Article réservé aux abonnés
Thomas Schütte, United Enemies (a play in 10 scenes), 1993-1994
© Monnaie de Paris / Martin Argyroglo / © Thomas Schütte - ADAGP, Paris, 2019
« L’un des plus grands sculpteurs contemporains », « l’un des principaux réinventeurs de la sculpture »… Colossale, protéiforme, hors-norme, l’œuvre de Thomas Schütte s’attire des éloges à sa mesure. Mais l’artiste allemand, récompensé du Lion d’or à la Biennale de Venise en 2005, n’a pas pris la grosse tête pour autant. Rien ne semble d’ailleurs atteindre ce sexagénaire solide comme un roc, installé depuis trente ans dans le même atelier à Düsseldorf. Et qui, malgré son apparence un brin sévère – l’homme n’apprécie guère les mondanités, le bruit et la foule –, ne manque pas d’humour et d’autodérision.
Thomas Schütte, Kristall II, 2014
Cuivre, bois • 500 × 470 × 775 cm • © Monnaie de Paris / Martin Argyroglo / © Thomas Schütte – ADAGP, Paris, 2019
Cette grande rétrospective à la Monnaie de Paris, dont il investit royalement les salons dorés et les cours intérieures du XVIIIe siècle avec 60 œuvres (dont six créées pour l’occasion), Thomas Schütte ne l’a pas prise à la légère. « Je ne l’ai pas vue comme une récompense ou un couronnement, mais comme un test. Être artiste, c’est se remettre toujours en question, examiner sans cesse d’où on vient, même si ce n’est pas facile », nous dit-il d’un air grave, habillé pour l’occasion d’un simple bonnet de marin en laine, d’un jean et d’un sobre caban.
« Être artiste, c’est se remettre toujours en question, examiner sans cesse d’où on vient. »
Thomas Schütte
Né en 1954 dans une petite ville d’Allemagne de l’Ouest, Thomas Schütte a grandi en pleine guerre froide. Une période troublée qui imprègne encore ses grandes sculptures en bronze exposées dans les cours de la Monnaie, dont l’esthétique joue avec celle des monuments politiques à l’effigie de dictateurs ou de héros de guerre. Là, un homme à la stature austère, vêtu d’une tunique dont les manches ont été nouées entre elles, n’est plus qu’une poupée de chiffon. Plus loin, deux hommes ligotés l’un à l’autre sur des échasses semblent engagés dans une lutte tragique, tandis qu’un personnage solitaire tient son visage dans sa main, comme un masque qu’il viendrait d’arracher… Mais le sourire n’est jamais bien loin du drame : à quelques pas se tient un taureau en bronze doté d’une queue de poisson, de minuscules cornes et de grands yeux ronds, crachant de la vapeur par les naseaux au passage des visiteurs !
Thomas Schütte, Drittes Tier, 2017
bronze patiné et pompe à eau • 350 x 410 x 215 cm • © Aurélien Mole - Monnaie de Paris / © Thomas Schütte - ADAGP, Paris, 2019
« Thomas Schütte déteste le masculin arrogant. C’est pourquoi ses figures masculines voient toujours leur virilité mise en péril », explique Camille Morineau, directrice des expositions et des collections de la Monnaie de Paris. Exposés à l’intérieur, de petits hommes en bronze au visage déconfit, drapeau à la main ou criblés de clous, s’enfoncent dans la glaise jusqu’à mi-mollets. Mais ses œuvres les plus savoureuses, signes que le rire est pour lui la meilleure façon de faire face à l’absurdité du monde, restent ses duos de personnages en pâte à modeler emmaillotés de corde et de tissu imprimé (United Enemies, 1993) et ses têtes d’hommes de toutes les tailles et de toutes les couleurs, qui détournent l’auguste tradition des bustes sculptés. Courroucés ou ricanants, souvent grotesques et toujours fascinants, ces visages improbables s’inspirent, entre autres, des caricatures d’Honoré Daumier (1808–1879) et des masques de gnomes du carnaval de Bâle.
