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Musée des Abattoirs de Toulouse

Hessie, couturière de la survivance

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Publié le , mis à jour le
Une dizaine de jours après l’ouverture de sa rétrospective au musée des Abattoirs de Toulouse, l’artiste Carmen Lydia Djuric, dite Hessie (1936–2017), s’est endormie pour toujours. Ce qui devait être une célébration s’est alors transformé en commémoration, sentiment d’autant plus troublant que l’œuvre de Hessie s’est fabriquée dans l’ombre d’un mari célèbre et d’une vie domestique prenante. Pourtant, tôt le matin et tard le soir, Hessie cousait…
Hessie, Boîtes
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Hessie, Boîtes, 1975

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Boîte en bois à couvercle mobile en plexiglas, contenant morceaux de tissus, plumes, fleurs artificielles, etc. • 25,7 x 38,5 x 5,4 cm • Courtesy Galerie Arnaud Lefebvre, Paris

Il faut imaginer une maison grouillante : cinq enfants qui hurlent et courent partout, un mari – Dado (1933–2010), extraordinaire peintre de mondes monstrueux – qui accueille à longueur de temps galeristes et collectionneurs, et puis la poussière qui retombe, les ventres qui crient famine, les lits à faire et refaire. Hessie a vécu presque toute sa vie à Hérouval, en Haute Normandie, dans une maison acquise à 26 ans qu’elle a habitée jusqu’à sa mort, le 9 octobre 2017. C’est d’ailleurs dans cet endroit d’art et de vie que la filme la plasticienne Perrine Lacroix en 2016, offrant à la rétrospective du musée des Abattoirs un documentaire extrêmement intime et singulier.

C’est en observant une petite chaussette reprisée par un moine dans une exposition au musée des Arts Décoratifs qu’elle se décide, dans les années 1960, à se tourner vers l’art textile.

Animée par une force intérieure qu’elle dit « de survie », Hessie s’est construit un petit atelier où elle se réfugie tôt le matin et tard le soir, quand les enfants sont couchés et le mari occupé. Elle y travaille un art textile d’une très grande délicatesse : sur des pans de tissu rectangulaires, elle brode des formes géométriques, fait de petits trous, crée des amas de fil. Penchée sur son ouvrage, le corps tout entier dédié à ce pied de nez fait aux traditions de la broderie féminine, Hessie formule une pensée de résistance. En récupérant des matériaux pauvres, des haillons et des déchets, elle reprise et répare les blessures d’une vie. En effet, c’est en observant une petite chaussette reprisée par un moine dans une exposition au musée des Arts Décoratifs qu’elle se décide, dans les années 1960, à se tourner vers l’art textile ; comme si, grâce à son aiguille et sa patience, elle réparait systématiquement une béance, un manque.

Hessie, Sans titre
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Hessie, Sans titre, 1978

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Broderie au fil bleu sur tissu • 77 x 159 cm • Coll. Centre Pompidou, MNAM-CCI, Paris / © Hessie / Photo Centre Pompidou, MNAM-CCI, Paris, Dist. RMN-GP / Philippe Migeat

Mais revenons en arrière : Hessie est née Carmen Lydia Djuric, à Cuba, en 1936, avant de s’échapper à New York où elle rencontre l’effervescence d’une vie artistique foisonnante et pose sur des photographies en noir et blanc, longiligne silhouette bronzée, épatante dans sa petite jupe façon sixties. Elle y fait la connaissance de Dado, peintre yougoslave qu’elle suivra en France et ne quittera plus. S’ensuit un demi-siècle de création féministe : elle s’engage d’ailleurs dans les années 1970, période qui est également la plus faste pour celle qui sera exposée au musée d’Art moderne de la Ville de Paris en 1975, puis en Suède, dans deux belles présentations monographiques. Ensuite, il faudra attendre les années 2010 pour la revoir dans une exposition collective au Centre Pompidou, le fameux accrochage au féminin « elles@centrepompidou ».

Hessie, Slip de Dado
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Hessie, Slip de Dado, 1970

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Collage d’un slip en coton blanc recouvert de tâches de peinture sur papier blanc • 65 × 60 cm • Courtesy Galerie Arnaud Lefebvre, Paris

Hessie a multiplié les séries : ses Grillages, ses Végétations, ses Écritures, ses Déchets et ses Boîtes se répondent et se ressemblent puisqu’ils utilisent des matériaux du quotidien, mais déclinent selon les périodes une violence plus ou moins explicite. Ses Boîtes [ill. plus haut] d’objets collectés, ses Grillages qui retiennent le regard et ses collages (dont le plus déroutant est celui du slip de Dado, maculé de peinture et collé sur du papier blanc) entretiennent un rapport presque féroce avec le réel, une résistance ironique, comme un défi lancé à la trivialité de la vie quotidienne : là, l’étiquette enfermée d’un prix bradé répond aux pages déchirées de magazines saturés d’images, parodiant l’appel criard de la consommation.

Miodrag Djurie dit Dado, La Fête de Saint-Hubert à Fleurus
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Miodrag Djurie dit Dado, La Fête de Saint-Hubert à Fleurus, vers 1974

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Huile sur papier marouflé • 84 × 119 cm • Coll. privée • Photo © Christie’s Images / Bridgeman Images

Surtout, l’ensemble de sa production provoque un effet d’intimité très fort ; par la broderie, elle s’inscrit dans une « éternité de gestes  » qui touche au cœur, et la discrétion apparente de ses œuvres (surtout lorsque l’on songe aux explosions formelles de son mari [voir ci-contre]) se transforme au fil de la visite du musée des Abattoirs et se mue en méditation. Puis le parcours se termine sur cette phrase : « Disons que la plupart des femmes survivent à quelque chose ». Et nous laisse désarmés.

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Hessie, Survival Art

Du 29 septembre 2017 au 4 mars 2018

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