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Mouvement phare dans le Paris des années 1960, le Nouveau Réalisme relève déjà de l’art contemporain. Symptôme de la postmodernité naissante, il se caractérise par des artistes engagés, utilisant des matériaux de récupération, traitant de sujets en prise avec la société de consommation, volontiers ironiques et désacralisant le geste artistique. Il s’incarne aussi au travers de performances, non sans une certaine violence (les Colères d’Arman ou les Tirs de Niki de Saint Phalle). Scellé autour du critique d’art Pierre Restany, le Nouveau Réalisme a compté parmi ses membres François Dufrêne, Raymond Hains, Yves Klein, Martial Raysse, César, Daniel Spoerri, Jean Tinguely et Jacques Villeglé.
Martial Raysse, Made in Japan – La Grande odalisque, 1964
Acrylique, verre, fibres sur photographie marouflée sur toile • 130 × 97 cm • Centre Pompidou – Musée national d’art moderne, Paris • © Catherine Shepard / Bridgeman Images
Les futurs signataires du manifeste du Nouveau Réalisme sont des artistes en prise avec la société nouvelle de l’après Seconde Guerre mondiale, caractérisée par l’industrialisation, l’essor du capitalisme et de la publicité. L’élément fédérateur du groupe sera le critique d’art Pierre Restany, d’abord amateur d’art abstrait, profondément marqué par sa rencontre avec Yves Klein en 1955.
Lorsque Restany aborde Klein, le peintre entame son « époque bleue », l’IKB (International Klein Blue). Le critique, qui est un défenseur de l’abstraction lyrique, est intéressé par les recherches du peintre sur le monochrome. Klein trouve alors le soutien de Restany qui préface certaines de ses expositions.
C’est en 1959 que Restany commence à réunir autour de lui des artistes qui lui paraissent avoir des points communs, tous travaillant sur des problématiques en lien avec la société contemporaine. Il s’agit notamment de Jean Tinguely et de Raymond Hains, le premier construisant des machines, le second lacérant des palissades d’affiches.
En 1960, Restany les fédère autour d’un premier manifeste du Nouveau Réalisme (deux autres manifestes suivront en 1961 et 1963). Dans ce texte fondateur, sont énoncés une identité collective et des principes communs : l’appropriation neutre ou positive du réel attaché à la nature moderne. Les signataires du texte sont, en plus du critique : Arman, Dufrêne, Hains, Klein, Raysse, Spoerri, Tinguely et Villeglé. Par la suite, ils exposent ensemble dans différents contextes, que ce soit à Paris ou à New York. Restany défend l’école française, contemporaine du pop art américain.
Bien que Restany soutienne une appropriation « positive » du réel, les artistes n’hésitent pas à critiquer la société contemporaine. Beaucoup, comme Spoerri ou Christo, dénoncent dans leurs œuvres le consumérisme, d’autres comme Tinguely détruisent des produits manufacturés. Arman joue sur l’accumulation d’objets en imposant une réflexion sur la logique quantitative et fétichiste qui régit la société moderne. Hains et Villeglé, quant à eux, s’emparent d’affiches qu’ils décollent à même les murs des rues de Paris, détournant leurs messages. Leurs œuvres prennent ainsi une résonance politique.
Les artistes renouvellent les formes et les idées par « l’appropriation du réel » qui vise non plus la représentation du monde mais sa présentation. Ils intègrent dans leurs œuvres des matières concrètes et des objets quotidiens, urbains et industriels, voire des déchets. Par ailleurs, les Nouveaux Réalistes pratiquent des performances-spectacles, à l’exemples des « anthropométries » de Klein.
Les expositions collectives perdurent jusque dans les années 1970, décennie au cours de laquelle le groupe se dissout. Bien que bref, ce mouvement est généralement considéré comme une transition majeure entre l’art abstrait et l’art contemporain.
Jacques Villeglé, Rue Desprez et Vercingétorix – « La Femme », 12 mars 1966
Affiches lacérées marouflées sur toile • 251 × 224 cm • Musée Ludwig, Cologne • © Rheinisches Bildarchiv Köln
Jacques Villeglé, Rue Desprez et Vercingétorix – « La Femme », 12 mars 1966
Villeglé utilise des affiches publicitaires oubliées qu’il déchire et lacère. Exécutant un geste inverse à celui du collage, l’artiste attire notre attention sur des images du quotidien, noyées dans la ville, qu’il exhume comme un archéologue de la modernité. Villeglé crée des représentations à l’aide d’images qui avaient une vocation communicative ou propagandiste, faisant naître un nouveau discours et nouveau niveau de réalité poétique.
Arman, Chopin’s Waterloo, 1962
Morceaux de piano fixés sur panneau de bois • 186 × 302 × 48 cm • Centre Pompidou – Musée National d’art moderne, Paris • © Photo CNAC-MNAM, dist. RMN / Adam Rzepka
Arman, Chopin’s Waterloo, 1962
Arman a fait subir toutes sortes d’expériences à des instruments de musique, les accumulant ou les détruisant. Cette œuvre est le résultat d’une performance au cours de laquelle l’artiste a explosé un piano à coups de masse. Par cette action, Arman malmène le réel, le diffracte, renouvelant le geste cubiste. L’artiste est aussi un pionnier dans l’art de l’accumulation, rassemblant des objets identiques en grande quantité et souvent coulés dans du plexiglas, donnant un côté obsessionnel à son travail. La singularité s’efface au profit de l’effet de masse.
Daniel Spoerri, Repas hongrois, tableau-piège, 1963
Assemblage de métal, verre, porcelaine, tissu sur aggloméré peint • 103 × 205 × 33 cm • Centre Pompidou – Musée National d’art moderne, Paris • © Photo CNAC-MNAM, Dist. RMN / Philippe Migeat
Daniel Spoerri, Repas hongrois, tableau-piège, 1963
À l’issue d’un véritable repas organisé par l’artiste dans une galerie parisienne, les restes ont été collés, « piégés » sur une portion d’aggloméré par les convives. L’artiste avait demandé à des critiques d’art de faire le service. Ces œuvres sont donc le produit d’une action collective, fixée dans le temps, comme une sorte d’archivage de la convivialité. Les tableaux-pièges de Spoerri sont à la croisée des chemins, entre le Nouveau Réalisme et le mouvement Fluxus.
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