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Centre Pompidou

Francis Bacon, à livre ouvert

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Francis Bacon (1909–1992) n’a jamais écrit, certes. Mais il trouvait dans les mots la plus indispensable des nourritures spirituelles. Cet intense dialogue entre peinture et littérature est au cœur de l’exposition que consacre, dès aujourd’hui, le Centre Pompidou à ce maître de la tragédie humaine. D’Eschyle à Joseph Conrad, voici quelques morceaux choisis d’une bibliothèque très intime.

« Comment imaginer la vie sans la littérature ? Sans les livres ? C’est une source fabuleuse, un puits pour l’imaginaire »… Ainsi Francis Bacon reconnaissait-il sa dette. Rares sont les peintres à avoir suscité autant d’intérêt chez les écrivains. De Michel Leiris à Hervé Guibert en passant par Gilles Deleuze, Bacon a fait couler des fleuves d’encre noire. Sans doute parce que ces hommes de lettres reconnaissaient en lui un des leurs.

Riche de 1 000 ouvrages, sa bibliothèque livre des clés passionnantes sur son imaginaire, de sa fascination précoce pour Shakespeare à son obsession pour le Joseph Conrad d’Au cœur des ténèbres, en passant par les élégies dionysiaques de Nietzsche. Une bibliothèque très intime qu’a composée l’artiste, capable de réciter par cœur des vers de T.S. Eliot, fasciné par l’anti-idéalisme d’un Georges Bataille. Une véritable « famille spirituelle », composée de frères d’amoralité, inébranlables athées en quête d’un sacré contemporain. Les déchirements familiaux des tragédies du dramaturge grec Eschyle, Bacon les lisait comme des reflets du monde contemporain, mais aussi comme l’écho de ses propres traumatismes…

Il a plus appris sur les passions humaines en lisant Macbeth qu’en observant ses semblables. Mais pas question pour lui d’illustrer bêtement ces affinités électives : ce qu’il cherche dans ces livres, c’est une « atmosphère générale ». À son confident David Sylvester, il confiait ne lire vraiment que ce qui suscitait en lui des « images immédiates ». Une philosophie existentielle, qui le mit un temps en porte-à-faux avec ses coreligionnaires les peintres « modernes », en quête d’un formalisme pur, mais qui fait aujourd’hui de lui notre intense contemporain.

Eschyle – Miroir d’un monde déchiré

Les tragédies du dramaturge grec Eschyle sont les premiers grands textes dont s’est inspiré directement Bacon. Il y reviendra toute sa vie, des premiers triptyques peints pendant la Seconde Guerre mondiale à ceux qu’il compose entre 1971 et 1973 en souvenir de son amant décédé, George Dyer. Fasciné par la trilogie de L’Orestie, Bacon la lit comme le miroir d’un monde déchiré, en proie aux pires souffrances. Alecto, Mégère et Tisiphone, les trois Érinyes, lui inspirent ces trois silhouettes monstrueuses, évocatrices de l’enfer. Une allégorie de la culpabilité inhérente à toute existence humaine, cristallisée dans l’un des vers d’Eschyle que Bacon portait dans son cœur : « L’odeur du sang humain me sourit. »

Francis Bacon, Triptych Inspired by The Oresteia of Aeschylus • Triptyque inspiré par L’Orestie d’Eschyle
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Francis Bacon, Triptych Inspired by The Oresteia of Aeschylus • Triptyque inspiré par L’Orestie d’Eschyle, 1981

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Huile sur toile • 198 x 147,5 cm • Collection Astrup Fearnley Museet, Oslo • ©The Estate of Francis Bacon/All right reserved/ADAGP, Paris and DACS, London 2019

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Eschyle

« J’entre au fond du sanctuaire, couvert d’offrandes, et je vois près de l’ombilic un homme souillé de sacrilège assis en suppliant, qui serre dans ses mains dégouttantes de sang une épée fraîchement tirée et un long rameau d’olivier soigneusement enveloppé de bandelettes, ou pour mieux dire comme une éclatante toison ; devant cet homme, une étrange troupe de femmes est endormie sur des sièges – de femmes, je veux dire de Gorgones – non, ce n’est pas aux Gorgones qu’elles ressemblent : je les ai déjà vues un jour sur une image, ces Harpyes ravissant le repas de Phinée, mais celles-ci n’ont pas d’ailes – elles sont noires, absolument repoussantes, le souffle de leurs ronflements ne se laisse pas figurer, de leurs yeux coule une libation d’horreur et leur parure ne se porte avec justice ni devant les statues des dieux ni sous les toits des hommes. Jamais je n’ai vu de meute de cette espèce, ni la terre qui prétendrait avoir nourri leur race sans dommage et sans regretter son épreuve. »

