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Dossier spécial N°400

Data, algorithme, 3D… : la beauté au temps du numérique

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Publié le , mis à jour le
Artificielle, hybride, commerciale, étrange, la beauté revêt de multiples visages lorsque les artistes s’emparent des technologies. Vous êtes perdu face à l’art numérique ? Pas de panique. À l’occasion de son numéro 400 consacré à la beauté, Beaux Arts vous propose un tour d’horizon des nouvelles esthétiques, et donc des nouveaux territoires du beau, à l’heure où le digital a pris une place prépondérante dans nos vies.
Jacolby Satterwhite & trina, En Plein Air Vassalage
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Jacolby Satterwhite & trina, En Plein Air Vassalage, 2015

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Vidéo & performance • Courtesy OHWOW Gallery, Los Angeles et Jacolby Satterwhite

« La beauté n’est rien que ce commencement de la terreur que nous sommes encore capable de supporter », a écrit le poète Rainer Maria Rilke. Elle est une épreuve, et s’il est l’apanage du bourgeois d’associer l’art à un simple plaisir esthétique, on constate que la beauté, en laissant entrevoir une vérité qui n’est pas toujours agréable à voir, a également pour rôle de bouleverser le spectateur et de l’extirper de son confort. Ses formes ne peuvent être régies par des règles, des recettes ou des normes. Au contraire, celles-ci évoluent au gré des époques et des innovations. Avec la robotique, la programmation informatique ou encore l’imagerie de synthèse, force est de constater que le développement des technologies numériques et l’omniprésence d’internet ont profondément renouvelé la plastique de l’art, et ainsi les standards de la beauté. Non pas que le numérique soit un mouvement artistique, mais il vient compléter les médiums dit traditionnels dans la pratique des artistes. Il est une évidence : « J’ai grandi avec des ordinateurs, alors travailler avec est ce qu’il y a de plus naturel pour moi ! » confie Petra Cortright, une artiste qui touche autant au GIF animé et à la vidéo qu’à la peinture et la sculpture.

De la toile à l’écran

L’intrusion du digital dans le processus créatif a ainsi ouvert la brèche vers de nouvelles formes de beauté, jusque-là insoupçonnées. Et qui dit nouveaux outils, dit nouvelles esthétiques. Qu’il s’agisse de l’imprimante 3D avec les statues gréco-romaines d’Oliver Laric ou de la réalité virtuelle comme véhicule du rêve et de la mémoire chez Hayoun Kwon, les artistes ont démontré une appropriation toute singulière des technologies. La peinture connaît à cet égard un souffle nouveau. Les silhouettes luminescentes et angoissées de Louisa Gagliardi prennent vie à la surface d’un écran d’ordinateur et sont ensuite imprimées.

Avery Singer, Sans titre
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Avery Singer, Sans titre, 2017

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Acrylique sur toile tendue sur bois • 198,1 × 154,9 cm • Courtesy Avery Singer, Kraupa-Tuskany Zeidler, Berlin, Gavin Brown’s enterprise, New York, Rome

Inversement, Avery Singer reproduit manuellement avec de l’acrylique les scènes préalablement construites avec le logiciel de modélisation 3D « Sketch Up ». Ne se dévoilant jamais complètement, les personnages éthérés qui peuplent les œuvres de ces deux jeunes peintres sont une preuve que l’ordinateur, tout comme le tube de peinture, permet de sonder les profondeurs de l’être et de donner la saveur du rêve, du cauchemar ou du passé.

Le beau programmable et fluide

L’homme n’est dès lors plus le seul à produire du beau ; la machine en est aujourd’hui tout aussi capable. Lorsque Claire Malrieux compose des animations en temps réel dans Atlas du temps présent, sorte d’écosystème de signes et de formes, c’est un algorithme, générateur de hasard, qui est à l’origine de l’œuvre. Une tout autre conception de la beauté émerge. À l’heure où Internet accélère la circulation des idées, où les géants du web comme Google amassent en permanence les données des utilisateurs, c’est désormais la communication en réseau, la fluidité au profit de la stabilité, qui définit le monde contemporain. Et l’œuvre d’art, numérique ou non, est celle qui donne une existence visible à l’ensemble de ces flux invisibles. C’est le cas de Flight patterns d’Aaron Koblin, qui met en relief les données aériennes américaines, ou de la pièce Meridian de Mika Tajima, présentée cette année au Palais de Tokyo : une installation captant le pouls des utilisateurs de Twitter en temps réel et traduisant leurs sentiments par diverses intensités lumineuses.

