Article réservé aux abonnés

FRAC Auvergne

Ivan Seal & The Caretaker ou le bal des fantômes

Par • le
À l’occasion de la sortie du dernier album de The Caretaker, le Frac Auvergne scelle l’alliance fusionnelle entre le musicien James Leyland Kirby – connu également sous le nom The Caretaker – et celui qui conçoit ses pochettes, le peintre Ivan Seal. Une exposition fantomatique, peuplée de vestiges sonores et visuels.
Ivan Seal, iewileetuwaliev
voir toutes les images

Ivan Seal, iewileetuwaliev, 2019

i

Huile sur toile • 80 x 64 cm • Courtesy Carl Freedman Gallery, Londres / © Ivan Seal

Déchaîner des foules, traverser les corps, les émouvoir instantanément : la musique a ce pouvoir que les arts plastiques pourront toujours lui envier. Grâce à elle, les malades atteints d’Alzheimer pourraient même à nouveau se souvenir et apprendre. C’est ce que révèle une étude publiée en 2010, que découvre le compositeur anglais de musique électronique James Leyland Kirby. Une révélation. Basé à Berlin, le musicien se lance alors dans son projet le plus ambitieux. Sous le pseudonyme The Caretaker, il sort, à partir de 2016 et tous les six mois, six albums explorant les étapes successives d’une plongée dans la démence. Il glane ici et là des 78 tours usés de l’entre-deux-guerres – de la musique de bal en l’occurrence – qu’il sample, arrange, ralentit, déforme et recouvre de couches de filtres. Un projet qui s’inspire également du film The Shining de Stanley Kubrick.

Le résultat est aussi déroutant que sinistre. Les extraits issus des 78 tours s’enchaînent, parfois se recoupent, tournent en boucle et se répètent, légèrement modifiés. Les sons originels sont clairement reconnaissables mais se désagrègent. Les disques craquent. Au fil des albums, la musique se dévore elle-même et se fait de plus en plus lointaine, évanescente. Comme la mémoire.

Vue de l’exposition « Ivan Seal / The Caretaker – Everywhere, an empty bliss » au Frac Auvergne
voir toutes les images

Vue de l’exposition « Ivan Seal / The Caretaker – Everywhere, an empty bliss » au Frac Auvergne

i

Photo Ludovic Combe / © Ivan Seal

Sorti il y a quelques semaines, le dernier opus de la série correspond à la phase terminale de cette démence, associée à une confusion totale, puis au néant. La couverture de l’album, comme celle du projet depuis le début, a été choisie et réalisée par l’artiste britannique Ivan Seal. Il faut dire qu’entre le musicien et le peintre, l’osmose est totale. Leurs œuvres éveillent des impressions de déjà-vu à partir d’une matière résiduelle altérée. Avec une peinture épaisse comme de l’argile, Ivan Seal explique peindre « pour savoir ce qui émerge lorsqu’il n’y a rien à peindre et que son esprit s’absente ». Cette méthode donne naissance à des bibelots complètement défigurés, évoquant des coraux, des ruines ou des images soumises à un bug informatique (glitch).

Vue de l’exposition “Ivan Seal / The Caretaker – Everywhere, an empty bliss” au Frac Auvergne
voir toutes les images

Vue de l’exposition “Ivan Seal / The Caretaker – Everywhere, an empty bliss” au Frac Auvergne

i

Photo Ludovic Combe / © Ivan Seal

Dans l’exposition du Frac Auvergne, comme dans une maison hantée, le visiteur erre entre les toiles d’Ivan Seal et les sons spectraux diffusés par The Caretaker. Tout semble tourner en boucle. Employant le même spectre de couleurs de base, les toiles du peintre varient peu. Si les objets représentés changent, la trame demeure : ils sont noyés dans la peinture et esseulés sur des socles et dans des espaces évoquant des fonds d’écran en dégradé. Comment appréhender ces peintures à l’esthétique « chromo » vieillotte ? Peintes « à la manière de », systématiques, les peintures d’Ivan Seal ne s’inscrivent pas dans une histoire de l’art qu’elles ignorent. Comme les albums de The Caretaker, elles remuent de vieux restes. Elles ne sont pas virtuoses, ni de « grandes peintures ». L’artiste nous confie d’ailleurs ne pas croire au « chef-d’œuvre », ni ne chercher à l’atteindre. Comme chez James Lean Kirby, leur sujet – proche de bibelots de grand-mère – est kitsch, mais leur traitement s’avère froid et industriel. Il leur retire toute qualité nostalgique.

Vue de l’exposition « Ivan Seal / The Caretaker – Everywhere, an empty bliss » au Frac Auvergne
voir toutes les images

Vue de l’exposition « Ivan Seal / The Caretaker – Everywhere, an empty bliss » au Frac Auvergne

i

Photo Ludovic Combe / © Ivan Seal

Ivan Seal et The Caretaker n’ont pas la larme à l’œil en pensant aux souvenirs déchus. Car ils sont des arrangeurs. Ils épousent une méthode proche de celle d’un algorithme, afin d’en faire ressortir les aspérités. Ils font tourner en boucle des vestiges (sonores, visuels), afin de donner une texture à ce voile qui recouvre le réel lorsque la mémoire fait défaut. C’est la raison pour laquelle les peintures d’Ivan Seal, comme la musique de The Caretaker, cultivent une distance. Elles ouvrent un espace où s’éveillent les spectres, ces fragments de souvenirs dissipés que l’on ne parvient pas à assimiler, mais qui demeurent tapis dans l’ombre. Même si l’espérance de vie tend à décliner, elle n’a jamais été aussi grande qu’aujourd’hui. On se réfère souvent à la maladie d’Alzheimer comme le mal de ce début du siècle. Ivan Seal et The Caretaker nous donnent à voir à quel point il est en effet désespérant, mais aussi très beau, de perdre la boule.

Arrow

Ivan Seal / The Caretaker – Everywhere, an empty bliss

Du 6 avril 2019 au 16 juin 2019

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi