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Fabrice Hyber, Vue de l’exposition avec l’Arbre mental, 2019
Fusain, peinture à l’huile, résine époxy sur toile, pétrole • 150 x 400 cm • © Michel Slomka / MYOP / Lumento. © ADAGP Paris 2023
Fabrice Hyber photographié par Charles-Henri Paisan
Qui est Fabrice Hyber ?
Artiste mutant, il pratique le dessin, la peinture, la sculpture, l’installation tout en annexant des savoirs (les sciences) ou des domaines (l’entreprise et le commerce), apparemment étrangers au champ de l’art.
© Photo Charles-Henri Paisan / Lumento. © ADAGP Paris 2023
Face au pessimisme ambiant, Fabrice Hyber oppose un art roboratif. À faire pousser sans compter des arbres dans sa Vallée et des peintures dans son atelier, il dissipe les clichés de l’artiste contemporain en proie à la désillusion. Le monde court à sa perte ? Hyber plante une forêt en Vendée et ensemence ses toiles de ses axiomes et de sa fantaisie. « Il faut nourrir le sol de la pensée et ne pas le rendre complètement stérile par la monoculture ; il faut penser polycultures et multicultures », confie l’artiste semeur qui entretient l’obsession de « multiplier sans cesse les possibilités d’entrer dans le monde ». La Vallée, où il vit une grande partie de son temps, est une des portes d’accès. En 1992, Hyber a racheté les terres que ses parents exploitaient sans en être propriétaires, pour y créer son Arcadie. Depuis une vingtaine d’années, il a semé sur 70 hectares 300 000 graines d’arbres, faisant éclore une forêt de plusieurs centaines d’essences différentes : « Des pins, des feuillus, des arbres fruitiers qui se renforcent les uns les autres et qui favorisent une biodiversité d’animaux, d’insectes, de végétaux, de champignons… » Tandis que les terres agricoles deviennent arboricoles, tandis que la nature se régénère, l’artiste se sert de sa Vallée comme d’une matrice d’où procède désormais toute son œuvre, croissante, proliférante.
Fabrice Hyber, Polyptyque du sport [détail], 2018
Dans ce polyptyque qui se déploie comme une œuvre panoramique, le paysage des campagnes françaises est présenté comme une invention du tour de France, les images de la télévision ayant depuis des décennies forgé un imaginaire bucolique national.
Aquarelle, fusain, peinture à l’huile, pastel et crayon de couleur sur toile, support en bois, feuille d’or, feuille d’argent • 200 × 700 cm (ouvert) • Fabrice Hyber. © ADAGP Paris 2023
Hyber s’est longtemps limité à son image de Géo Trouve-tou de l’art, épatant la galerie avec ses POF (prototypes d’objets en fonctionnement), jonglant avec le ballon carré et la balance à trois plateaux, amuseur public expert en courts circuits et tête-àqueue. Puis des commandes d’importance à Paris – l’Artère à la Villette qui sur une céramique peinte de 1 001 m2 au sol raconte l’histoire de la lutte contre le sida, la stèle au jardin du Luxembourg commémorant l’abolition de l’esclavage, le double moulage d’un arbre au passage Beaugrenelle – l’ont fait connaître du grand public.
À la fondation Cartier cet hiver, c’est le peintre qui est requis. On découvre l’ampleur de l’œuvre. Une soixantaine de tableaux associant comme à l’habitude dessins et textes libèrent aux cimaises des espaces de réflexion nouveaux. Depuis quarante ans déjà, les idées font leur chemin sur la toile. Ici, un homme feuillage ou un homme tubercule. Là, une maison source, un pommier qui donne des cerises, un cerveau monté sur pattes, des feuillages cannibales et par tout, de l’eau qui dort. Les œuvres s’offrent comme des plantes vivaces, présentées sans cadre, foisonnantes de couleurs sucrées – des bleus, des rouges, des verts, des jaunes qui bavent un peu, et qui rendent à la planète son état liquide originel. « Je peins à l’huile, mais j’utilise beaucoup de solvant, de façon à diluer les couleurs. Je ne pratique pas une peinture où l’on ajoute des couches, où l’on cache des choses. Sur mes toiles, toutes les étapes, tout le processus d’élaboration est visible. Je veux montrer ce qu’il y a en des sous. Comme pour une aquarelle, chaque trait est définitif. Je n’ai pas le droit à l’erreur. Ou bien alors l’erreur est intégrée et elle figure barrée sur le tableau. »
Fabrice Hyber, Polyptyque du sport [détail], 2018
Le monde tourne rond avec Fabrice Hyber : les planètes, le Soleil, la Terre, les melons, les pastèques, les roues, les ballons forment un même cercle vertueux.
