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Anonyme, Portrait de Frida Kahlo, 1944
© Bettmann / Getty Images.
Collier porté par Frida Kahlo
Ces lourdes perles de jade précolombiennes, peut-être montées en collier par Frida, portent encore des traces de peinture bleue. À l’instar des trous de cigarette sur ses vêtements, ces détails nous mettent directement en contact avec le fantôme de l’artiste. Le pendentif en forme de poing a probablement été excavé d’un site maya.
© Museo Frida Kahlo – Casa Azul Collection – Javier Honojosa, 2017.
Elle est assise et nous dévisage, le regard brûlant sous ses sourcils en ailes d’hirondelle. Dans ses cheveux tressés en diadème, un ruban bleu et un bouquet de roses, comme échappé du fond émeraude de l’image. Ses yeux sont grands et noirs, sa bouche est un doux corail. Autour du cou, une longue chaîne en or torsadée (torzales), qui pend comme un nœud coulant. En or sont aussi ses pendants d’oreilles et une bague imposante ornée d’une pierre, peut-être une opale de feu mexicaine. Un châle noir couvre ses épaules, elle porte un huipil (corsage traditionnel d’Amérique centrale) à décor floral et une longue jupe brodée sur un jupon blanc à volant, portés par les femmes de l’isthme de Tehuantepec (dans l’actuel État de Oaxaca). Sûre de son magnétisme, Frida Kahlo pose en majesté dans le studio de son confident et amant, le photographe new-yorkais Nickolas Muray.
Lola Álvarez Bravo, Frida avec un de ses chiens, 1944
© Center for Creative Photography, The University of Arizona Foundation.
L’idole des photographes est au sommet de sa beauté et se met en scène devant eux avec la même virtuosité que dans ses autoportraits.
Une autre image, signée cette fois Lola Álvarez Bravo, la montre chez elle, dans la cour de la célèbre Casa Azul, vêtue d’une somptueuse robe noire. À ses côtés, un chien xoloitzcuintle de son élevage : la famille très nombreuse de Frida compte aussi des singes, un chat, un petit cerf, un aigle, des perroquets amazones… qui figurent souvent à ses côtés dans ses peintures. Au mur, deux grands coquillages encastrés exposent leur nacre au soleil, comme s’ils tendaient l’oreille. Quels secrets unissent l’artiste à son chien ? Dans la mythologie aztèque, cette race de chiens « nus » était supposée conduire les âmes des défunts vers le territoire des morts, le Mictlan. Associés à Xolotl, le dieu jumeau, ils étaient sacrificiés lors de rituels funéraires, le cœur arraché – à l’instar de Frida dans nombre de ses toiles. Le chien a une oreille dressée, lui aussi semble à l’écoute. L’invisible prend toute la lumière, et Frida est son ombre solitaire. Une troisième photographie parue dans Vogue en 1937 l’immortalise devant un agave monumental. L’artiste, souveraine, brandit un rebozo au-dessus de sa tête. Il est de couleur solferino – tlapali en nahuatl, terme que l’artiste traduit par « vieux sang de figue de Barbarie le plus vif et ancien ». Depuis l’Indépendance, ce châle rectangulaire frangé est devenu l’emblème de la nation mexicaine, et Frida l’arbore ici comme l’étendard de son identité mestiza (son père est allemand ; sa mère mi-espagnole, mi-zapotèque) dans les pages du magazine américain. L’idole des photographes est au sommet de sa beauté et se met en scène devant eux avec la même virtuosité que dans ses autoportraits. Aucun détail ni symbole ne lui ont échappé.
Toni Frissell, Vogue Frida Kahlo, 1937
© Toni Frissell, Vogue © Condé Nast.
« Elle avait l’opulence byzantine de l’impératrice Théodora, un mélange de barbarie et d’élégance », formule sa biographe Hayden Herrera. Une aura qu’explore et entend dépasser le Palais Galliera, avec l’exposition « Frida Kahlo – Au-delà des apparences ». L’occasion rare d’entrer dans l’intimité de l’artiste pour mieux comprendre comment elle a « façonné, tel un manifeste, son image nourrie par son héritage culturel et par son expérience du genre et du handicap ». Pour la première fois, 200 objets provenant de la Casa Azul – aujourd’hui Museo Frida Kahlo –, la maison où elle est née et décédée à Coyoacán (au sud de Mexico), seront présentés à Paris. Où l’on découvre sa fabuleuse garde-robe, bien sûr, mais aussi ses colliers de jade précolombiens, ses cosmétiques, ses antalgiques et ses fortifiants, ses corsets de cuir et de plâtre, sa jambe artificielle, ses innombrables lettres et photographies… Un ensemble poignant qui n’a été découvert qu’en 2004 dans la salle de bains de la Casa Azul, mise sous scellés par Diego à la mort de Frida.
