Article réservé aux abonnés
Georges Michel, L’Orage
Huile sur panneau • 98 × 126 cm • Museum Boijmans Van Beuningen, Rotterdam • Photo Studio Tromp
Georges Michel fréquentait peu les cercles officiels. De sa vie, rares sont les documents qui subsistent et seules quatre de ses peintures sont signées. Pourtant, tous ses paysages ont une vraie signature : à l’infini, l’artiste décline des ciels fougueux où bouillonne toute une palette de gris et de grosses touches de blanc restituant le mouvement furieux des nuages. De sombres ciels d’orage brossés avec furie, au-dessus de plaines parfois éclairées d’une trouée de soleil jaune. Et sous lesquels pêcheurs, paysans, moulins et troupeaux de moutons, ainsi menacés par les éléments, n’ont plus rien de mièvre.
« Des routes sablonneuses et creusées conduisant à un moulin, ou un homme se rendant chez lui à travers la lande […] avec un ciel gris au-dessus, tellement simple et beau ! » s’exclame en 1876 Vincent Van Gogh dans une lettre à son frère Théo. Une vue de la campagne, une ligne d’horizon et un ciel d’orage : le dispositif est en effet très simple. Pourtant, c’est toute une tradition de panoramas paisibles que les nuages gris de Georges Michel viennent perturber…
Georges Michel, Le Moulin d’Argenteuil, vers 1830
Huile sur toile • 100 × 86 cm • Musée des Beaux-Arts, Pau • Photo Dist. RMN-Grand Palais / Benoît Touchard / Presse
Rapidement, ses toiles font fusionner les ciels chargés de Jacob van Ruisdael et les vastes plaines de Philips Koninck.
À cheval entre les vues pastorales du XVIIIe siècle et les tourments romantiques du XIXe, l’artiste se pose en précurseur de l’école de Barbizon, cette colonie de paysagistes adeptes du plein air installée en lisière de la forêt de Fontainebleau à partir de 1825. Muni de son chevalet, il sillonne une Île-de-France encore rurale, des plaines de Saint Denis à la butte Montmartre (qu’il est l’un des premiers à peindre et qui, à l’époque, n’est encore qu’une colline coiffée d’un village et de quelques moulins) en passant par La Chapelle, les Buttes Chaumont et les bords de Seine.
Fils d’un employé des Halles parisiennes, Georges Michel est formé par un professeur de l’Académie de Saint-Luc. Mais très vite, il se tourne vers les maîtres hollandais du XVIIe qu’il copie à la demande de son protecteur (marchand d’art et mari d’Elisabeth Vigée Le Brun) ou restaure pour le Museum central des Arts (ancêtre du Louvre) ouvert en 1793. Rapidement, ses toiles font fusionner les ciels chargés de Jacob van Ruisdael et les vastes plaines qu’un autre peintre du Siècle d’or, Philips Koninck, séparait du ciel par une nette ligne d’horizon.
Georges Michel, Paysage, environs de Chartres
Huile sur panneau • 38 × 54 cm • Musée Baron Gérard, Bayeux • Photo RMN-Grand Palais / Thierry Olivier / Presse
« Là, il ose tout, parce qu’il ne craint plus ni critiques, ni acheteurs, ni visiteurs. »
Alfred Sensier
Dans les années 1800, Georges Michel enseigne le dessin dans son atelier parisien non loin de la rue du Bac puis ouvre une boutique d’art et de curiosités. Peu à peu, sa touche se libère et devient plus rapide. Loin des lisses cumulus agrémentant les habituels paysages du XVIIIe, ses nuages accidentés, secoués par le mouvement et la lumière, le rapprochent, dans les dernières années de sa vie, des fulgurances britanniques de John Constable (1776–1837) et William Turner (1775–1851). « Là, il ose tout, parce qu’il ne craint plus ni critiques, ni acheteurs, ni visiteurs […] C’est dans cette manière surtout que nous aimons Michel parce qu’il est lui et qu’il y dégage un sentiment très vif du paysage » décrète en 1873 le marchand et critique d’art Alfred Sensier, auteur d’une biographie de l’artiste basée sur le témoignage de sa seconde épouse.
Au loin, de quelques coups de brosse sèche, le peintre suggère des rideaux de pluie qu’on jurerait entendre s’abattre à l’horizon et arroser la plaine. Sous l’orage, un crachat de feu se jette dans l’eau grise. De dos, un père et son fils affrontent le vent tandis qu’un petit éclair jaune transperce le ciel noir [ill. plus haut]. Une poésie puissante se dégage de ses nuages sombres dont certains préfigurent les tempêtes de gris appliquées au couteau par le fougueux peintre suédois August Strindberg dans les années 1900.
Georges Michel, Vue de la Seine avec une diligence
Huile sur papier, marouflé sur panneau • 60 × 79,5 cm • Musée du Louvre, Paris • Photo Dist. RMN-Grand Palais / Jean-Gilles Berizzi / Presse
D’une fureur très moderne, ses ciels contrastent avec les paysages situés sous l’horizon : ces derniers, d’abord paisibles et semés de petits moulins, charrettes et paysans détaillés, deviennent de plus en plus désolés et empâtés de sillons boueux figurant, par un excès de matière et en opposition à la légèreté mouvante du ciel, l’épaisseur de la terre.
Divisé en deux, chaque tableau est un face à face opposant d’un côté le monde céleste, insondable et puissant, et de l’autre le monde terrestre où de petits personnages tentent de braver les éléments. Pour Alfred Sensier, c’est la nature des « premiers âges » quand elle était « l’ennemie des hommes ». Car Georges Michel, en bon précurseur du sublime, l’a compris : la beauté de la nature réside avant tout dans son mystère et son hostilité.
Georges Michel, le paysage sublime
Du 27 janvier 2018 au 29 avril 2018
Fondation Custodia • 121, rue de Lille • 75007 Paris
www.fondationcustodia.fr
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutique