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Musée d'Art moderne de la Ville de Paris

Jean Fautrier, l’art et la matière

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Publié le , mis à jour le
Qualifiée de « féminine et féline » par le poète Francis Ponge, la peinture de Jean Fautrier ne représente pas un sujet mais préfère y faire allusion. Jusqu’au 20 mai 2018, le musée d’Art moderne de la Ville de Paris célèbre la carrière de cet artiste français peu connu du grand public.
Jean Fautrier, Les Trois têtes
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Jean Fautrier, Les Trois têtes, vers 1954

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Huile sur papier sur toile • 38 x 61 cm • Coll. particulière • Courtesy Galerie Applicat-Prazan, Paris / © Adagp, Paris 2018

L’œuvre d’un artiste, aussi génial soit-il, ne comprend pas que des chefs-d’œuvre. Jean Fautrier ne fait pas exception. C’est d’ailleurs ainsi que s’ouvre la rétrospective au musée d’Art moderne de la Ville de Paris. Les premières toiles réalistes exposées ne rendent pas vraiment hommage à son talent, mais annoncent pour sûr les lignes de fuite de la production décapante et décapée d’un artiste marqué par les atrocités de la Première Guerre mondiale dans laquelle il s’était engagé.

André Ostier, Jean Fautrier
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André Ostier, Jean Fautrier, 1958

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Photographie • Coll. musée d’Art moderne de la Ville de Paris • © Julien Vidal / Parisienne de Photographie / © Adagp, Paris 2018

Après avoir étudié à la Royal Academy de Londres et combattu dans l’armée, Jean Fautrier, né en 1898, s’installe à Paris. À cette époque, sa palette est, disons-le, sinistre. C’est la « période noire ». Dans une série de natures mortes, un canard, un hareng ou encore un lapin émergent de l’ombre. On les distingue finalement très peu. Quelques traits, quelques tâches aux couleurs automnales… La peinture de Fautrier se caractérise par sa retenue. « Je m’ennuie quand je peins, alors il faut que ça aille très vite », affirmait cet homme cérébral.

Plus tard, sa peinture s’épaissira peut-être mais jamais il ne renoncera à sa touche enlevée et spontanée, cette faculté d’esquisser à la va-vite quelques traits graciles afin de suggérer un corps ou un territoire, saupoudrant dans l’abandon ses toiles de poussières colorées. Il y a bien quelque chose d’oriental dans l’approche de cet artiste, de l’ordre de l’estampe chinoise ou de la calligraphie japonaise, une volonté d’atteindre, en un mouvement élancé, la perfection du trait.

Jean Fautrier, Nu figuratif
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Jean Fautrier, Nu figuratif, 1927

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Huile sur toile • 100 × 65 cm • Coll. particulière • © Adagp, Paris 2018

Dès les années 20, les toiles de Jean Fautrier sont comme noircies par la suie. Le musée d’Art moderne expose une série de femmes nues, légèrement atrophiées et partiellement dessinées. Perdues dans les limbes, elles s’avancent vers le spectateur, comme si la surface de la toile était un miroir encrassé.

« Je gratte mes saletés et je m’en vais très propre »

À leurs côtés se dresse le Nu noir de 1926, un nu terrifiant sans nez et dont la bouche s’efface. C’est un enfant monstrueux, le regard vengeur, la peau émaillée ici et là de tâches cuivrées. Lui aussi semble émerger des ténèbres et ses bras s’estompent dans la nuit.

Jean Fautrier, Nu noir
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Jean Fautrier, Nu noir, 1926

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Huile sur toile • 116,4 × 89 cm • Coll. Centre Pompidou, Paris • © RMN-Grand Palais / Jacques Faujour / © Adagp, Paris 2018

« Il faut mettre en valeur l’intention au détriment du reste. »

Jean Fautrier

« Matière et Lumière », ainsi est baptisée cette rétrospective. Un titre à-propos, tant Jean Fautrier troquera peu à peu sa palette sombre au profit de la lumière, mais aussi parce qu’il conçoit la peinture comme une texture, une chair. C’est dans l’allusion que réside la puissance de son travail, de ses mixtures greffées à la toile, ses formes qui peinent à trouver leur mode d’expression, comme des idées mûrissant dans l’esprit. Jean Fautrier cultive l’art de la suggestion et, dès le milieu du siècle, il abandonne la figuration. « J’avais mauvaise conscience de faire cette peinture » soutiendra-t-il, « il faut mettre en valeur l’intention au détriment du reste ».

Les territoires de la peinture

S’il fallait mentionner une raison de se rendre à cette exposition, sans aucun doute faudrait-il invoquer Les Otages. Chaque œuvre de cette série, qu’il réalise entre 1943 et 1945, fonctionne plus ou moins sur le même modèle : sur un fond uni, gratté ou brossé, se dégage un îlot ovoïde, de la terre sommairement raclée au couteau et parfois saupoudrée de pigments. Une texture onctueuse, beurrée et sableuse patine la surface de ces toiles, faisant écho aux horreurs de la Seconde Guerre mondiale. Arrêté par la Gestapo, l’artiste avait alors trouvé refuge dans une clinique psychiatrique à l’extérieur de laquelle se déroulaient des exécutions de prisonniers perpétrées par les nazis.

Jean Fautrier, Tête d’otage n°20
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Jean Fautrier, Tête d’otage n°20, 1944

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Huile sur papier sur toile • 33 × 24 cm • Coll. particulière • © Adagp, Paris 2018

Tumeurs ou souches, crânes ou pansements, Les Otages évoquent aussi des morceaux de terre agrippés à une toile, des territoires violentés par des intempéries, des « flaques » selon l’écrivain Michel Ragon. Ils sont aussi des hommes réduits à l’état de bouillie, des restes de fresques érodées par le temps. Pour l’artiste, ils sont une rage informulée et incarnent la misère humaine. Ils sont bouleversants, dérangeants : des chefs-d’œuvre.

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Jean Fautrier. Matière et lumière

Du 26 janvier 2018 au 20 mai 2018

Retrouvez dans l’Encyclo : Jean Fautrier

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