« Les Euménides », L’Orestie, traduit du grec par Daniel Loayza, Paris, Flammarion, 2001, p. 210

Friedrich Nietzsche – L’ivresse de la création

C’est par Eschyle que Bacon est arrivé à Nietzsche. La lecture de sa Naissance de la tragédie lui ouvre les voies d’une philosophie existentielle. Mais c’est surtout de la dialectique développée par le philosophe allemand entre dionysien et apollinien qu’il se nourrit. Dionysien, ce désir effréné de faire du geste du peintre une chorégraphie sauvage, de considérer l’acte créateur comme une ivresse. Apolliniennes, ces vastes étendues chromatiques où s’impose la figure, ces formes géométriques qui tentent de remettre de l’ordre dans le chaos. Chacune de ces toiles est ainsi l’arène où ces deux forces antagonistes se livrent un combat sans merci.

Francis Bacon, Oedipus and the Sphinx after Ingres • Œdipe et le Sphinx, d’après Ingres
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Francis Bacon, Oedipus and the Sphinx after Ingres • Œdipe et le Sphinx, d’après Ingres, 1983

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Huile sur toile • 198 × 147,5 cm • Collection Berardo, Lisbonne • ©The Estate of Francis Bacon/All right reserved/ADAGP, Paris and DACS, London 2019

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Friedrich Nietzsche

« Les Grecs, qui dans leurs dieux expriment et taisent à la fois la doctrine secrète de leur vision du monde, ont instauré comme double source de leur art deux divinités, Apollon et Dionysos. Ces noms représentent dans le domaine de l’art des styles contraires qui, quoique presque toujours en conflit, s’avancent du même pas et qui une seule fois, au moment de la floraison de la “volonté” hellénique, paraissent confondus dans cette œuvre d’art qu’est la tragédie athénienne. L’homme en effet atteint la volupté d’exister dans deux états, le rêve et l’ivresse. »

« Dans quel sens Apollon a-t-il pu devenir dieu de l’art ? C’est dans la seule mesure où il est le dieu des représentations du rêve. Il est “l’Apparent” de part en part : dans sa racine la plus profonde : dieu du soleil et de la lumière, qui se manifeste dans l’éclat. La “beauté” est son élément ; une éternelle jeunesse l’accompagne. »

« L’art dionysiaque […] repose sur le jeu avec l’ivresse, avec l’extase. Il y a deux puissances qui plus que toute autre élèvent l’homme naïf de la nature jusqu’à l’oubli de soi et l’ivresse, ce sont l’instinct printanier et la boisson narcotique. Leurs effets sont symbolisés dans la figure de Dionysos. »

« La vision dionysiaque du monde », traduit de l’allemand par Jean-Louis Backès, dans La Naissance de la tragédie (1977), Paris, Gallimard, collection Folio/Essais, 2016, p. 289-290

T.S. Eliot – Crime et culpabilité

Il connaissait « très très bien T.S. Eliot », jusqu’à réciter ses vers par cœur, confiait-il dans ses entretiens avec David Sylvester. C’est dès 1939, lors d’une représentation théâtrale, que Bacon est frappé par les échos que cet auteur trouve dans son propre univers. Inspiré par L’Orestie d’Eschyle, le poème The Waste Land accompagne le peintre toute sa vie. Crime, vengeance, culpabilité, rédemption : il mêle tous les leitmotivs de son œuvre. Mais il est tout autant fasciné par sa structure, polyphonique, et son caractère fragmentaire, lié notamment au fait qu’Eliot use de six langues différentes (anglais, latin, grec, italien, mais aussi allemand et français).

