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Tina Modotti, Frida Kahlo et Chavela Vargas en 1950, 1950
© DR
Frida et Chavela riant aux éclats. Les deux scandaleuses sont allongées l’une contre l’autre sur une natte, une guitare à leurs côtés. La chanteuse Chavela Vargas porte un blazer croisé, une fleur est accrochée à sa boutonnière, sans doute chipée à son amante que sa main gauche enlace tendrement. Frida Kahlo (1907–1954), surprise dans ce moment d’abandon, regarde l’objectif et a juste le temps de porter les mains à son visage. Pour cacher ses dents qu’elle ne montre jamais ou simplement reprendre le contrôle de son image ?
Ce cliché est, en tout cas, l’un des très rares où elle laisse exploser sa joie. Il fait partie du fonds mirifique de 6 500 photographies, retrouvé en 2004 parmi les archives personnelles de l’artiste, que Diego Rivera avait fait mettre sous scellés dans la salle de bains de la Casa Azul. Celui-ci, dans un dernier excès à la mort de Frida, aurait avalé une poignée de cendres de la disparue et décidé de ne jamais revenir sur le lieu de naissance et de mort de son amour fou.
Guillermo Kahlo, Frida Kahlo en 1926
Parmi la masse de photographies accumulées par l’artiste au fil des ans figurait ce portrait réalisé par son père adoré, le photographe Guillermo Kahlo. Les cheveux courts et le chemisier noué, la charismatique jeune fille de 19 ans assume son androgynie, et brûle déjà d’un feu intense. Au dos est écrit : « Avril 1929. Juillet. Pour Diego. Frieda. »
© Historic Collection/Alamy/Hemis
La collection exhumée de Frida, qui compte nombre de grands noms de la photographie, rappelle que le Mexique fut une terre promise pour les artistes dans ses années postrévolutionnaires. La montée du fascisme en Europe et la guerre civile espagnole accéléreront le phénomène. Edward Weston s’y rend dès 1923 pour vivre sa passion au grand jour avec Tina Modotti, qui lui fait rencontrer les artisans de la révolution picturale : les muralistes. Bientôt à la tête d’un studio à Mexico, le Californien sillonne le pays pour y photographier ses trésors culturels et se lie d’amitié avec Diego Rivera. En 1930, Tina est arrêtée dans le cadre d’un attentat contre le président Pascual Ortiz Rubio, et expulsée du Mexique. De retour aux États- Unis, Weston retrouve Rivera, venu exécuter des fresques pour la Bourse de San Francisco. « J’ai à nouveau photographié Diego, écrit-il dans son Journal, ainsi que sa nouvelle femme, Frieda : elle est […] menue, une poupée à côté de lui, mais par la taille seulement, car elle est forte et belle, et laisse peu transparaître le sang allemand de son père. En tenue indigène jusqu’aux huaraches [sandales en cuir], elle suscite un grand émoi dans les rues de San Francisco. Les gens s’arrêtent net pour la regarder avec étonnement. »
Edward Weston, Frida Kahlo et Diego Rivera en décembre 1930
Diego, colosse au centre de l’image, ne saurait éclipser l’astre rayonnant qu’il vient d’épouser. Edward Weston le sait, qui focalise toute l’attention sur elle. « Il y a chez Frida un mystère que [Diego] ne comprend pas, qui l’obsède, un sentiment de vide lorsqu’il s’éloigne d’elle, une insuffisance, un déséquilibre », écrira J.-M. G. Le Clézio, dans son roman Diego et Frida (1993).
© Center for Creative Photography, Arizona Board of Regents
C’est la première fois que Frida, 23 ans, quitte le Mexique, et tous déjà accourent pour la rencontrer, lui demander de poser, la contempler. Sous le charme, Imogen Cunningham réalise des portraits d’une rare beauté, tout en retenue et sensualité. Frida, magnétique, sculpturale, est une idole venue du fond des âges. « Cette photographie représente une femme dont j’estime énormément le travail, plus que j’estime son mari ! » ironise la photographe féministe dans une lettre.
Couverture du livre I Will Never Forget You… Frida Kahlo to Nickolas Muray, Tate Publishing, 2006
Confident et amant de Frida Kahlo durant une dizaine d’années, le photographe new-yorkais (d’origine hongroise) Nickolas Muray tentera en vain de l’épouser. Pionnier de la couleur, il travaille pour Vogue, Harper’s Bazaar et Vanity Fair, mais restera célèbre avant tout pour ses magnifiques portraits de Frida, réunis en un livre, I Will Never Forget You.
© DR
Durant trois ans, Frida accompagne Diego d’une ville à l’autre. À New York, elle expose chez Julien Levy, avec qui elle aura une liaison. Fasciné, le galeriste la photographie à moitié nue, en train de défaire ses tresses mêlées de laine. Frida, provocatrice, fixe l’objectif en effeuillant ses nattes, comme une héroïne biblique. Autre amant new-yorkais, le photographe Nickolas Muray est l’auteur des portraits les plus iconiques de Frida en couleurs, qui la mettent en scène en majesté aux côtés de son aigle domestique ou d’une divinité olmèque : des dialogues d’idole à idole. Regard intense et silhouette reconnaissable entre mille, l’artiste, consciente de son magnétisme, compose par touches éclatantes son plus grand chef-d’œuvre : elle même. Les photographes (Gisèle Freund, Martin Munkácsi, Bernard Silberstein…) s’en font les témoins médusés.
