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Henri Cartier-Bresson, Dimanche sur les bords de Seine, France, 1938
Epreuve gélatino-argentique de 1973 • 23,8 x 35,5 cm • Sélectionné François Pinault • © Fondation Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos
Un pique-nique au bord de la Seine (ça sent bon les premiers congés payés), un enfant dans la rue portant fièrement deux bouteilles de vin, les portraits de Jean-Paul Sartre, Henri Matisse, André Malraux, Coco Chanel (et c’est toute une époque qui défile), des reportages en Inde, Chine, URSS… Henri Cartier-Bresson, c’est tout cela à la fois : le XXe siècle en noir et blanc, un regard souvent qualifié lapidairement d’humaniste. Si on connaît nombre de ses photographies, c’est parce qu’elles appartiennent à notre mémoire collective, certaines d’entre elles ayant illustré nos livres d’histoire au collège ou au lycée.
On les reconnaît… Mais on ne sait pas toujours qu’elles sont signées Cartier-Bresson, cofondateur de l’agence Magnum Photos avec Robert Capa, George Rodger, David Seymour et William Vandivert. C’était en 1947, année où le Museum of Modern Art (MoMA) de New York lui consacrait une exposition. Une consécration. Ce que l’on sait moins encore, c’est que ces icônes et d’autres images moins connues font partie d’un ensemble appelé la « Master Collection », une sélection de plus de 300 photographies réalisée par leur auteur en 1973. Lui et ses proches la nommaient entre eux « le Grand Jeu », titre choisi pour une exposition atypique à découvrir au Palazzo Grassi, à Venise. Au printemps 2021, elle prendra ses quartiers à la Bibliothèque nationale de France (BnF) à Paris.
Henri Cartier-Bresson, Parc des expositions, Pavillon de l’atome, Moscou, URSS, 1972
En 1972, Cartier Bresson se rend en Union soviétique pour la seconde fois. En 1954, il avait été le premier photographe à y avoir été admis depuis le début de la guerre froide.
Epreuve gélatino-argentique de 1973 • 35,5 × 23,9 cm • Sélectionné par Javier Cercas • © Fondation Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos
Il est rare, voire exceptionnel, qu’un artiste embrasse l’ensemble de sa production en vue d’opérer un choix. But recherché : désigner le meilleur de son œuvre et ainsi dresser un bilan testamentaire. Cette idée ne vient pas de Cartier-Bresson lui-même mais d’un couple d’amis collectionneurs et mécènes, Dominique et John de Menil, qui lui suggèrent, en 1972, de porter un regard neuf sur ses archives. Dans un premier temps, Cartier-Bresson refuse, puis se prête au jeu. Le moment est judicieux car, alors âgé de 64 ans, il est à un tournant de sa vie. Il a passé les deux dernières décennies à parcourir le monde et aspire à une existence plus sédentaire. Et, après un deuxième voyage en Union soviétique, il se détourne de la photographie au profit du dessin. « Il se détache également de Magnum Photos en renonçant à sa qualité d’associé », commente Agnès Sire, directrice artistique de la fondation Henri Cartier-Bresson à Paris. Cet espace d’exposition qu’il a décidé de créer en 2000, quatre ans avant sa disparition, rassemble ses archives et est ouvert à d’autres artistes. En 1973, Cartier- Bresson se plonge donc dans ses planches-contacts et sélectionne environ 370 images. « Il en ajoutera quelques-unes par la suite », précise Agnès Sire. Au total 385, ce qui est bien peu au regard de l’ensemble de son corpus : plus de 200 000 négatifs et planches-contacts sont en effet conservés à la fondation. Ce chiffre vertigineux donne une idée de l’ampleur de la mission !
Henri Cartier-Bresson, Livourne, Italie, 1933
Un an après avoir acquis son premier Leica, dont il disait qu’il était « le prolongement de son oeil », Cartier Bresson a déjà l’art et la manière de composer avec le réel. Ici, une interprétation du quotidien empreinte de surréalisme.
Epreuve gélatino-argentique de 1973 • 35,5 × 23,9 cm • Sélectionné par Annie Leibovitz et François Pinault • © Fondation Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos
L’image est alors rare et souveraine ; son pouvoir et son influence non contestés.