Frida Kahlo, à gauche : version sur plâtre de “la Colonne brisée”, 1944 ; à droite : prothèse de Frida Khalo.
À gauche : version sur plâtre de « la Colonne brisée » (1944), ce corset est encore une œuvre de Frida Kahlo, qui transforme ici le plomb orthopédique en or pictural. Sur un autre corset exposé au Palais Galliera, l’artiste a peint une faucille et un marteau, mais aussi l’aigle royal fondateur du Mexique : les Aztèques bâtirent leur empire là où le rapace, perché sur un cactus, dévora un serpent.
À droite : une botte en cuir rouge ornée d’un dragon chinois en soie, comme un ultime pied de nez à cette prothèse que Frida doit fixer au genou de sa jambe amputée, les deux dernières années de sa vie. « Pourquoi voudrais-je des pieds puisque j’ai des ailes pour voler ? », fanfaronne-t-elle encore au comble du désespoir. Ou le frisson Frida cristallisé en un objet.
Coll. et © Museo Frida Kahlo / Casa Azul Collection / Javier Honojosa, 2017. © 2022 Banco de México Diego Rivera Frida Kahlo Museums Trust, Mexico / Adagp, Paris.
« Bande de cinglés de dingos de fils de putes. »
Frida Kahlo
Après une étape au Victoria & Albert Museum de Londres, l’exposition s’enrichit en France d’un chapitre dédié au passage éclair de l’artiste à Paris et à ses relations houleuses avec les surréalistes. L’épisode est resté célèbre : André Breton, après son passage à la Casa Azul où il était venu rencontrer Léon Trotski, invite Frida à participer à l’exposition « Mexique » à la galerie Renou & Colle en 1939. S’il admire son œuvre, Frida, elle, goûte très peu à ses jeux sur les rêves et l’inconscient et préfère flirter avec sa femme, Jacqueline Lamba. Surtout, elle refuse que son nom soit associé au surréalisme. Voici ce qu’elle écrit à Nick Muray : « Tu n’as pas idée du genre de salauds que sont ces gens. Ils me donnent envie de vomir. Je ne peux plus supporter ces maudits « intellectuels » de mes deux. C’est vraiment au-dessus de mes forces. Je préférerais m’asseoir par terre pour vendre des tortillas au marché de Toluca plutôt que de devoir m’associer à ces putains d’« artistes » parisiens. Ils passent des heures à réchauffer leurs précieuses fesses aux tables des « cafés », parlent sans discontinuité de la « culture », de l’« art », de la « révolution » et ainsi de suite, en se prenant pour les dieux du monde, en rêvant de choses plus absurdes les unes que les autres et en infectant l’atmosphère avec des théories et encore des théories qui ne deviennent jamais réalité. » Seul Marcel Duchamp trouve grâce à ses yeux « dans cette bande de cinglés de dingos de fils de putes de surréalistes ».
Frida Kahlo, Autoportrait aux cheveux coupés, 1940
Coll. Et © MoMA, New York/akg-images /© 2022 Banco de México Diego Rivera Frida Kahlo Museums Trust, Mexico / Adagp, Paris.
Le langage fleuri et le verbe haut, Frida n’a qu’une ambition : peindre sa réalité. Une réalité cruelle certes, mais avec laquelle elle compose dès le plus jeune âge : habituée à poser pour son père photographe et à retoucher ses clichés, la fillette sait contrôler son image. Jupe plissée, chaussettes blanches et nœud dans les cheveux, on la voit poser sagement devant l’objectif, assise, les pieds délicatement croisés – une ruse pour dissimuler sa jambe droite affaiblie et déformée par la polio, contractée à 9 ans. La première d’une longue liste de douleurs, que cette fabuleuse conteuse sublimera dans ses récits (lettres, journal…) aussi bien que dans ses peintures.
Le 17 septembre 1925, sa vie bascule. Frida monte dans un bus qui se fait soudain percuter par un tramway. « Le choc nous projeta vers l’avant et la main courante me transperça comme l’épée transperce le taureau. […] Je perdis ma virginité », écrit-elle. À ses côtés, Alejandro, son petit ami, aura une tout autre vision de la scène. « Il s’est passé quelque chose de surprenant : Frida était entièrement nue, raconte-t- il. Ses vêtements avaient disparu dans le choc. Un passager du bus, sans doute peintre […], était monté avec un paquet de poudre dorée. Le paquet s’était ouvert et la poudre s’était déversée sur le corps sanglant de Frida. » Fracturée vingt fois (notamment aux lombaires), perforée en deux endroits (dont le pubis) et le pied disloqué, la jeune fille frôle la mort dans une poussière d’or. Mais telle Danaé recevant la pluie d’or de Titien, Frida, déjà mythique, renaît avec une soif de vivre que plus rien ni personne n’apaisera.