Francis Bacon, Triptych • Triptyque
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Francis Bacon, Triptych • Triptyque, 1967

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Huile sur toile • 198,8 x 148 cm • Collection Hirshhorn Museum and Sculpture Garden – Smithsonian Institution, Washington • ©The Estate of Francis Bacon/All right reserved/ADAGP, Paris and DACS, London 2019

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T.S. Eliot

L’Enterrement des morts

« Avril est le plus cruel des mois, il engendre

Des lilas qui jaillissent de la terre morte, il mêle

Souvenance et désir, il réveille

Par ses pluies de printemps les racines inertes.

L’hiver nous tint au chaud, de sa neige oublieuse

Couvrant la terre, entretenant

De tubercules secs une petite vie.

[…]

Quelles racines s’agrippent, quelles branches croissent

Parmi ces rocailleux débris ? Ô fils de l’homme,

Tu ne peux le dire ni le deviner, ne connaissant

Qu’un amas d’images brisées, sur lesquelles frappe le soleil,

L’arbre mort n’offre aucun abri, la sauterelle aucun répit,

La roche sèche aucun bruit d’eau. Point d’ombre

Si ce n’est là, dessous ce rocher rouge

(Viens t’abriter à l’ombre de ce rocher rouge)

Et je te montrerai quelque chose qui n’est

Ni ton ombre au matin marchant derrière toi,

Ni ton ombre le soir surgie à ta rencontre ;

Je te montrerai ton effroi dans une poignée de poussière.

Frisch weht der Wind

Der Heimat zu

Mein Irisch Kind

Wo weilest du ?

“Juste une année depuis tes premières hyacinthes ;

“On m’avait surnommée la fille aux hyacinthes.”

– Pourtant le soir que nous rentrâmes si tard du Jardin des Hyacinthes,

Toi les bras pleins et les cheveux mouillés, je ne pouvais

Rien dire, et mes yeux se voilaient, et je n’étais

Ni mort ni vif, et je ne savais rien,

Je regardais au cœur de la lumière, du silence. »

« The Waste Land » [« La Terre vaine »], 1921-1922, dans Poésie, traduit de l’anglais par Pierre Leyris, Paris, Le Seuil, 1947, 1950, 1969, p. 57-58

Georges Bataille – Visions modernes

Aux yeux de Bacon, c’est sans doute Bataille qui a le mieux évoqué, en parlant de Manet, « la naissance de cette peinture sans autre signification que l’art de peindre qu’est la « peinture moderne » ». Comment ne pas voir, dans les êtres déchirés, à cor et à cri, que peint Bacon, un écho à ce sujet « bouleversé », qui « relève la tête en tendant le cou frénétiquement », plaçant sa bouche « dans la position qu’elle occupe normalement dans la constitution animale ». Entre « extase divine » et « horreur extrême », entre Eros et Thanatos, Bacon comme Bataille définissent à leur manière singulière non seulement la peinture, mais aussi l’homme moderne.

Francis Bacon, Second Version of « Painting » 1946, Museum of Modern Art, New York • Seconde version de Painting de 1946, Museum of Modern Art, New York
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Francis Bacon, Second Version of « Painting » 1946, Museum of Modern Art, New York • Seconde version de Painting de 1946, Museum of Modern Art, New York, 1971

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Huile sur toile • 198 × 147,5 cm • Collection Museum Ludwig, Cologne • ©The Estate of Francis Bacon/All right reserved/ADAGP, Paris and DACS, London 2019

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Georges Bataille

« ABATTOIR. – L’abattoir relève de la religion en ce sens que des temples des époques reculées […] étaient à double usage, servant en même temps aux implorations et aux tueries. Il en résultait sans aucun doute […] une coïncidence bouleversante entre les mystères mythologiques et la grandeur lugubre caractéristique des lieux où le sang coule. […] De nos jours l’abattoir est maudit et mis en quarantaine comme un bateau portant le choléra. Or les victimes de cette malédiction ne sont pas les bouchers ou les animaux, mais les braves gens eux-mêmes qui en sont arrivés à ne pouvoir supporter que leur propre laideur, laideur répondant en effet à un besoin maladif de propreté, de petitesse bilieuse et d’ennui : la malédiction […] les amène à végéter aussi loin que possible des abattoirs, à s’exiler par correction dans un monde amorphe, où il n’y a plus rien d’horrible et où, subissant l’obsession indélébile de l’ignominie, ils sont réduits à manger du fromage. »