Aquarelle, fusain, peinture à l’huile, pastel et crayon de couleur sur toile, support en bois, feuille d’or, feuille d’argent • 200 × 700 cm (ouvert) • © Fabrice Hyber. © ADAGP Paris 2023
Sur les lavis de couleurs, en marge des corps bouturés, des arbres greffés, des rivières serpentines, les mots fusent, griffonnés au fusain : IDEAL PLANT / Feuille MIAM / Mobile Root / Méta légume / Babel chimique / soleil liquide. Et ceux-là encore, qui sont la clé de toute sa poétique : MUTE / MUE / MUTATION. Comme la « pensée en mouvement » de Françoise Héritier, où tout peut changer – même les questions –, Hyber pratique la « peinture en action » – spéculative, agissante. « J’ai appris à dessiner ce que je pense. Il ne s’agit nullement de dessins automatiques car mes tableaux sont très construits. Il s’agit de produire des sortes de paysages mentaux », nourris de ses discussions à géométrie variable avec des poètes, des philosophes, des agronomes, des chorégraphes, des architectes, et surtout des scientifiques.
Fabrice Hyber, Homme de terre, 2022
Le cycle de vie est continu chez Hyber : l’homme meurt pour mieux réensemencer le monde. Le gisant puise dans le terreau fertile matière à faire repousser les plantes, les fleurs et les idées.
Fusain, peinture à l’huile, pastel sur toile • 150 x 250 cm • © Fabrice Hyber. © ADAGP Paris 2023
« J’ai réalisé en 2017 une série de quatre tableaux sur le thème des mutants. Le premier s’appelle Placenta. J’ai imaginé comment notre corps devrait s’adapter si nous vivions dans l’espace. J’ai pensé qu’on aurait besoin d’écailles, de plumages, voire d’un placenta renforcé. Mon ami Olivier Schwartz, qui dirige l’unité Virus et immunité de l’Institut Pasteur, passe souvent dans mon atelier et il a vu mon tableau en cours. Il m’a appris alors que le placenta était, à l’origine, un rétrovirus qui s’est transformé de façon à protéger l’enfant. Du coup, j’ai complété le tableau en créant une flèche qui conduit du virus au placenta. » Les nouveaux tableaux sont panoramiques et souvent autobiographiques. Ils se lisent comme des rouleaux japonais, mais ils sont assez grands pour qu’on ait le sentiment de déambuler dans le panorama. Hyber réinvente le tableau de paysage en remontant le cours des rivières et des jours : à gauche, la vallée terne de l’enfance, à droite, la vallée réinventée aux couleurs de berlingots. Dans ces toiles dépourvues de perspective, l’œil circule en toute liberté, la pensée s’ébat.
Fabrice Hyber, Watch, 2006
Vivre à l’heure d’Hyber, ce n’est pas respecter l’horloge atomique mais laisser les chiffres des heures s’emmêler les pinceaux et jouer à saute-mouton avec les minutes.
Fusain, peinture à l’huile, papier marouflé sur toile, système électrique • 200 × 200 cm • © Fabrice Hyber. © ADAGP Paris 2023
Prospectives et narratives, les œuvres peuvent sans cesse être augmentées. Dans l’atelier de l’artiste en Vendée, les murs sont couverts de tableaux. Hyber travaille sur plusieurs compositions en même temps, opère des glissements de sens d’une toile à l’autre. Il lui arrive aussi de revenir sur un tableau ancien, et rien ne dit que les plus récents ne seront pas retouchés en cours d’exposition. « Je fais des tableaux de recherche. J’apprends en faisant et je veux faire apprendre aussi. » À la fondation Cartier, ses œuvres sont autant des toiles que des tableaux de classe, avec des QR codes pour en décrypter toutes les subtilités. L’exposition fait école, avec un préau en bois construit à l’extérieur avant d’accéder aux salles, avec des tables et des chaises scolaires disposées devant les œuvres afin de pouvoir prendre des notes, avec des médiateurs qui font leçon toutes les heures sur la racine, le pétrole ou la graine, et des cours du soir hebdomadaires qui deviennent ensuite des podcasts.
