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Reportage

Freddy Mamani, architecte antidépresseur

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Avec son nom de rock star et sa façon bien à lui de combattre la neurasthénie, l’architecte bolivien a fait d’El Alto, une des villes les plus hautes au monde, une curiosité architecturale. La fondation Cartier lui ouvre grand ses portes à l’occasion de l’exposition « Géométries Sud, du Mexique à la Terre de Feu ». Reportage.
Dans le design des façades, les Boliviens décryptent sans peine les références à la culture amérindienne distillées par l’architecte.
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Dans le design des façades, les Boliviens décryptent sans peine les références à la culture amérindienne distillées par l’architecte.

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© Tatewaki Nico. © Mattia Polisena

Portrait de Freddy Mamani
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Portrait de Freddy Mamani

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© dpa picture alliance / Alamy / Hemis

En quelques mois, Freddy Mamani Silvestre, un architecte bolivien d’une quarantaine d’années, a bondi du statut de parfait inconnu à celui d’icône pop. Il est vrai que la découverte de ses réalisations, pour l’heure près d’une soixantaine d’édifices, a de quoi stupéfier. Face à ces débordements de couleurs, de formes géométriques, de façades tout à la fois maîtrisées et kitsch, on est saisi de perplexité. L’artiste est-il un génie ou un maçon délirant ? Allez savoir !

Quoi qu’on en pense, l’architecture de Mamani est d’une incontestable puissance et, si elle frappe fort, c’est que derrière ses volumes et ses facéties décoratives, elle s’inscrit dans un projet politique qui lui confère une dimension quasi mystique. Freddy Mamani est un fervent défenseur de la culture Tiwanaku dont les sources se trouvent à une centaine de kilomètres de la capitale La Paz. C’est de ce site archéologique pré-inca qu’il affirme avoir tiré les éléments dont il use pour composer ses façades. Jonglant avec les symboles, la Pachamama (« Terre mère »), le dieu Condor et surtout la chacana (croix andine), il veut inscrire dans la brique et le béton une culture promue depuis 2006 par Evo Morales, premier président amérindien de la Bolivie.

En dépit de leur aspect différent, ses immeubles reproduisent un archétype : commerce au rez-de-chaussée, salle des fêtes au premier étage, logements au-dessus.
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En dépit de leur aspect différent, ses immeubles reproduisent un archétype : commerce au rez-de-chaussée, salle des fêtes au premier étage, logements au-dessus.

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© Tatewaki Nico. © Mattia Polisena

Architecte populaire, il l’est assurément, et plutôt deux fois qu’une. D’abord par son aura, ensuite pour la localisation de ses interventions. Car tous ses édifices ont été bâtis dans la ville d’El Alto. Autrefois simple cité-dortoir de La Paz, cette conurbation en expansion permanente est aujourd’hui une ville trépidante peuplée par plus d’un million d’habitants. Sis à 4 150 m au-dessus du niveau de la mer, ce poumon commercial de la capitale manque pourtant d’oxygène ! Il faut de l’endurance pour crapahuter à une telle altitude.

 

Au dernier étage de ses édifices, Mamani construit un petit chalet au toit à deux pentes, écho, dit-il, des sommets majestueux de la Cordillère royale qui borde la ville d’El Alto.
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Au dernier étage de ses édifices, Mamani construit un petit chalet au toit à deux pentes, écho, dit-il, des sommets majestueux de la Cordillère royale qui borde la ville d’El Alto.

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Photo Alfredo Zeballos

À tout point de vue, El Alto bat des records. Ville des cimes, elle accueille deux fois par semaine l’un des plus grands marchés de toute l’Amérique latine, et attire des foules de paysans sans ressources. Ses quartiers de briques dévalent vers le centre de La Paz et grignotent l’Altiplano. Autrefois misérable, elle est aujourd’hui le lieu de résidence d’une classe de commerçants aisés. Et c’est pour eux, justement, que Freddy Mamani a eu l’idée du business model qu’il décline désormais au fil des rues d’El Alto. Avec l’argent gagné dans leurs échoppes, ses clients se lancent dans l’érection d’un immeuble. L’architecte-entrepreneur leur propose plusieurs types de façades. Car tous ses bâtiments sont structurés selon une typologie identique.

À 4 150 mètres d’altitude, les constructions de Freddy Mamani tranchent d’abord sur l’océan de teintes ocre des habitations de briques d’El Alto, ville mitoyenne de La Paz, par la pétulance de leurs couleurs. Soudain, ça brille !
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À 4 150 mètres d’altitude, les constructions de Freddy Mamani tranchent d’abord sur l’océan de teintes ocre des habitations de briques d’El Alto, ville mitoyenne de La Paz, par la pétulance de leurs couleurs. Soudain, ça brille !

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Photo © Tatewaki Nico

Le rez-de-chaussée est réservé à la petite épicerie et à ses rayonnages croulant sous les friandises et les caisses de papier-toilette. Les cinq ou six niveaux édifiés au-dessus – et ce dans un mépris total des règles locales d’urbanisme – sont dévolus aux appartements des propriétaires et à leur famille élargie.

