Frank Horvat, Chapeau Givenchy, Paris, Pour ‘Jardin Des Modes’, 1958
Tirage jet d’encre moderne • © Studio Frank Horvat, Boulogne-Billancourt
Halles de Paris, 1959. Des passants en habits sombres s’attroupent autour d’une mannequin tout de blanc vêtue, les mains sur les hanches et le sourire aux lèvres. Malgré le cadre serré, ils savent garder une distance respectable et ne pas faire d’ombre à cette belle jeune femme aux escarpins luxueux, plantés avec désinvolture dans la boue. Cette figure diaphane, c’est la modèle et actrice Anna Karina, qui affiche une posture aux antipodes des règles de la photographie de mode. Car derrière l’objectif se tient le maître d’orchestre de ce naturel éclatant : Frank Horvat.
On lui doit quelques-unes des images les plus iconiques des très chics Vogue ou Harper’s Bazaar. Pourtant Francesco Horvat (1928–2020) n’a pas toujours considéré la photographie comme une évidence. Né à Abbazia en Italie (aujourd’hui Opatija en Croatie) de parents juifs originaires d’Europe centrale, il se réfugie en Suisse en 1939 et passe son adolescence sur les rives paisibles du lac de Lugano. C’est seulement après une brève expérience ratée de publicitaire à Milan, que le jeune Frank s’envisage photographe, pour dit-il, « draguer les filles ».
Helmut Newton, Frank Horvat, Paris, France, 1965
© Helmut Newton Foundation
Dragueur, peut-être, mais surtout ambitieux ! En 1951, il met les voiles vers Paris, qui lui apparaît comme « la capitale du monde. De la mode bien sûr, mais aussi de la peinture, des lettres, des spectacles et surtout du photojournalisme, car c’était le siège de Magnum. » Il y fait une rencontre décisive : Henri Cartier-Bresson. Sur ses conseils, Horvat s’équipe d’un Leica et, surtout, s’embarque pour un long périple de deux ans au Pakistan et en Inde. Un voyage initiatique qui lui donnera pour toujours le goût des horizons lointains.
C’est un choc culturel et esthétique. Au Pakistan, le photoreporter représente les habitants dans des cadrages serrés, intimistes, et se mêle à la foule pour se glisser dans les coulisses d’évènements parfois interdits au regard. Cérémonies musulmanes, fumeurs d’opiums et de haschich… Parmi ses photographies les plus marquantes, on s’attarde devant le portrait de cette jeune fille que son futur époux découvre dans un miroir, ou encore devant un attroupement au quartier rouge de Hira Mandi, dont la composition en clair-obscur évoque un certain Sacre de Napoléon (1805–1807).
Frank Horvat, Jeune marié découvrant le visage de sa femme dans un miroir, Lahore, Pakistan, 1952
Tirage argentique moderne • © Studio Frank Horvat, Boulogne-Billancourt
Surtout, le jeune reporter s’immisce dans des lieux d’ordinaire fermés aux étrangers et aux hommes. Il développe alors une pratique immersive qui rencontre un franc succès auprès des magazines et lui vaut des publications dans Die Woche, Paris Match et Picture Post. En 1955, c’est une première consécration : il est publié dans le magazine Life, figure de proue de la presse illustrée alors en plein essor. Une de ses photographies est également sélectionnée pour une exposition au MoMA de New York !
Frank Horvat, Combat de boxe entre enfants, Lambeth, Londres, Angleterre, 1955
Tirage argentique moderne • © Studio Frank Horvat, Boulogne-Billancourt
Le photographe a fait ses armes et retourne en Europe. À Londres, il tourne son objectif vers les quartiers populaires et y réalise des clichés (non dénués d’ironie) dans les pubs, les parcs, la rue… Puis le magazine parisien Réalités lui passe une commande sur le proxénétisme, qui lui ouvre les portes des clubs de strip-tease, cabarets, music-halls et lieux de prostitution, et l’emmène dans les bas-fonds de la capitale. Il explore plus loin encore les thèmes des corps, de l’intime et de la nuit qui hantaient déjà ses précédents projets. Dans ses tirages, les clients habitent autant l’espace que les femmes qu’ils contemplent. Horvat s’amuse des spectateurs qui fixent ces figures dénudées et leur accorde une place de choix.
Le photographe s’essaie aussi au téléobjectif qu’il pointe vers la foule parisienne, encouragé par la discrétion que lui procure la distance. Ses prises de vue écrasent les plans et anonymisent l’espace public qui ne désemplit pas, saturé par les foules… La série « Tele-lens », publiée dans la revue Camera, lui vaut une exposition à la Biennale de Venise et attire l’attention de William Klein. Par son intermédiaire, il fait la rencontre de Jacques Moutin, directeur artistique du Jardin des Modes, qui lui suggère de transposer le style de ses photographies parisiennes à l’univers de la mode, et fait ainsi entrer le photographe dans la légende.
Frank Horvat, Paris au Téléobjectif, Bus, 1956
Tirage argentique moderne • © Studio Frank Horvat, Boulogne-Billancourt
Frank Horvat renouvelle complètement l’iconographie de la haute couture et des magazines de mode. Il fait comme « irruption » dans cet univers jusqu’alors bien cadré, en transposant ses expériences de la photographie de rue aux séances photos des mannequins.
« Si le photojournalisme montre les choses telles qu’elles sont, la photo de mode les montre comme on voudrait qu’elles soient. »
Lors d’une prise de vue, il emmène les modèles place de la Concorde et leur confie des appareils avec lesquels elles photographient les passants. Lui, à distance avec son téléobjectif, mitraille les poseuses, adossées aux statues et devenues elles-mêmes spectatrices… Son travail n’aura de cesse de revenir à ce rapport entre spectateurs et modèle, foule et individu. Il prend l’habitude de placer ses modèles dans les rues, les bars, en train d’interagir avec leurs amis, de commander à boire ou de lire le journal… Et réalise ainsi d’importantes commandes auprès de Jardin des Modes, Vogue, Elle ou Harper’s Bazaar.
Frank Horvat, à gauche : “Place de la Concorde, Paris, pour ‘Jardin des Modes'” (1958). À droite : “Tan Arnold au Chien qui fume” (1957).
Tirage argentique moderne • © Studio Frank Horvat, Boulogne-Billancourt
Devant son objectif défilent des mannequins célèbres et des femmes influentes à l’instar de Simone d’Aillencourt, China Machado ou Vera Valdez. Fort de son succès, il intègre Magnum, agence de tous les désirs, en 1958. Mais les commandes qu’on lui passe commencent à le lasser. Il souhaite à tout prix s’échapper des codes de la mode, trop superficiels, trop limités, aux directeurs artistiques soupe au lait… « Si le photojournalisme montre les choses telles qu’elles sont, la photo de mode les montre comme on voudrait qu’elles soient. »
Et l’appel du large se fait ressentir, encore et toujours. À partir de 1962, il est temps de quitter Paris pour reprendre la route, qui le mènera à Tel-Aviv, Calcutta, Sydney, Bangkok, Hong Kong, Tokyo… Sa créativité libérée de ses commanditaires, il revient à ses premières amours : scènes nocturnes, hôtesses de bars et foules vibrantes. Mais dans une quête éternelle de nouveauté.
Frank Horvat. Paris, le monde, la mode
Du 16 juin 2023 au 17 septembre 2023
Jeu de Paume • 1, place de la Concorde • 75008 Paris
www.jeudepaume.org
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