En partenariat avec Maison Caillebotte

Depuis qu’il a le projet de faire une exposition sur la peinture figurative depuis les années 1950, le commissaire Guy Boyer ne cesse d’entendre des recommandations d’artistes à montrer : « Il existe une quantité d’artistes négligés, peu ou pas montrés dans les musées ! » Le nom de Dominique Renson (née en 1956), rare femme parmi une majorité d’hommes, lui a été soufflé par Élisabeth Couturier, présidente de l’Association internationale des critiques d’art, qui a coécrit avec Boris Cyrulnik un livre à son sujet. Et quelle découverte ! Cet autoportrait courageux, qui montre l’artiste nue, tendue vers le regardeur mais lui échappant dans un mouvement contradictoire de torsion, attire l’œil immédiatement – et le retient. Dominique Renson explique : « Quand on pose un portrait sur un chevalet, c’est déjà comme une décapitation. » De fait, le chevalet derrière elle a des airs de guillotine, prêt à lui couper la tête. La vérité de la chair apparaît avec une crudité qui bouleverse, d’autant que l’artiste ne s’est guère épargnée : ses os, ses muscles bandés, ses rides sont autant d’élans de sincérité. « Ma peinture est traversée par l’obsession de la mort », dit-elle encore. On n’oubliera pas ce face-à-face.
Dominique Renson, Guillotine chevalet autoportrait, 2019
Huile sur toile • 73 × 54 cm • Collection particulière • © ADAGP, Paris, 2023
L’exposition est dédiée à deux galeristes récemment disparus, Suzanne Tarasieve et Claude Bernard, et au « regard qu’ils ont pu porter sur la figuration, avant les autres ». Deux personnalités courageuses, qui apparaissent en filigrane dans les choix du commissaire et de la Maison Caillebotte… Par exemple avec Tibor Csernus (1927–2007), un artiste représenté et exposé par Claude Bernard, et qui, en retour, a fait un très beau portrait de sa collaboratrice Miriam (1979), montré dans l’exposition. Peintre hongrois, formé à Budapest, l’homme se révèle en une poignée d’œuvres imprégnées de culture classique, de peintres tels que Vélasquez ou Caravage – notamment dans sa toile Sans titre (Deux femmes nues) (1985), dont la mise en scène dramatique évoque à s’y méprendre une représentation de la mythologie grecque… Quant à ses paysages de bosquets, très verts, faits d’un alliage subtil entre zones de flou et de netteté, ils rappellent les contrastes sensuels de Rembrandt. Tibor Csernus travaillait à partir de projections sur la toile, procédé devenu courant aujourd’hui mais infiniment plus rare dans les années 1970. « Doux rassemblement des images d’un songe », disait le critique d’art Jean Paget…
Tibor Csernus, Sans titre, 1979
Huile sur toile • 89 × 116 cm • Galerie Claude Bernard / © ADAGP, Paris 2023
Chaque jour, le miroir dit le temps qui passe. L’artiste s’y observe. S’empare du pinceau. Avigdor Arikha (1929–2010), né en Bucovine-Roumanie, a commencé à se peindre à soixante ans passés. La jeunesse envolée a laissé derrière elle la peau blême et le corps qui s’affaisse, mais l’homme se représente sans relâche dans les miroirs, minuscule tête perçue au loin, ou face à la toile, pinceau à la main. Volontiers nu, vulnérable un peu, saisi comme sur le vif : la bouche ne sourit pas, le buste ne pose pas. Il y a, dans les autoportraits tardifs de ce peintre formé aux Beaux-Arts de Jérusalem puis de Paris, une simplicité, un dénuement. Qui rappellent un peu Giacometti, un proche de l’artiste. Et réjouissent l’œil avec cette palette si douce, ces camaïeux de gris, ou, au contraire, le contraste du noir et de la chair. Les amateurs iront également voir ses natures mortes (pas exposées ici), compositions gracieuses de fruits ou de chaussettes, qui disent sa maîtrise de coloriste et son art du presque rien.