« Chronique. Dictionnaire », Documents, no 6, novembre 1929, p. 329

Michel Leiris – Chorégraphie sauvage

« Tordus, pressurés, lacérés », ainsi Michel Leiris définissait-il les corps dépeints par Bacon. Et de poursuivre : « Aucune beauté ne serait possible sans qu’intervienne quelque chose d’accidentel (malheur ou contingence de la modernité) qui tire le beau de sa stagnation glaciale. » Rien d’étonnant à ce qu’une intense amitié relie les deux hommes, dès leur rencontre en 1965. Ce grand amateur de tauromachie a d’ailleurs converti lui-même son ami à cette chorégraphie du sauvage qu’est la corrida. L’arène devient ainsi dès la fin des années 1960 un leitmotiv essentiel chez Bacon. Mais c’est aussi l’aventurier des formes qu’apprécie le peintre. Quand il s’inspire du recueil Frêle Bruit de Leiris, c’est « pour la forme même de puzzle, de marqueterie de langues, de styles hétéroclites, qu’il a donnée à son texte », analyse Didier Ottinger.

Francis Bacon, Study for Bullfight No. 2 • Étude pour Corrida II
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Francis Bacon, Study for Bullfight No. 2 • Étude pour Corrida II, 1969

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Huile sur toile • 198,3 × 147,5 cm • Collection du Musée des Beaux-Arts de Lyon • ©The Estate of Francis Bacon/All right reserved/ADAGP, Paris and DACS, London 2019

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Michel Leiris

« Dans la passe tauromachique le torero, en somme, avec ses évolutions calculées, sa science, sa technique, représente la beauté géométrique surhumaine, l’archétype, l’idée platonicienne. Cette beauté tout idéale, intemporelle, comparable seulement à l’harmonie des astres, est en relation de contact, de frôlement, de menace constants avec la catastrophe du taureau, sorte de monstre ou de corps étranger, qui tend à se précipiter au mépris de toutes règles, comme un chien renversant les quilles d’un jeu bien aligné telles les idées platoniciennes. »

Miroir de la tauromachie, Fontfroide, Fata Morgana, 1981, p. 39

Joseph Conrad – Vers le néant

Parmi les très rares textes auxquels Bacon reconnaissait une dette directe on trouve Au cœur de ténèbres de Joseph Conrad. Cette « fascination de l’abominable » qu’y décrit l’écrivain ne pouvait qu’inspirer le peintre. Aucun texte ne décrivait mieux pour lui la marche insensée de l’homme vers la barbarie, et la cruauté absolue de cette civilisation qui se croit en marche vers le progrès, alors qu’elle court vers le néant. En 1976, il transpose dans un triptyque cette parabole du sauvage, le mêlant au souvenir des Furies d’Eschyle.

Francis Bacon, Triptych • Triptyque
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Francis Bacon, Triptych • Triptyque, 1976

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Huile, pastel et transfert sur toile • 198 x 147, 5 cm • Collection particulière • ©The Estate of Francis Bacon/All right reserved/ADAGP, Paris and DACS, London 2019

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Joseph Conrad

« Jamais auparavant je n’avais vu quelque chose de comparable au changement qui envahit ses traits, et j’espère bien ne jamais rien revoir de pareil. Oh, je n’étais pas touché. J’étais fasciné. C’était comme si un voile s’était déchiré. Je vis sur ce visage d’ivoire se peindre l’orgueil sombre, le pouvoir implacable, la terreur abjecte – le désespoir intense et absolu. Revivait-il sa vie dans tous ses détails de désir, de tentation et d’abandon pendant cet instant suprême de connaissance totale ? Il s’écria dans un murmure devant quelque image, quelque vision – il s’écria deux fois, en une exclamation qui n’était qu’un souffle : “L’horreur ! L’horreur !” »

Au cœur des ténèbres, traduit de l’anglais par Jean Deurbergue, Paris, Gallimard, collection L’Imaginaire, 2017, p. 149

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Bacon en toutes lettres

Du 11 septembre 2019 au 20 janvier 2020

Retrouvez dans l’Encyclo : Expressionnisme Francis Bacon

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