Immobilisée pendant des mois, elle se relève en cachant encore une fois ses blessures. Ainsi la voit-on en 1927 dans une parfaite panoplie de dandy : cheveux gominés et cravate nouée, c’est une Frida au regard déterminé qui pose à nouveau devant son père dans un costume trois-pièces, comme le fils qu’il n’a jamais eu. La canne, hélas, n’est pas qu’un accessoire de mode. Pour tromper l’ennui, un miroir a été fixé à son lit à baldaquin afin que Frida puisse s’observer et peindre. C’est dans ce contexte que naît son premier autoportrait, dit à la robe de velours (1926) : un cadeau pour Alejandro.
Dans ce tableau d’inspiration Renaissance qu’elle surnomme « [son] Botticelli », sa sensualité androgyne, un brin idéalisée, éclate devant une mer sombre et démontée. Mais c’est au contact de Diego Rivera – son mentor, son mari, son second accident, dira-t-elle aussi – que la métamorphose sera la plus spectaculaire. Accompagnant le grand élan culturel post-révolutionnaire qui valorise la part indigena du Mexique, Frida arborera dès le jour de son mariage les atours féminissimes des Tehuanas. Ces tenues régionales chatoyantes qui plaisaient tant à Diego sont à la fois une déclaration d’amour de Frida et un manifeste politique, puisque les femmes de Tehuantepec, connues pour leur courage et leur indépendance, ont fondé un système matriarcal. Ce sont elles qui dirigent les marchés pendant que les hommes s’acquittent des tâches physiques et domestiques. Cette silhouette, aujourd’hui célébrissime grâce à Frida, était pourtant taxée de « mascarade » ou de « déguisement » par sa meilleure ambassadrice, dès que Diego la quittait pour une autre.
Frida Kahlo, Les Deux Fridas, 1939
© Bridgeman Images /© 2022 Banco de México Diego Rivera Frida Kahlo Museums Trust, Mexico / Adagp, Paris.
En décembre 1938, leur divorce est prononcé. Frida prend acte de la rupture dans l’Autoportrait aux cheveux coupés de 1940 [ill. plus haut] – année de leur remariage… Flottant dans un costume trop grand pour elle (celui de Diego ?), elle se met en scène au beau milieu de ses « mèches mortes », analyse Christina Burrus dans Frida Kahlo – Je peins ma réalité (éd. Gallimard) : « Frida coupe la longue chevelure brune que Diego adorait, quitte sa dépouille tehuana et se représente les ciseaux à la main, castration du féminin ou liberté reconquise. » L’artiste s’inspire également de plus en plus de l’iconographie chrétienne du martyre, relève l’auteure. Mi-animale, mi-humaine, elle se peint criblée de flèches dans le Petit Cerf blessé (1946) ou rayonne comme la Vierge de Guadalupe dans un Autoportrait de 1947. Auréolée d’un resplandor – une coiffe plissée portée lors des mariages et des jours de fête [ill. ci-dessous] –, elle renoue ici avec ses origines zapotèques, comme le confirme une des photographies découvertes à la Casa Azul, montrant ses ancêtres originaires de Oaxaca porter la même corolle de dentelle immaculée.
Frida Kahlo, Autoportrait, 1947
Coll. particulière / © akg-images / Erich Lessing / © 2022 Banco de México Diego Rivera Frida Kahlo Museums Trust, Mexico / Adagp, Paris.
Dédoublé, brisé, castré, martyrisé, le petit corps de Frida n’en finit plus de souffrir, nous disent ses peintures. Et chaque nouvelle tentative de greffe osseuse augmente sa dépendance aux opiacés. Amputée de la jambe droite à la suite d’une gangrène en 1953, Frida la pasionaria descendra pourtant dans la rue jusqu’à ses derniers jours pour lever le poing, parée comme une idole. Guerrière aux mille armures chatoyantes, amazone chargée de fleurs, elle défie encore la mort dans sa dernière toile achevée. Une nature morte de pastèques, sur laquelle elle écrit crânement : Viva la vida.
Frida Kahlo. Au-delà des apparences
Du 15 septembre 2022 au 5 mars 2023
Palais Galliera - Musée de la Mode de la Ville de Paris • 10, Avenue Pierre 1er de Serbie • 75016 Paris
palaisgalliera.paris.fr
Dans l’intimité de Frida Kahlo
Les visioconférences Beaux Arts : 1 heure avec un conférencier passionné pour contempler, comprendre et voyager autrement dans le monde de l’art.
Le 28 septembre 2022 à 18h30 sur Zoom
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