Car choisir, c’est renoncer. Sur quels critères ? On a peu d’indications. Photographe des moments historiques comme des petits riens du quotidien, celui qu’on surnomme « l’œil du siècle » n’a ni explicité ses choix ni classé ou hiérarchisé les images. Elles ont été rangées dans des boîtes par nom de pays, « sans doute par commodité parce que cela permettait de les retrouver plus facilement », commente Agnès Sire. Pour Cartier-Bresson, la tâche est ardue car il lui a fallu séparer l’image de l’événement qu’elle représente. D’autre part, les isoler alors que, justement, la photographie fonctionne en séries, regroupements ou séquences : « Faire des reportages photographiques, c’est raconter une histoire en plusieurs photos », explique-t-il dans Images à la sauvette, sa première monographie parue en 1952. C’est là le fondement même du reportage pour cette génération travaillant pour la presse illustrée et exerçant sans la concurrence de la télévision et des réseaux sociaux. L’image est alors rare et souveraine ; son pouvoir et son influence non contestés. Dans les décennies de l’après-guerre, les magazines jouent en effet un rôle fondamental : ils permettent au quidam de découvrir le monde et de voyager par procuration.
Choisir, c’est aussi faire un editing, pour reprendre le terme professionnel qui désigne la sélection réalisée en vue d’une parution ou d’une exposition. En 1973, Cartier- Bresson a déjà vécu cette expérience à grande échelle à deux reprises. D’abord au milieu des années 1940, pour la préparation de l’exposition au MoMA : « Mais, à ce moment-là, il n’en est qu’au début de sa carrière. C’est avant ses nombreux voyages et reportages », souligne Agnès Sire. Cet ensemble prend la forme d’un album dans lequel Cartier- Bresson a collé des tirages pour visualiser le déroulé de l’exposition. Ce qu’il appelait lui-même le Scrapbook a, près de soixante ans plus tard, fait l’objet d’une exposition à la fondation et d’un ouvrage chez Steidl (2006).
Henri Cartier-Bresson, Lorraine, France, 1959
Sujet phare de la photographie humaniste, la figure de l’enfant est traitée de manière surprenante : le regard sombre et presque inquiétant de ce petit garçon contraste avec l’allégresse de la fête foraine.
Epreuve gélatino-argentique de 1973 • 23,8 x 35,4 cm • Sélectionné par Wim Wenders • © Fondation Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos
Au début des années 1950, Cartier-Bresson a une nouvelle fois été conduit à réaliser un bilan. Cette fois, c’était en vue de la parution d’Images à la sauvette, livre clé de l’histoire de la photographie. The Decisive Moment, titre de l’édition américaine, fait explicitement référence à « l’instant décisif ». Cette formule choc définit une certaine conception de l’acte photographique indissociable de Cartier-Bresson. Elle a fait école dans le monde entier. Ce livre fait autant date pour ses 126 images et sa mise en page que pour le texte. Le photographe y théorise sa pratique, ce qui est exceptionnel pour l’époque. Rétrospectivement, on constate qu’Images à la sauvette constitue la matrice de la « Master Collection » tant de nombreuses images se retrouvent dans l’une et l’autre.
Représentative de la diversité du travail de Cartier-Bresson avec des clichés datant de 1929 à 1973, la « Master Collection » est tirée en six exemplaires à des fins muséales. Progressivement, ceux-ci vont rejoindre différentes institutions : la Menil Collection à Houston, la BnF à Paris, le Victoria & Albert Museum à Londres, l’université des Arts à Osaka et, enfin, la fondation Henri Cartier-Bresson à Paris, qui en possède deux. Dans les années 2010, ayant besoin de fonds pour financer son futur déménagement dans le Marais, cette dernière vend l’un de ces deux ensembles rares à la Collection Pinault. Tel est donc le point de départ de l’exposition au Palazzo Grassi dont le commissariat général a été confié à Matthieu Humery.
Henri Cartier-Bresson, Mexico, Mexique, 1963
Près de trente ans après son premier séjour au Mexique, Cartier-Bresson arpente de nouveau les rues de Mexico. Un instant décisif. Ou l’extraordinaire dans l’ordinaire…
Epreuve gélatino-argentique de 1973 • 35,3 × 23,7 cm • Sélectionné par Javier Cercas et Wim Wenders • © Fondation Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos
Cherchant à renouveler la vision sur cette œuvre maintes fois analysée par les plus grands spécialistes, Matthieu Humery a sorti le grand jeu ! Il a sollicité cinq personnalités inattendues, leur demandant de jouer le rôle de commissaire d’exposition. Certaines d’entre elles entretiennent un rapport direct avec le médium. C’est le cas de la photographe Annie Leibovitz, du réalisateur Wim Wenders et de la directrice du département des Estampes et de la photographie de la BnF, Sylvie Aubenas. Le collectionneur François Pinault et l’écrivain Javier Cercas ont quant à eux un lien plus distendu avec la photographie. « Leurs personnalités, goûts et histoires personnelles et professionnelles se reflètent dans leurs choix », résume Mathieu Humery.