Avigdor Arikha, Autoportrait, torse nu, 2000
Pastel • 51 × 33 cm • Arikha estate / Courtesy Galerie Mercier, Paris / © ADAGP, Paris, 2023
Casquette jaune vif, t-shirt Balenciaga, bras solides : avec son allure urbaine, la silhouette de cet anonyme penché sur le sol est contemporaine, incarnée, vivante. Elle est l’œuvre de François Bard (né en 1959), ancien enseignant aux Beaux-Arts de Paris, représenté par la galerie Olivier Waltman. Finement réaliste, l’homme peint échappe pourtant à l’hyperréalisme grâce à ses zones abstraites, entre frottements de matière et aplats de couleurs, qui composent le fond et interfèrent avec le premier plan de cet anti-portrait. Anti, car les personnages de François Bard se dérobent volontiers au cadre de la peinture, montrés de dos ou le buste coupé ; l’autre toile exposée à la Maison Caillebotte, visage manquant, affirme même avec un graffiti : « Je ne sais pas moi-même qui je suis. » Si ce n’est un peintre ?
François Bard, Casquette jaune, 2022
Huile sur toile • 104,5 × 130 cm • Collection Société Générale, Paris • Courtesy François Bard / © ADAGP, Paris, 2023
Au premier parcours de la Ferme Ornée, bâtiment principal de la Maison Caillebotte, s’ajoute une extension contemporaine dans l’ancienne Orangerie du domaine. Ici, durant toute la durée de l’exposition, de tout jeunes peintres figuratifs présenteront leur travaux, trois par trois. L’idée ? Montrer la passion de la jeune garde artistique pour la peinture figurative, et ces artistes qui la défendent avec foi et la réinventent avec audace, tout en s’inscrivant dans son histoire. C’est le cas de Dora Jeridi (née en 1988), jeune prodige passée par une première vie (des études d’Histoire) avant une réorientation réussie vers les Beaux-Arts de Paris. Diplômée en 2022, elle a été dans la foulée reconnue du monde de l’art grâce au prix Emerige, qui lui permet d’avoir durant un an un atelier à La Ruche, dans le 15e arrondissement de Paris. Là, elle explore des formes spontanées et des jeux énigmatiques, composant au bâton d’huile des images entre figuration mystérieuse (une jeune femme se balance sur une chaise, un cheval gît au sol) et gribouillages abstraits ultra sensuels. « Créer une intensité, une ambiguïté, m’intéresse plus que créer quelque chose de compréhensible », nous précise-t-elle. Une héritière de Francis Bacon.
Dora Jeridi, La moisson vénéneuse, 2022
Huile, bâton d’huile, fusain et mine de plomb sur toile • 179 × 229 cm • Collection particulière • Courtesy Dora Jeridi / © ADAGP, Paris, 2023
Des âmes s’embrassent et s’embrasent : dessinés au crayon graphite sur papier, les corps amoureux de Manon Pellan (née en 1988), formée aux Beaux-Arts de Rouen, se serrent comme s’ils allaient se quitter à jamais. C’est si beau ! Et si peu sucré. Car tout le génie de l’artiste formée aux Beaux-Arts de Rouen tient à la place qu’elle ménage sur la page blanche, à la composition de ses dessins où le corps, comme par surprise, s’éclipse, disparaît sous une chemise, réapparaît dans une main. Ce travail, d’une très grande précision dessinée, joue sur des effets de réalités fantomatiques et d’absences bien réelles. En solitaire ou en diptyque, ses dessins virtuoses travaillent avec la lumière créée par le vide. D’une grâce absolue, qui accompagne longtemps le cœur du visiteur…
Manon Pellan, Ghost 22, 2023
Crayon graphite sur papier • 112 × 76 cm • Courtesy Manon Pellan et galerie Olivier Waltman
2023 - Figurations. Un autre art d'aujourd'hui
Du 13 mai 2023 au 22 octobre 2023
Maison Caillebotte - Yerres • 8, rue de Concy • 91330 Yerres
www.maisoncaillebotte.fr
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