Aaron Koblin, Flight patterns
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Aaron Koblin, Flight patterns, 2014

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Vidéo • © Aaron Koblin

Si les flux numériques sont sources de poésie chez cette artiste américaine, ils apparaissent comme terrifiants pour son compatriote Ryan Trecartin. Avec lui, la beauté flirte avec l’horreur ; le sentiment de cacophonie, dans un monde hyper-connecté, prend corps. « J’aime explorer les endroits où tous les médias se rencontrent », affirme-t-il. Déjantés, orgiaques, décadents, les films de cet enfant de la télé-réalité confondent les genres, les personnages et les textures de l’image. Sont tout aussi « écœurants » ceux de Rachel Maclean, qui, dans We Want Data!, met en scène des personnages mi-cyborg, mi-smiley, tournant les fantasmes des petites filles en cauchemars. Pervertissant les exigences de beauté véhiculées par les médias pour en montrer toute la monstruosité, ces deux artistes révèlent « l’inquiétante étrangeté » de l’environnement digital.

Pour de nombreux artistes de la génération de Maclean – les digital natives – la culture populaire et internet constituent un répertoire privilégié. Pour sa pièce Super Mario Clouds, Cory Arcangel pirate un jeu vidéo Nintendo pour y extraire son fond caractéristique, à savoir un ciel bleu clair parsemé de nuages pixelisés. Aram Bartholl, quant à lui, implante entre 2006 et 2011 des reproductions géantes du célèbre marqueur rouge de Google Maps dans les villes de Taipei, Berlin et Arles. Alors que ces artistes calquent leur esthétique sur celle des géants du web, d’autres puisent dans les recoins sombres et alternatifs d’internet, à l’instar de Iain Ball et Jon Rafman.

Parfois, il arrive même que certains emploient les réseaux sociaux comme médium de création. C’est le cas de Amalia Ulman, célèbre pour sa performance Excellences et Perfections. « Un ami m’avait parlé de cette fille qui va dans les hôtels de luxe pour prendre des selfies », raconte-t-elle. Cette anecdote, soulignant l’artificialité des images, inspire son projet. À travers ses publications sur Instagram, elle incarne une jeune femme simplette à l’univers aseptisé ou met en scène une fausse opération de chirurgie esthétique…

Esthétique synthétique 

L’identité est démultipliée grâce aux technologies. Dématérialisé par la 3D ou modifié via Photoshop, le corps l’est également. Dans Untitled in the Rage (Nibiru Cataclysm), Juliana Huxtable, né intersexe, se représente comme une divinité alien, questionnant le devenir du corps dans la sphère digitale et brisant ainsi les clichés relatifs au corps noir. La beauté sera synthétique ou ne sera pas. Son esthétique, qui mêle plusieurs registres, de la science-fiction à l’histoire antique, s’inscrit dans une tendance artistique prônant la fluidité du genre sexuel et l’hybridité. Empreint de psychédélisme, l’univers sous acide de Jacolby Satterwhite est un exemple probant. Dans des environnements numériques protéiformes et démentiels, il met en scène et duplique son enveloppe charnelle, alors augmentée de nouvelles capacités.

Ed Atkins, Ribbons
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Ed Atkins, Ribbons, 2014

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Vidéo digitale • 2014, Courtesy Ed Atkins & Cabinet, Londres

L’animation, à laquelle il a recours, permet à de nombreux artistes de s’attaquer à la stérilité de l’imagerie 3D commerciale, qui véhicule une image désincarnée du corps. Si certains artistes s’amusent à mettre en lumière les erreurs générées par la technologie (le glitch) ou développent une esthétique de la basse définition à l’heure de la haute définition, Ed Atkins a développé une esthétique 3D hyperréelle, soulignant la fragilité, et ainsi la beauté, de ses personnages numériques : des misanthropes sur lesquels plane l’ombre de la mort.

Le virtuel est bien réel. Il a impacté les modes affectifs et prend vie grâce à des objets concrets : ordinateurs, tablettes… C’est donc parfois la surface même des écrans qui fait œuvre, comme dans la série Galaxy de Baptiste Rabichon, brossant une nébuleuse d’étoiles à partir des traces laissées à la surface de smartphones.

Baptiste Rabichon, GALAXY
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Baptiste Rabichon, GALAXY, 2014

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Epreuve chromogène, traces de doigts sur écran de Samsung Galaxy agrandies et tirées en argentique couleur • 70 x 120 cm • © Baptiste Rabichon

« Les gens craignent que le monde réel ne disparaisse ; or ce n’est pas comme si le monde réel allait s’évaporer et être usurpé par le numérique. Dans le meilleur cas possible, c’est une collaboration entre les deux », affirme Cécile B. Evans, artiste et penseuse avertie du numérique. Avec la série Lenticulars, le duo estrid lutz emile mold joue à cet égard sur la porosité entre réel et virtuel. Face à l’afflux massif d’images, à leur disponibilité et leur traduction d’un support à un autre, ils mettent à l’épreuve notre perception. Le résultat ? Des images qui semblent coincées entre matérialité et immatérialité. Car, que ce soit entre le virtuel et le réel, le pouce et l’écran, la beauté repose toujours dans un entre-deux. Dans un interstice qui dévoile autant qu’il cache.

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À écouter

Beaux Arts Magazine et France Culture s’associent

Mercredi 18 octobre, 12h – 13h30, La Grande table d’Olivia Gesbert

Avec notamment Fabrice Bousteau, directeur de la rédaction de Beaux Arts Magazine

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