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Juliette Roche, Autoportrait à Serrières, 1925
Huile sur carton • © Dépôt de la Fondation Albert Gleizes au musée Estrine, Saint-Rémy-de-Provence, Adagp, Paris 2021
Son nom ne vous dit sans doute rien, et pourtant. Juliette Roche (1884–1980) fut l’une des créatrices les plus prolifiques des avant-gardes, certes peu exposée de son vivant, néanmoins reconnue par ses pairs. L’ensemble de son œuvre tout à fait hétéroclite, quasiment intégralement conservé à la fondation Albert Gleizes, qui fut son mari, traduit la formidable effervescence artistique du début du XXe siècle, de Paris à New York en passant par Barcelone. Scènes urbaines tantôt tranquilles, tantôt euphorisantes, portraits nimbés de mystère, grandes compositions décoratives… L’artiste n’a eu de cesse d’explorer tous les formats, toutes les tendances de peinture, avant de déposer définitivement les pinceaux dans les années 1950.
Juliette Roche est née dans un milieu très bourgeois, d’un père journaliste et ministre, proche du milieu des arts. Si ses débuts dans la peinture sont mal connus, on sait que c’est sa marraine, la comtesse Greffulhe – qui inspirera à Marcel Proust la fameuse duchesse de Guermantes –, qui lui ouvre les portes du monde. Cette aristocrate fortunée, dreyfusarde convaincue, mécène et engagée pour la cause des femmes, lui fait approcher les Nabis et les néo-impressionnistes. Juliette Roche s’essaie alors, dans la lignée de Paul Signac, au divisionnisme. Sans toutefois persévérer dans cette voie…
Juliette Roche, L’Académie Ranson, 1911
Huile sur toile • © Paris, Fondation Albert Gleizes, Adagp, Paris 2021
Élève à l’Académie Ranson, elle fait, sous la houlette de Maurice Denis et Paul Sérusier, le pari de la couleur. On retrouve alors, dans des toiles baignées de lumière électrique, l’atmosphère des intérieurs de Vincent Van Gogh – les couleurs sont franches, d’une intensité éclatante. Au début des 1910, la jeune femme, qui participe déjà au Salon des indépendants, se consacre à un thème cher aux Nabis : les jardins publics. Ceux de Juliette Roche sont habités d’une inquiétante étrangeté. Sur les bancs, la misère, personnifiée par des silhouettes faméliques, côtoie les élégantes et leurs animaux de compagnie. Avec Félix Vallotton, l’artiste fréquente des lieux interlopes qui lui inspirent des intérieurs de cafés lugubres aux accents expressionnistes, où des prostituées sont attablées avec des musiciens noirs – figures quasi-absentes de la peinture à cette époque. Elle s’intéresse aussi à des lieux peu conventionnels pour l’art, comme les piscines ou les rings de boxe.
À la veille de la Grande Guerre, en 1913, Juliette Roche fait la rencontre du cubiste Albert Gleizes, qui deviendra deux ans plus tard son mari (Jean Cocteau, dont elle avait réalisé un portrait aujourd’hui perdu, fait partie des témoins), et rompt avec son héritage nabi. Alors que le conflit s’enlise, le couple embarque pour New York. Là, ils fréquentent le cercle Dada, retrouvent Marcel Duchamp, Francis Picabia, Marius de Zayas…
Juliette Roche, À droite : Vitrines à New-York / À gauche : Hachoir, À gauche : 1918 / À droite : 1917
À gauche : huile sur toile / À droite : huile et papiers collés sur toile • © Paris, Fondation Albert Gleizes, Adagp, Paris 2021
Le jazz et le music-hall inspirent à Juliette, enfin délivrée de l’étouffant carcan de la bourgeoisie parisienne, des œuvres festives, imprégnées de la frénésie de la ville. Musiciens, danseurs, acrobates, vitrines et enseignes lumineuses… On pressent dans sa peinture l’enivrant tourbillon des Années folles, tandis qu’à des milliers de kilomètres de là, en Europe, les combats s’éternisent. Alors que les États-Unis s’apprêtent aussi à entrer en guerre, elle réalise un collage qui mêle tickets de rationnement et motifs circulaires, dans lesquels elle écrit le mot « war », inscrivant ainsi ouvertement dans sa peinture ses convictions pacifistes.
Juliette Roche, Sans titre, dit American Picnic, 1918
Huile sur toile • © Paris, Fondation Albert Gleizes, Adagp, Paris 2021
En 1918, de retour à New York après un bref passage à Barcelone, elle peint ce qui reste aujourd’hui comme son grand œuvre : American Picnic, une toile monumentale et inachevée, présentée au musée des Beaux-Arts de Besançon pour la première fois au public. Dans ce paysage idyllique et chatoyant, des figures longilignes évoluent entourées d’animaux sauvages. Les motifs, comme les couleurs, évoquent tour à tour La Danse (1910) de Henri Matisse ou encore les Tahitiennes de Paul Gauguin. Juliette Roche, dont on reconnaît la silhouette à la droite du tableau, se projette dans une utopie de formes et de couleurs, où l’homme a tout simplement disparu et où les femmes de toutes origines vivent paisiblement en harmonie.
Juliette Roche, Autoportrait à la voilette, 1953
Huile sur carton • © Paris, Fondation Albert Gleizes, Adagp, Paris 2021
Rentrée en France dans les années 1920, elle fonde avec Albert Gleizes la résidence d’artistes Moly-Sabata à Sablons, et écrit l’un de ses textes les plus fameux, La Minéralisation de Dudley Craving Mac Adam (1924). Côté peinture, elle se tourne presque exclusivement vers la nature morte. Bouquets de fleurs, papiers peints bariolés et bibelots en tout genre : dans ses compositions, le vide est toujours absent. Juliette Roche explore aussi l’autoportrait et se représente en icône des Années folles, arborant coupe à la garçonne et cravate nouée au cou.
L’artiste milite aussi pour la protection de l’environnement. Dans les années 1930, Juliette Roche s’engage contre un projet de construction d’usines dans la vallée du Rhône et dirige pendant deux ans la revue Régénération, se faisant ainsi le porte-voix d’une organisation végétarienne et naturiste ! Elle renoue alors dans sa peinture avec les paysages urbains de ses débuts. L’atmosphère inquiétante d’autrefois a désormais cédé la place à des scènes de vie joyeuses, à l’image des terrasses de cafés bondées ou des places animées du sud de la France… En 1953, à la mort d’Albert Gleizes, Juliette Roche peint son ultime Autoportrait à la voilette, avant de remiser pour toujours sa palette. Reste aujourd’hui cet immense et passionnant corpus d’œuvres, qui n’ont certainement pas toutes dit leur dernier mot.
Juliette Roche l’insolite
Du 19 mai 2021 au 19 septembre 2021
Musée des Beaux-Arts et d'Archéologie de Besançon • 1 Place de la Révolution • 25000 Besançon
www.mbaa.besancon.fr
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