Henri Cartier-Bresson, Vigneron, Cramont, France, 1960
Cartier-Bresson a fait beaucoup de portraits d’écrivains, d’artistes, mais aussi d’anonymes. Non sans humour…
Epreuve gélatino-argentique de 1973 • 35,6 × 23,9 cm • Sélectionné par François Pinault • © Fondation Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos
François Pinault ouvre le bal avec un ensemble axé sur la figure humaine, qu’il s’agisse d’instantanés de rue ou de portraits posés. Des anonymes y côtoient Colette, Alexander Calder ou Alberto Giacometti… En les regroupant par vingtaine ou dizaine d’images, le collectionneur donne un coup de jeune à ces clichés noir et blanc souvent empreints de nostalgie. L’homme d’affaires perçoit avant tout l’œuvre de Cartier-Bresson comme « un hymne à la vie ». Changement d’ambiance avec l’Américaine Annie Leibovitz qui a découvert le photographe alors qu’elle était étudiante. Les cadres noirs et la répartition des clichés, tantôt par petits ensembles, tantôt isolés, offre une vision plus dramatique. Les images témoignant des heures sombres du XXe siècle sont nombreuses : le camp de transit à Dessau en Allemagne (1945), les funérailles de Gandhi (1948), le mur de Berlin (1962)… Le romancier espagnol Javier Cercas, lui, a choisi d’aligner les tirages et de les serrer les uns contre les autres pour former une narration, nous invitant à imaginer le hors-champ et ainsi à concilier réalité et fiction. « Les photographies d’Henri Cartier-Bresson ne sont-elles pas des documents avant d’être des objets artistiques ? », s’interroge-t-il dans le catalogue de l’exposition.
Point d’orgue de l’exposition, la scénographie de Wim Wenders crée la surprise. Plongé dans le noir, comme dans une salle de cinéma, le visiteur pénètre d’abord dans une antichambre où sont présentés un Leica factice en bois – un cadeau de l’artiste Saul Steinberg à son ami – et un portrait géant de Cartier-Bresson. Un comble, lui qui détestait se faire photographier ! C’est un jeune homme qui nous fixe dans ce cliché pris en 1942 alors qu’il est prisonnier en Allemagne. Une seconde salle obscure fait place à la sélection du réalisateur allemand, dont il est bon de rappeler qu’il est aussi photographe. Éclairés individuellement, les tirages sont séparés les uns des autres. Instinctivement, on se rapproche de chacun pour les regarder attentivement. On prend la mesure du génie de celui qui disait que photographier, « c’est mettre sur la même ligne de mire la tête, l’œil et le cœur ».
Henri Cartier-Bresson, Las Vegas, États-Unis, 1947
L’allégorie du titre de l’exposition !
Epreuve gélatino-argentique de 1973 • 23,8 x 35,6 cm • Sélectionné par Sylvie Aubenas et François Pinault • © Fondation Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos
La dernière partie, « dirigée » par Sylvie Aubenas, est introduite par une image montrant trois personnages scrutant une roulette à Las Vegas . Le tirage est rehaussé d’un cadre vénitien, en clin d’oeil. L’historienne de la photographie a aussi opté pour des murs peints en rose pâle et des cadres en bois clair. Mais qu’on ne se méprenne pas, sa présentation n’a rien de fantaisiste. La conservatrice nous « fait la leçon ». Pédagogique, son parcours est articulé en petits ensembles faisant la démonstration de la contribution de Cartier-Bresson au médium. À commencer par son art de la composition par la lumière ou par le jeu du contraste des noirs et des blancs, des chapitres consacrés aux enfants et à la rue, au mouvement et au fameux « instant décisif »… Non, tout n’a pas été dit et montré sur Cartier-Bresson. Cette exposition en est la preuve, elle offre l’occasion de réviser ce classique.
Henri Cartier-Bresson – Le Grand Jeu
Du 25 mai 2021 au 22 août 2021
Temporairement fermée.
Palazzo Grassi • 3231 Campo San Samuele • 30124 Venise
www.palazzograssi.it
À Lire
Catalogue de l’exposition
Ouvrage collectif
Coéd. Marsilo/Palazzo Grassi/BnF • 304 p. • 63 €
L’ouvrage, trilingue (français, anglais, italien), présente les 385 images (en vignettes) de la Master Collection ainsi que les sélections des cinq commissaires invités.
Images à la sauvette par Henri Cartier-Bresson
Essai de Clément Chéroux
Ed. Steidl • 164 p. • 98 €
En 2014, à l’occasion d’une exposition à la fondation Henri Cartier-Bresson, Steidl a édité un fac-similé de l’édition originale (1952) complété par un livret comportant un essai de Clément Chéroux sur l’histoire de l’ouvrage.
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« Image emblématique de Cartier-Bresson, cette photographie n’avait pourtant pas été sélectionnée par le journal communiste qui a publié ce reportage à l’époque », raconte Agnès Sire, directrice artistique de la fondation Henri Cartier Bresson, à Paris. Parfois, les icônes prennent du temps à s’imposer.