Ce n’est pas la première fois qu’Hyber détourne l’institution culturelle. Pionnier de « l’esthétique relationnelle » théorisée par Nicolas Bourriaud, il a transformé le musée d’Art moderne de Paris en « Hybermarché », monté un salon de coiffure dans le forum du Centre Pompidou, installé un studio de télévision dans le pavillon français de la biennale de Venise, projet qui lui a valu de remporter le Lion d’or à 36 ans, en 1997. « Je réfute tous les lieux qui ont une fonction unique. Je rêverais que tous les musées soient des écoles, des lieux d’apprentissage. » Son exposition est conçue comme une pépinière. Au visiteur de prouver son talent en se montrant curieux et participatif. Les enfants sont les bienvenus. Quinze classes d’écoles primaires, de collèges et de lycées de Vendée et de région parisienne vont bûcher tout au long de l’année sur les lièvres soulevés par Hyber. La Carotte est une classe verte pour tous, au domaine. Il faut jardiner les esprits jeunes. « Beaucoup de ces enfants n’ont accès à aucune culture. Je veux leur montrer que d’autres vies sont possibles. »
Fabrice Hyber, Herb, 2022
À force de sédentarité, voici l’homme enraciné, cul par-dessus tête, une sorte de mutant, à mi-chemin entre le légume (poireau) et le bambou.
Fusain, peinture à l’huile, pastel sur toile, punaises sur toile • 250 × 150 cm • © Fabrice Hyber. © ADAGP Paris 2023
Ses projets pédagogiques ne s’arrêtent pas là. D’ici 2025, il va monter, avec l’École des beaux-arts de Nantes, une école de 3e cycle à Pantin (Seine-Saint-Denis) « pour former des étudiants en art confirmés aux nouvelles responsabilités de la production. » Il compte bientôt faire de sa Vallée « un lieu d’art et d’expérimentation ». Il construit aussi en ce moment un bonhomme vert (alias l’Homme de Bessines) à Marfa, au Texas, et s’interroge sur la « nature » de son futur tombeau, moins soucieux de postérité que de recyclage et de com- post, même s’il est académicien depuis 2018. Fabrice Hyber n’est jamais là où l’on attend. L’historien de l’art Bernard Marcadé, qui a produit une somme sur lui il y a quinze ans, le compare à un savon, « parce qu’il s’est fait connaître en produisant le plus gros savon du monde mais aussi parce qu’un savon, ça change de forme et ça glisse entre les mains. » Hyber pourrait tout aussi bien être un arbre-antenne, une grenouille amphibie, un champignon hallucinogène, un merle chanteur, autrement dit un artiste profondément enraciné et parfaitement insaisissable.
Pour en savoir plus
Le cours magistral du professeur Hyber
Comme à l’école, le proviseur Fabrice Hyber accueille les écoliers-visiteurs dans une vidéo qui donne les règles du jeu et de l’établissement. Des tables et des chaises scolaires sont disposées devant les œuvres afin de pouvoir prendre des notes. Des médiateurs font leçon toutes les heures sur la racine, le pétrole ou la graine. Des cours du soir hebdomadaires deviennent ensuite des podcasts. L’exposition comprend une dizaine d’œuvres réalisées spécifiquement, et présente aussi une réjouissante sélection de POF (prototypes d’objets en fonctionnement).
Fabrice Hyber. La Vallée
Du 8 décembre 2022 au 30 avril 2023
Fondation Cartier pour l'art contemporain • 2 Place du Palais Royal • 75001 Paris
www.fondationcartier.com
Catalogue
avec des textes de Fabrice Hyber, Bruce Albert, Emanuele Coccia, Pascal Rousseau et Olivier Schwartz
Éd. Fondation Cartier • 248 p. • 50 €
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Des chaises et des tables scolaires permettent aux visiteurs de s’asseoir et de consulter les vidéos de présentation des tableaux, accessibles grâce à des QR codes.