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Vue de l’exposition “Gérard Deschamps – Peinture sans peinture” au LAAC, Dunkerque., 2020
Photo Cathy Christiaen, Ville de Dunkerque.
Gérard Deschamps, Dauphins, 2004
Plastique gonflable • 200 × 150 × 60 cm • Coll. Art Passion • © Adagp, Paris 2020.
Des bouées. En forme de dauphins, de beignets, de flamands roses, très probablement produites en Chine par des petites mains mal payées pour amuser les Occidentaux en vacances. Ce sont elles qui nous accueillent, flottant sur le lac qui jouxte le LAAC (Lieu d’Art et Action Contemporaine) de Dunkerque, sous un ciel gris menaçant. Insolites, éclatantes, amusantes – un peu grossières aussi. Elles ont été achetées par l’équipe du musée au supermarché du coin, suivant les recommandations de Gérard Deschamps (né en 1937), puis arrangées et disposées selon ses bons conseils. Lui n’a pas encore pu venir au musée voir sa rétrospective, l’épidémie de Covid-19 le contraignant à rester chez lui. Mais tout son esprit est là, avec sa malice, son amour pour les couleurs fluo, son ironie.
L’homme est en terrain connu, le LAAC étant friand du groupe des Nouveaux Réalistes – on croise dans ses collections permanentes César et Niki de Saint Phalle. Un fonds qui s’enrichit d’ailleurs d’une œuvre de Deschamps : Fleurs de Hollande (1963), composée de dizaines de chiffons fleuris agglutinés en plissés recouvrant un châssis. Cette œuvre qui ouvre l’exposition introduit l’angle adopté par les deux commissaires, Hanna Alkema et Sophie Warlop : « Même s’il est dans l’assemblage d’éléments du quotidien, il porte un regard très pictural sur le monde. » L’artiste le confiait lui-même : « Je n’ai pas abandonné la peinture, disait-il. J’ai constaté qu’elle n’était pas seulement dans les tubes. »
Vue de l’exposition « Gérard Deschamps – Peinture sans peinture » au LAAC, Dunkerque., 2020
Photo Cathy Christiaen, Ville de Dunkerque.
Gérard Deschamps conserve l’idée du châssis, de l’accrochage au mur, et invite à observer les motifs, les plis et les défauts des tissus qu’il récolte, comme s’ils avaient été peints de sa main. De fait, on observe les typographies et les dessins qui s’entrecroisent sur les textiles de Pilot Ink (1961–1964) à la manière d’une composition savamment orchestrée – et, mine de rien, l’œuvre se fait un témoin quasi-documentaire de l’époque de sa création. Elle nous raconte ses modes, ses excès, ses goûts criards. Cette série des Plissages débute alors que l’artiste n’a pas 20 ans, et qu’il débarque dans le monde de l’art en autodidacte, arpenteur acharné des galeries parisiennes. Il commence par noyer ses assemblages sous des couches de peinture puis décide de les laisser tels qu’ils sont, flamboyants. Parfois, il ne froisse pas ses morceaux de tissu mais les montre juste découpés et tendus au mur, en patchwork.
Gérard Deschamps s’intéresse également aux sous-vêtements qu’il collecte en nombre. Tâchés, déformés, ils sont réunis comme au fond d’un sac de linge sale sur des supports rigides et rectangulaires, et nous racontent le corps contraint, dissimulé. Des soutiens-gorge, des culottes, des nuisettes, des gaines – tout un univers réservé aux femmes, ici fort éloigné de l’idée de séduction. « Il y a presque un caractère fétichiste » soulignent les commissaires, face à cet amas de couleurs passées aux teintes beiges, roses, bleues ciel, dont on pourrait, semble-t-il, sentir les odeurs de chair, de sueur et de sang.
Gérard Deschamps, À gauche, vue d’exposition au LAAC de Dunkerque. À droite, “Ren-gaines”, 1960, 1960
Assemblages de tissus • 65 x 50cm • Coll. Art Passion • À gauche, Photo Marc Domage. À droite, © Adagp, Paris 2020.
Puis, changement de décor : nous voilà à l’armée. Gérard Deschamps est ressorti profondément marqué par son expérience de vingt-huit mois de la guerre d’Algérie (1954–1962). Les décorations militaires, petites broches honorifiques que l’on accroche sur le cœur, lui inspirent des reproductions de grande taille. Il rêve même, un temps, d’en faire des œuvres de plus de 10 mètres de long ! Ainsi élargies au mur, elles sont ridiculisées, rendues à leur laideur prétentieuse. La guerre lui apporte aussi de nouveaux matériaux : une Plaque de blindage (1962) percée d’impacts, une Bâche textile de signalisation de l’armée américaine (1961) rouge et plissée…
Gérard Deschamps, Tôle froissée irisée, 1962
Coll. Art Passion • © Adagp, Paris 2020.
Des titres qui en disent long. L’artiste utilise le matériau brut pour ce qu’il est. « Ce qui l’intéresse, c’est le passage du temps sur les objets, les actions des Hommes. » Dans les reliefs de la Tôle froissée irisée (1962), si belle dans ses nuances, dans ses plis froissés, on pense à la peau des hommes, sur le front, qui contrairement au métal se déchire sous les balles. Et voici comment, sans accompagner son travail de discours politiques, Gérard Deschamps nous met face à la guerre.
Gérard Deschamps, Voile de planche. Profilée Décathlon 320, 1998
Sculpture modulaire, voile de planche à voile, textile composite • 124 × 300 cm • Coll. Centre national des arts plastiques • Photo Marc Domage / © Adagp, Paris 2020.
Démesurées, consuméristes, fluorescentes, dédiées aux loisirs, les années 1980, 1990 et 2000 viennent enfin dans la dernière salle. Des ballons de foot réunis dans une cage (Espace ballons, 1990, ill. en une), des cordes à sauter retenues au mur, des planches de skate… L’accumulation pure et simple, qu’il nomme panoplie, donne à voir ces marchandises détournées de leur usage. La série des Pneumostructures assemble des bouées délirantes et les transforme en sculptures ultra-baroques. Ce qui frappe ici, c’est encore une fois la laideur de ces objets de mauvaise qualité, que Gérard Deschamps révèle et raille. Hélas, il y a peut-être, dans sa façon de ne pas intervenir plus que ça, de « ne pas faire » comme l’expliquent les commissaires, un manque d’envergure, une forme de démission, d’échec poétique. Qui nous laisse un goût amer, et, finalement, un sentiment de solitude, au milieu de tous ces objets fabriqués si loin, et devenus si lourds.
Gérard Deschamps. Peinture sans peinture
Du 19 septembre 2020 au 7 mars 2021
Musée du LAAC de Dunkerque • 302 Avenue des Bordées • 59140 Dunkerque
www.musees-dunkerque.eu
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