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Avant l’Art Brut, il y a « l’homme du commun »… Jean Dubuffet ne se consacre exclusivement à l’art qu’à la quarantaine, en 1942. Il se place d’emblée en marge d’un système des beaux arts trop pompeux, déifiant la figure de l’artiste de génie. « C’est cela, l’homme du commun : le sujet de sa peinture est Dubuffet lui-même, explique Baptiste Brun, commissaire de l’exposition. C’est le renversement de l’artiste surhumain, « hors du commun » ; la fin d’un rapport vertical entre l’artiste et le public pour un nouveau lien, horizontal. »
Robert Doisneau, Jean Dubuffet dans son atelier, 1951
Photographie • Coll. Agence Gamma-Rapho, Paris / © Robert Doisneau/Gamma Rapho
Pourtant, l’ancien négociant en vin a déjà de la bouteille… Dans les années 1920 et 1930, il côtoie bon nombre de surréalistes : les peintres Joan Miró et André Masson, le poète Georges Limbour, l’écrivain et ethnologue Michel Leiris. De cette avant-garde, il retient une approche décomplexée de l’acte créatif ainsi que le fait d’élargir le champ d’études à des objets sortant a priori du domaine de l’art. Jean Dubuffet cultive ses relations après-guerre, par exemple avec Henri Michaux, qu’il dépeint en acteur japonais en 1946. Le sous-titre de l’exposition fait d’ailleurs écho au journal du poète, Un Barbare en Asie (1933).
Jean Dubuffet, Henri Michaux en acteur japonais, décembre 1946
Huile sur toile • 130 × 97 cm • Coll. Financière Saint-James, Paris ; Courtesy Applicat-Prazan, Paris / © Adagp, Paris 2019
Jean Dubuffet mène un combat sans merci contre la culture, qui nourrit un art élitiste mais aussi conventionnel, sans surprise. C’est le sens de la notion d’« art brut » qu’il invente lors d’un séjour en Suisse à l’été 1945. Il entreprend de longues prospections jusque 1951, rassemblant des objets et documents issus des arts populaires, de l’ethnographie, des milieux psychiatrique et médiumnique, pour trouver les traces d’une « opération artistique toute pure, brute, réinventée dans l’entier de toutes ses phases par son auteur, à partir seulement de ses propres impulsions ». C’est le fondement de ce qui fera la Collection de l’Art Brut à Lausanne, inaugurée en 1976.
Albert Lubaki, Femme Ndalamumba, 1939
Aquarelle et pastels sur papier • 49 × 64 cm • Coll. musée d’ethnographie de Genève / Photo Johnathan Watts
L’Art Brut ne se décrète pas : seules les recherches de l’artiste peuvent en dessiner les contours. Jean Dubuffet emprunte la méthode de l’ethnographie, ses prospections l’amenant même à plusieurs reprises dans le Sahara entre 1947 et 1949, où il apprendra la langue des Touaregs. Il s’enquiert auprès de psychiatres et d’anthropologues pour préciser sa définition et, progressivement, limite l’Art Brut au seul espace occidental car, comme le souligne Baptiste Brun, « Dubuffet a conscience qu’il est plus à même de savoir ce qui est à la marge au sein d’une culture dont il connaît les ressorts ».
Jean Dubuffet, Le Déchiffreur, 26 septembre 1977
Collage de 28 pièces d’acrylique sur papier marouflé sur toile • 178 × 214 cm • Coll. musée d’art moderne et contemporain de Saint- Etienne-Métropole / Photo Cyrille Cauvet / © Adagp, Paris, 2019
Hostile aux hiérarchies, Jean Dubuffet réfute les catégories au sein de l’Art Brut. La notion s’impose comme une critique du primitivisme, idée colonialiste suggérant l’existence d’une culture dominante. S’il ne milite pas contre l’internement, Dubuffet, proche de psychiatres réformateurs comme Lucien Bonnafé et Jean Oury, participe à une critique de la psychiatrie traditionnelle. Il collecte de nombreux dessins et sculptures d’auteurs internés, comme Aloïse Corbaz et Adolf Wölfli, mais estime aussi qu’« il n’y a pas plus d’art des fous que d’art des dyspeptiques ou des malades du genou ».
Aloïse Corbaz, Pêche miraculeuse du brodequin de Thalie, vers 1954
Crayon de couleur, suc de géranium et papiers cousus sur sept feuilles de papier cousues ensemble • 204 × 147 cm • Coll. de l’Art Brut, Lausanne / © Marie Humair, Atelier de numérisation – Ville de Lausanne
Jean Dubuffet ne s’est jamais prétendu vierge de culture : il ne peut donc lui-même produire de l’Art Brut, seulement chercher à tendre vers cet idéal. Alors qu’après 1945 l’art moderne entre dans les musées, Jean Dubuffet reste en marge, y compris du point de vue stylistique. Dans ses œuvres où la figure humaine occupe une large place, la peinture est donnée en une pâte épaisse et terreuse. Selon Baptiste Brun, « à contrepied d’une philosophie humaniste qui sépare la pensée de la matière, Dubuffet, « antihumaniste », situe la pensée au cœur de la matière ». C’est le sens du personnage maternel de Métafizyx, qui rappelle l’élan animiste du peintre.
Jean Dubuffet, Le Métafizyx, août 1950
Huile sur toile • 116 × 89 cm • Coll. MNAM-CCI, Centre Pompidou, Paris / © RMN-Grand Palais / Photo Jacques Faujour / © Adagp, Paris 2019
Cette remise en cause d’une vision anthropocentriste résulte dans une peinture où « l’homme n’est plus au centre du monde », comme le dit Baptiste Brun. La figure humaine peut être réduite à sa plus simple expression dans le Géologue, où l’homme à la loupe est repoussé à la limite du cadre quand les couches sédimentées occupent presque tout l’espace, voire tout simplement disparaître dans Natura Genitrix (1952), surface emplie de traces rappelant des empreintes fossilisées. En peinture, Jean Dubuffet ne veut pas tant peindre comme un enfant que « peindre comme un vieux berger ».
Jean Dubuffet, Le Géologue (série « Tables paysagées, paysages du mental, pierres philosophiques »), décembre 1950
Huile sur toile • 98 × 131 cm • Coll. Fondation Gandur pour l’Art, Genève / Photo Sandra Pointet / © Adagp, pPris 2019
Touche-à-tout, Jean Dubuffet s’essaie à la sculpture et à l’architecture (Closerie Falbala, 1971–1973), mais aussi à la musique dans les expériences poussées qu’il mène avec le peintre danois Asger Jorn, ancienne figure du mouvement CoBrA, en 1961. Écrivain extraordinairement prolifique, il s’intéresse très tôt au jargon, malmenant l’orthographe et la syntaxe pour laisser s’épanouir toute la poésie du cri et de la phonétique. L’Hourloupe, recueil de dessins calligraphiés paru en 1962, est l’expression du « jargon absolu » recherché par l’artiste. L’Hourloupe inaugure aussi un cycle du même nom jusque 1974, prolongeant la lutte de Jean Dubuffet contre la culture.
Jean Dubuffet, L’Hourloupe, juillet 1962
Maquette du livre, stylo bille rouge et bleu sur papier collé sur fond papier noir, encre blanche • Coll. Fondation Dubuffet, Paris / © Fondation Dubuffet, Paris / © Adagp, Paris 2019
Jean Dubuffet, un barbare en Europe
Du 24 avril 2019 au 2 septembre 2019
Mucem - Musée des Civilisations et de la Méditerranée • 1 Esplanade J4 • 13002 Marseille
www.mucem.org
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