Thomas Schütte, Vue de l’exposition à la Monnaie de Paris, 2019
© Monnaie de Paris / Martin Argyroglo / © Thomas Schütte – ADAGP, Paris, 2019
L’artiste travaille toujours à partir de minuscules prototypes de la taille d’une noix, qu’il agrandit progressivement. « On perçoit chez lui l’influence de la sculpture antique et classique, mais aussi celle de Rodin, Maillol, Brancusi… Il se nourrit de toute l’histoire de l’art », note Camille Morineau. À cette diversité des styles répond celle des textures. De l’ambre translucide à l’argile en passant par le bronze, la cire et la céramique (qu’il est l’un des premiers artistes contemporains à adopter dès les années 1990), Thomas Schütte emploie un éventail impressionnant de matériaux.
Thomas Schütte, Aluminiumfrau Nr.17, 2009
© Aurélien Mole – Monnaie de Paris / © Thomas Schütte – ADAGP, Paris, 2019
Là, une tête jaune en verre poli et aux yeux clos serait l’image même de la sérénité, s’il n’y avait pas comme un bout de cervelle s’échappant de l’arrière de son crâne. Le corps argenté et lisse de sa Femme en aluminium (2009) – l’un de ses nombreux nus féminins couchés, plus paisibles que ses figures masculines – apparaît quant à lui à moitié fondu, comme un gros morceau de guimauve plissée. Qu’elles soient douces ou rugueuses, ses sculptures couvertes de rouille, de coulures et autres effets de matière semblent toujours inachevées ou en cours de mutation. Comme pour incarner les tensions et tiraillements de l’existence, les souffrances et les contradictions de l’homme… Son but ? « Introduire un point d’interrogation tordu dans le monde » !
Mais l’Allemand ne se limite pas à la sculpture. Touchant également à la peinture, à l’installation et à la photographie, Thomas Schütte crée aussi de nombreuses maquettes d’architecture, dont certaines sont devenues de vrais bâtiments. Comme One man house II (2009) – un pavillon en acier démontable construit à Roanne pour les collectionneurs Anne-Marie et Marc Robelin –, un autre érigé cette année à Krefeld pour le centenaire du Bauhaus, et la Skulpturenhalle (2016) près de Düsseldorf, une fondation gratuite qu’il finance lui-même pour y exposer des artistes vivants.
Thomas Schütte, Skulpturenhalle III (Modell 1:20), 1973–2016
© Monnaie de Paris / Martin Argyroglo / © Thomas Schütte – ADAGP, Paris, 2019
Lui qui ne connaissait la peinture et la sculpture qu’à travers les livres, découvre soudain Sol LeWitt, Daniel Buren, l’art brut…
Les maquettes ont même été le point de départ de son art. Tout a commencé l’année de ses 18 ans, au cours de l’été 1972. À la Documenta 5, mythique exposition d’art moderne et contemporain organisée dans la ville allemande de Cassel, lui qui ne connaissait la peinture et la sculpture qu’à travers les livres, découvre soudain Sol LeWitt, Daniel Buren, l’art brut… Une diversité de création qui le décide à s’inscrire à la Kunstacademie de Düsseldorf. Après y avoir été l’élève du peintre Gerhard Richter de 1973 à 1981, Thomas Schütte signe sa première œuvre : une maquette de sa propre tombe portant l’inscription « 1954–1996 » ! Architecture, mise en scène, humour, tragédie : tout est déjà là. Puis, l’artiste commence à insérer, dans ses maquettes d’habitations, des personnages destinés à donner une indication d’échelle. Figures qui s’autonomisent à partir de 1992 pour devenir des sculptures… Le début d’une longue success story, dont le prochain acte se déroulera au MoMa de New York, pour une grande exposition monographique en 2021.
Thomas Schütte. Trois actes
Du 15 mars 2019 au 16 juin 2019
Monnaie de Paris • 11, quai de Conti • 75006 Paris
www.monnaiedeparis.fr
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutique