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Joann Sfar, Illustration pour la couverture pour le tome 1 du Chat du Rabbin, La Bar-Mitsva, 2002
Couleurs de Brigitte Findakly • © Joann Sfar / Dargaud
« Ce qui me tient beaucoup à cœur, c’est d’être un auteur juif. Qu’est-ce que ça veut dire à mes yeux ? Ça veut dire que la voix juive, c’est une des voix de la polyphonie du monde, au même titre que Pessoa est un auteur portugais. Ce n’est pas une nation, le judaïsme, c’est une voix. » Né en 1971 à Nice, où il a étudié dans le même lycée que Romain Gary et Joseph Kessel, Joann Sfar est enfant d’un double héritage, séfarade par son père algérien et ashkénaze par sa mère d’origine polonaise. Ces deux cultures n’ont cessé de le nourrir, jusqu’à lui inspirer son plus grand succès, Le Chat du rabbin, phénomène de librairie traduit en vingt-deux langues, dont le douzième tome a paru cette année.
Longtemps, cela dit, l’homme a été davantage porté par son ascendance d’Europe de l’Est. « Je n’aimais que mon héritage ashkénaze parce que, dans ma famille, ils étaient tous morts – cela me laissait de l’espace… », explique-t-il dans le catalogue de l’exposition. Mais en 2001, sa grand-mère paternelle meurt, il devient père pour la première fois, et les attentats du 11 septembre polarise l’Occident, terrifié face à un Orient fantasmé. Une idée émerge. Elle miaule, ricane, sautille… C’est celle du Chat du rabbin, dont le scénario se déroule autour d’un félin maigre et malin, qui a appris à parler en avalant un perroquet et qui est fou amoureux de la fille de son maître. « J’ai voulu réenchanter les souvenirs maghrébins, réenchanter l’Algérie et mettre une famille juive au centre. Je voulais faire un conte de fées sur le Maghreb avec des juifs qui ont l’air arabe. »
Joann Sfar, illustration pour l’affiche de l’exposition « Joann Sfar, la vie dessinée » au mahJ, 2023
Couleurs de Brigitte Findakly, encre de Chine et aquarelle • © 2023, Joann Sfar
Résultats : des ventes ahurissantes dès les premiers mois, et un succès planétaire pour le dessinateur de trente-et-un ans qu’il est alors, huit ans seulement après la parution de sa première bande dessinée (Noyé le poisson) chez L’Association. Voilà donc comment Joann Sfar est devenu célèbre, mais revenons un peu en arrière. Orphelin de mère très jeune, à quatre ans (le dessin le représentant bébé dans les bras de sa mère, qui ouvre le catalogue, ferme l’exposition et que l’on retrouvera dans son prochain album, est l’un des plus beaux et des plus tendres qu’il ait produit), Sfar grandit entre son père, engagé contre le néonazisme, et ses grands-parents ; il dessine déjà beaucoup et rencontre l’auteur niçois Edmond Baudoin à douze ans, mais il s’engage à la sortie de son baccalauréat dans des études de philosophie (« mon maître, c’est Clément Rosset », dit-il).
Joann Sfar, carnet de dessins reproduits en partie dans Journal de merde, 2013
Encre de Chine, crayon et aquarelle sur papier • © Joann Sfar
En 1992, Sfar déménage à Paris et s’inscrit aux Beaux-Arts (où il deviendra prof en 2016) : « À l’époque, la bande dessinée était mal vue, et plus on s’approchait de l’art contemporain, plus elle était ostracisée. Ce qui fait que, lors de mes études aux Beaux-Arts de Paris, je me suis réfugié en morphologie parce que, dans les autres ateliers, la BD était honnie. » Un an plus tard, il rejoint l’Atelier Nawak, futur Atelier des Vosges, où il dessinera durant des années aux côtés de Lewis Trondheim, Emmanuel Guibert, Riad Sattouf, Marjane Satrapi, Mathieu Sapin… Des noms immenses de la bande dessinée, régulièrement en tête des ventes depuis deux décennies, qui collaborent souvent. Si, aujourd’hui, Sfar travaille chez lui (dans l’exposition, il a reproduit la table de son atelier, avec ses crayons, ses pinceaux, son carnet, la photo de son amoureuse), nul doute que l’ambiance électrique de l’atelier collectif l’a longtemps porté, lui que l’on entrevoit lors de la visite réservée aux journalistes si gouailleur, rieur, potache, quoique infiniment réfléchi, cultivé, bosseur.
Un bourreau de travail, même. Sfar dessine tous les jours. Il publie carnets et bandes dessinées tous les ans, son « Journal de merde » paraît dans les pages de Télérama dès 2012, il a écrit sept romans depuis 2013, réalisé son premier film Gainsbourg (vie héroïque) en 2010 (« la découverte de Serge Gainsbourg a été extraordinaire parce que c’était enfin un juif pas emmerdant »), publié des dessins toutes les semaines ou presque dans les pages de Charlie Hebdo (de 2004 à 2005) puis de Paris Match (depuis 2016), été le commissaire d’une exposition consacrée à Georges Brassens à la Cité de la musique en 2011, tenu une chronique sur les ondes de France Inter (de 2013 à 2014)…
Joann Sfar (scénario et dessin), d’après l’œuvre d’Antoine de Saint-Exupéry, Illustration de couverture « Petit Prince », 2008
Encre de Chine sur papier • © Joann Sfar / Gallimard
Il a repris le Petit Prince de Saint-Exupéry (2008) et le Roman de Renart (2020), abondamment dessiné François Hollande durant son quinquennat (le visage toujours couvert de traces de rouge à lèvres !), réalisé clip et pochettes de disques pour le groupe Dionysos…
Joann Sfar (scénario et dessin), À gauche, Petit Vampire, t. 1 : Petit Vampire va à l’école, illustration de couverture. À droite, Le Chat du rabbin, t. 1 : La Bar-Mitsva, 1999 / 2002
Encre de Chine sur papier • © Joann Sfar / Delcourt. © Joann Sfar / Dargaud
Ce CV à rallonge ne dissimule pas pour autant un auteur prétentieux, bien au contraire. Ses pages, souvent, laisse entrevoir l’homme farceur (impossible de ne pas rire en lisant les mille et une trouvailles des répliques du Chat du rabbin !), le père attentionné (« chaque fois que je fais une bande dessinée pour enfants (comme Petit Vampire, son grand succès, ndlr), je m’efforce que le héros soit facile à copier »), l’amant fou d’amour, surtout dans Pascin, inspiré de la vie du peintre Julius Pinkas (« j’adore dessiner des gens tout nus. Et pour moi, c’est très naturel, je n’ai pas le sentiment de faire quelque chose de provocant en dessinant un mec à poil ou un homme et une femme qui baisent »)… Bref, comme le résume parfaitement le chat, dessiné sur un mur de l’exposition : « Il y a en moi une volonté de célébrer l’amour entre les êtres et la joie de vivre. J’aime ce qui fait du bien : ce qui est sexuel, gourmand, enfantin, et je n’aime pas les interdits. »
Joann Sfar. La vie dessinée
Du 12 octobre 2023 au 12 mai 2024
Musée d'art et d'histoire du Judaïsme • 71 Rue du Temple • 75003 Paris
www.mahj.org
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