C’est au deuxième étage que tout se joue. Là, Freddy Mamani construit une salle de bal, une salle des fêtes, un salón de eventos, dont la location permettra de financer la poursuite des travaux. « Par ce biais, dit-il, j’ai offert aux habitants d’El Alto des lieux de sociabilité qui n’existaient pas. » De fait, baptêmes, mariages et réceptions de toute nature s’y enchaînent.

Pièce maîtresse du dispositif architectural, morceau de bravoure kitsch à souhait, avec moulures, mezzanines, lustres façon Murano et couleurs complémentaires, les salles de bal de Mamani ont transformé la vie d’El Alto. Hier, aucun espace n’était voué à la vie sociale. Désormais, les fêtes s’y enchaînent.
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Pièce maîtresse du dispositif architectural, morceau de bravoure kitsch à souhait, avec moulures, mezzanines, lustres façon Murano et couleurs complémentaires, les salles de bal de Mamani ont transformé la vie d’El Alto. Hier, aucun espace n’était voué à la vie sociale. Désormais, les fêtes s’y enchaînent.

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© Pascal Maitre / Cosmos

Le décor de ces salons est époustouflant. Une débauche à la Indiana Jones, du Bollywood andin. Une longue salle allongée ceinturée de mezzanines, des miroirs, du stuc, des couleurs complémentaires, orange et bleu, rouge et vert, des ouvertures aux dessins géométriques inspirés toujours de la culture Tiwanaku et, pour couronner le tout, des lustres de cristal façon Murano à breloques. On l’aura compris, Freddy Mamani n’est pas un minimaliste. Il se vante d’ailleurs d’avoir introduit dans l’océan terreux des constructions en briques des éclats de couleurs qui brisent la neutralité neurasthénique de l’Altiplano.

Déjà copié, mais loin d’être égalé

À cette architecture de chantilly, il faut encore ajouter une cerise : le cholet. Édifiée sur le toit, cette construction a bien l’aspect d’un chalet. Dans cette appellation fleurant bon les alpages se retrouvent concentrées l’idée du cholo, le paysan monté à la ville et souvent considéré avec dédain comme un parvenu, et l’élégance de la cholita, la belle Amérindienne. Ajoutons que ce toit à deux pentes se veut l’écho des cimes de la Cordillère royale qui cernent El Alto. Nec plus ultra, certaines terrasses accueillent en sus un sauna ou même un mini-stade de foot. Mamani est un architecte de son époque.

Collées à un bâtiment de Mamani (le vert), deux copies signées par des architectes ou entrepreneurs de moindre talent.
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Collées à un bâtiment de Mamani (le vert), deux copies signées par des architectes ou entrepreneurs de moindre talent.

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© Mattia Polisena. © Tatewaki Nico

Évidemment, ses confrères ont tendance à le battre froid. Bien que diplômé en bonne et due forme de la faculté d’architecture, Mamani n’est, à leurs yeux, qu’un décorateur plus à même d’apparaître dans les pages des journaux populaires que sur le papier glacé des revues spécialisées. Il est vrai que l’architecture de Mamani n’est pas d’une très grande qualité constructive. Du béton, du remplissage de briques, des plans immuables et au mieux quelques inventions de façadier. Certes, mais quel punch ! Pour l’heure, seule la ville d’El Alto lui a fait confiance, mais on murmure que des clients privés de la ville minière de Potosí lui auraient passé commande d’un bâtiment. Lui rêve d’œuvrer pour le secteur public, de bâtir un stade, une mairie… En attendant, Mamani est déjà copié. Et mal. Là où il fait en sorte que ses façades aient de l’épaisseur, à l’image des murs de pierre creusée de Tiwanaku, ses épigones dressent des façades d’une platitude formelle autant qu’existentielle. L’architecte postmoderne bien décidé à reproduire dans des matériaux d’aujourd’hui les beautés pré-incas se voit reproduit à son tour. Rançon de la gloire, amère réalité de l’aire amérindienne.

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La fondation Cartier réaménagée en salle de bal néo-andine

«Géométries Sud, du Mexique à la Terre de Feu» célèbre l’impressionnante diversité des figures et des motifs présents dans l’art latino-américain. De la céramique à la peinture corporelle en passant par la sculpture, les textiles, l’architecture ou la vannerie, cette exposition propose une plongée au cœur de l’abstraction géométrique en Amérique latine, depuis la période précolombienne jusqu’aux productions les plus contemporaines. Pour l’occasion le sous-sol de la fondation Cartier est reconverti par Freddy Mamani en une salle de bal. Les architectes paraguayens Solano Benítez et Gloria Cabral signent une scénographie censée maîtriser cette déferlante de formes et de couleurs.

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Géométries Sud, du Mexique à la Terre de Feu

Du 14 octobre 2018 au 24 février 2019

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À lire

Géométries Sud, du Mexique à la Terre de Feu

Catalogue ed. Fondation Cartier pour l’art contemporain

366 p. • 49,50 €

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