Lola Álvarez Bravo, Frida Kahlo à la Casa Azul, vers 1944
L’œil écoute, dans cette photographie de l’amie Lola Álvarez Bravo où deux grands coquillages semblent épier les conversations silencieuses de la fascinante avec l’une de ses divines créatures. Souveraine en son palais azul, « elle avait l’opulence byzantine de l’impératrice Théodora, un mélange de barbarie et d’élégance », comme l’écrira Hayden Herrera dans sa biographie parue en 1983.
© Center for Creative Photography, The University of Arizona Foundation
Lola Álvarez Bravo est peut-être la seule qui dirigera son regard au-delà, vers l’invisible et le tacite, dans une série de photographies fascinantes, où Frida, hiératique dans une somptueuse robe noire, va et vient dans la cour de sa maison, en compagnie de ses chiens xoloitzcuintle. Cette race très ancienne, qui représentait le dieu jumeau Xolotl chez les Aztèques, se faisait arracher le cœur pour accompagner les âmes des défunts… Ombre solitaire, Frida cherche une faille sous un miroir puis semble entamer un dialogue silencieux avec l’un de ces chiens « nus », sous des oreilles indiscrètes : deux grands coquillages encastrés dans un mur qui exposent leur nacre au soleil. Lola serait-elle la seule à voir et à entendre cette détresse ? En 1953, affolée par l’état de santé de son amie, la photographe décide d’organiser dans sa propre galerie à Mexico la première exposition de Frida au Mexique. Malgré la foule enthousiaste des visiteurs, les images montrant l’artiste arrivant en civière à son vernissage sont à pleurer. Quelques mois plus tard, elle est amputée de la jambe droite. Werner Bischof, de l’agence Magnum, vient alors lui rendre visite à la Casa Azul. Frida, exténuée, fume au lit ou devant son chevalet, sans un regard pour lui. Ses jours sont comptés. Ironie du sort, la peintre et le photographe mourront tous deux dans l’année.
Frida Kahlo, Viva la vida, 1954
La plus pulpeuse
Vive la vie : c’est le titre de cette nature morte de pastèques éclatantes et généreuses signée, dans la chair même du fruit, par Frida Kahlo (1907 – 1954). Ces mots sonnent pourtant comme un épitaphe. Cette œuvre est en effet la dernière toile peinte par l’artiste, huit jours avant sa mort. Au loin, ce qui semble être un ciel azur rappelle le bleu de la fameuse maison de l’artiste, la Casa Azul… Une célébration de la vie aux antipodes des œuvres tourmentées de l’artiste.
huile sur toile • 72 × 52 cm • Coll. Museo Frida Kahlo, Mexico • © Bridgeman Images / © 2020 Banco de México Diego Rivera Frida Kahlo Museums Trust, Mexico, D.F. / Adagp, Paris
La dernière toile achevée de Frida, une nature morte de pastèques, s’intitule Viva la vida – ultime provocation d’une femme se sachant condamnée, mais qui, cinquante ans après sa mort, continuera de nous surprendre avec ses photos personnelles dévoilées. Où l’on découvre que nombre d’entre elles ont servi de support à des mots doux, comme l’atteste un cliché de Frida au look un peu apache, rehaussé par ses soins et adressé à sa querida amiga (« chère amie ») Emmy Lou Packard. D’autres tirages ont même donné naissance à des toiles, comme Le Petit Défunt Dimas Rosas à l’âge de trois ans (1937). Mais la révélation majeure de cet ensemble est l’album familial de Frida, qui rassemble des photos d’ancêtres posant dans des robes Tehuana, et des (auto)portraits du père, Guillermo.
Guillermo Kahlo, Frida vers 1929
© DR
Photographe officiel du patrimoine mexicain et colonial du dictateur déchu Porfirio Díaz, « papacito lindo » (« petit papa joli ») est aussi l’homme qui aura appris à Frida à fixer l’objectif sans ciller, malgré la douleur et les blessures, et ce dès le plus jeune âge. Posant volontiers pour son père adoré, la fillette dissimule habilement sa jambe atteinte par la polio en détournant l’attention sur ses grands yeux noirs. À 18 ans, c’est vêtue d’un costume d’homme et les cheveux courts qu’elle pose fièrement, belle androgyne, pour celui qui n’a pas eu de fils. Par un extraordinaire retournement de situation, une photographie attribuée à Lucienne Bloch montre « Herr Kahlo » au soir de sa vie, « après avoir pleuré » : la Llorona, célèbre « pleureuse » du folklore zapotèque si bien incarnée par Frida, s’est faite homme, indifférente au genre comme à la bienséance.
« El que no sabe de amores, Llorona / No sabe lo que es martirio / […] Tápame con tu rebozo, Llorona / Porque me muero de frío »
« Celui qui ne connaît pas l’amour, Pleureuse / Ne sait pas ce qu’est le martyre / […] Couvre-moi de ton châle, Pleureuse / Parce que je meurs de froid », chantera jusqu’à sa mort, en 2012, Chavela Vargas.
Frida Kahlo. Au-delà des apparences
Du 15 septembre 2022 au 5 mars 2023
Palais Galliera - Musée de la Mode de la Ville de Paris • 10, Avenue Pierre 1er de Serbie • 75016 Paris
palaisgalliera.paris.fr
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