vue de l’exposition « Sublimations » au Crédac, Ivry-sur-Seine, 2012

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Ils sont les derniers fossiles vivants des premiers animaux qui peuplèrent la Terre. Pour ces amphibiens répondant au doux nom d’axolotl, Mathieu Mercier a imaginé une sorte de diorama où soudain la vie reprendrait ses droits.

Vitrine, éclairage néon, terre, aquarium, eau, couple d’axolotls • 219,5 × 180 × 330 cm • © Photo André Morin / le Crédac / Courtesy Mathieu Mercier et le Crédac. © ADAGP, Paris 2017

Pas question pour les commissaires d’évacuer ces questions, toujours actuelles. Mais il s’agit aussi d’évoquer le pouvoir d’enchantement de ces microcosmes en boîte, dont quelques muséums sont toujours dotés, de Rouen à Los Angeles. Le sommet est atteint par celui de New York, réalisé par le grand maître en la matière, Carl Akeley, aujourd’hui enterré auprès des gorilles des montagnes qu’il a été le premier à découvrir, et à empailler. Le Palais de Tokyo est d’ailleurs parvenu à obtenir quelques-uns de ses fonds peints, ainsi que des fragments de sculpture, permettant au visiteur de pénétrer discrètement dans l’antre d’un taxidermiste du XIXe siècle. Les musées d’ethnographie sont également de la partie, à commencer par le merveilleux musée des Arts et Traditions populaires, qui ouvre à Paris, en 1937, sous la direction de Georges-Henri Rivière. Son plus fameux diorama, intitulé Du berceau à la tombe, vient au Palais de Tokyo rappeler cette muséographie d’antan, détruite avec la fermeture de l’établissement il y a une dizaine d’années.

Un décor très politique

Car bientôt, comme les animaux qu’ils présentent, les dioramas deviennent une espèce en voie de disparition. Les musées modernes n’en veulent plus. Ce sont désormais les artistes qui les plébiscitent. On peut deviner leur fantôme dans les microthéâtres surréalistes des boîtes de Joseph Cornell, et jusque dans les vitrines d’Anselm Kiefer.

Tatiana Trouvé, Sans titre
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Tatiana Trouvé, Sans titre, 2007

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Plus d’un siècle après son avènement, l’art du diorama s’est violemment asséché pour mieux se faire, aujourd’hui, parabole de l’ère anthropocène. Tatiana Trouvé réhabilite le désuet procédé de monstration en imaginant, sous vitrine, un paysage désertique, soumis à de violents changements climatiques.

Ciment, Plexiglas, Formica, métal, cuir, marbre, bronze, bois • 300 x 610 x 421 cm • © Photo Daniele Resini / Courtesy galerie Johann König, galerie Emmanuel Perrotin, Gagosian gallery © ADAGP, Paris 2017

Certains plasticiens rejouent même complètement cette mise en scène. Pour le Palais de Tokyo, Tatiana Trouvé exploite le dispositif pour créer une parabole du réchauffement climatique à travers un paysage parfait, qu’elle dérègle à coups d’ombre, de lumière et de variations de température. Dominique Gonzalez-Foerster porte, elle aussi, une grande tendresse à ce médium, réalisant de superbes dioramas qu’elle émaille de livres abîmés, archéologie d’une bibliothèque idéale dans un monde qui aurait connu l’apocalypse. Même pessimisme, enfin, chez le chantre écolo Mark Dion, qui réalise pour l’exposition une sinistre vitrine : sur fond de Paris au lever du jour, des espèces mutantes viennent prendre possession de la mégapole, et dévorer ses restes. Autrefois enchanteur, le diorama se fait aujourd’hui lanceur d’alerte.

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Dioramas

Du 14 juin 2017 au 10 septembre 2017

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