Article réservé aux abonnés

En images

La beauté insoupçonnée des petites bêtes au Rijksmuseum

Par

Publié le , mis à jour le
Insectes, batraciens, reptiles… Au Rijksmuseum d’Amsterdam, une superbe exposition étudie à la loupe l’évolution de la représentation, du Moyen Âge au XVIIIe siècle, des « bestioles » grouillantes et rampantes. Longtemps reléguées à l’arrière-plan car considérées comme diaboliques, ces créatures ne deviennent des sujets à part entière qu’à partir de 1505. Suite à l’invention du microscope autour de 1600, les cabinets de curiosités fourmillent de ces petites bêtes, dont l’étrange beauté capte l’attention des scientifiques comme des artistes, qui en font le sujet de compositions fascinantes…
Peter Paul Rubens et Frans Snijders, La Tête de la Méduse
voir toutes les images

Peter Paul Rubens et Frans Snijders, La Tête de la Méduse, 1617-1618

i

Méduse grouillante

Rubens signe ici une scène glaçante. La tête décapitée de Méduse, les yeux encore écarquillés de terreur, gît sur le sol. Ses cheveux sont formés d’un spectaculaire enchevêtrement de serpents luisants aux écailles soigneusement détaillées, dont certains tentent de s’étrangler mutuellement. Des créatures rampantes semblent s’échapper du sang répandu, expressions d’une vieille croyance (persistante jusqu’à la fin du XVIIe siècle) selon laquelle ces animaux, considérés comme faisant partie de l’empire du Diable, naissaient ex nihilo des corps en putréfaction… Au premier plan, d’autres créatures sont finement représentées : un scorpion, des araignées et une salamandre qui avance fièrement vers le spectateur.

huile sur bois • 60,6 x 112,4 cm • Coll. huile sur bois • © Moravian Gallery, Brno

Artiste anonyme, Life-cast of an entwined snake, lizard, frog and mouse
voir toutes les images

Artiste anonyme, Life-cast of an entwined snake, lizard, frog and mouse, 1500-1600

i

Moulage virtuose

Au XVIe siècle, les artistes se mettent à réaliser des moulages de plâtre ou d’argile à même le corps d’animaux vivants, puis versent à l’intérieur du métal en fusion pour obtenir des répliques parfaites de ces créatures, sous la forme de surprenantes sculptures naturalistes. De la triche ? Pas vraiment, car cette technique, maniée avec dextérité par des orfèvres réputés, était si difficile à maîtriser qu’il aurait été plus simple de réaliser une sculpture classique. Cette scène de combat impliquant un serpent, un lézard, une grenouille et une souris entrelacés constitue donc un véritable exploit technique !

bronze • 23,7 x 15,8 cm • Coll. Rijksmuseum, Amsterdam • © Photo Carola van Wijk / Rijksmuseum, Amsterdam

Albrecht Dürer, Lucane
voir toutes les images

Albrecht Dürer, Lucane, 1505

i

Lucane pionnier

C’est le joyau de l’exposition : ce dessin à l’aquarelle et gouache d’un lucane, réalisé en 1505 avec une finesse inouïe par le peintre et graveur allemand Albrecht Dürer, n’est autre que la toute première œuvre connue de l’histoire de l’art à se concentrer uniquement sur un insecte ! Si le travail des ombres projetées par les pattes sur le papier le rend particulièrement vivant, on remarque que l’artiste a choisi de diviser le corps en trois parties séparées par de fins espaces blancs, comme pour tenter de disséquer le coléoptère.

aquarelle et gouache sur papier • 14,1 x 11,4 cm • Coll. J. Paul Getty Museum, Los Angeles • © J. Paul Getty Museum, Los Angeles

Balthasar van der Ast, Nature morte avec fruits et fleurs
voir toutes les images

Balthasar van der Ast, Nature morte avec fruits et fleurs, 1620-1621

i

Nature morte fourmillante

On pourrait scruter cette nature morte néerlandaise durant des heures. Raisins appétissants, jolies fleurs et coquillages y sont traités avec la même minutie que les divers insectes disséminés un peu partout. Des sauterelles, un papillon, une chenille, une libellule, une araignée suspendue à une feuille par un fil de soie… Chaque élément témoigne de la beauté complexe de la création divine, mais aussi de son caractère éphémère : des taches apparaissent sur un fruit, certaines fleurs piquent du nez, et des fourmis tractent le corps d’une mouche morte… Quoi de mieux que de frêles insectes à la vie courte pour exprimer l’impermanence de la vie ?

huile sur bois • 39,2 x 69,8 cm • Coll. Rijksmuseum, Amsterdam • © Photo Rik Klein Gotink / Rijksmuseum, Amsterdam

Ambrosius Bosschaert II, Grenouille morte avec mouches
voir toutes les images

Ambrosius Bosschaert II, Grenouille morte avec mouches, 1635-1639

i

Décès tragique

Cette étonnante petite huile sur cuivre du peintre néerlandais Ambrosius Bosschaert met en scène une grenouille morte entourée de mouches, mise en valeur sur un fond neutre qui accentue son importance. Si l’œuvre symbolise la fragilité de la vie, elle est surtout une représentation particulièrement touchante et sensible de ces bestioles longtemps diabolisées. Couchée sur le dos dans une posture dramatique, la grenouille n’y apparaît pas bien différente d’un être humain foudroyé par la mort !

12,5 x 17,5 cm • Coll. Fondation Custodia, Frits Lugt Collection • © Photo Pascal Faligot

Maria Sibylla Merian, Pomelo et Urania à bande vertes
voir toutes les images

Maria Sibylla Merian, Pomelo et Urania à bande vertes, 1702-1703

i

Agrume habité

En 1699, la naturaliste et peintre d’origine germano-suisse Maria Sibylla Merian se rend au Suriname pour étudier et dessiner les insectes. En 1705, elle publie Metamorphosis insectorum Surinamensium. Pionnier dans ce domaine, cet ouvrage scientifique est également un livre d’art gorgé de magnifiques illustrations (comme celle-ci, où elle détaille autour d’un pomelo différents stades de développement du papillon Urania, avec sa chrysalide et sa chenille) représentant les bestioles sur des branches chargées de fleurs ou de fruits. Œuvres dont elle vendra ensuite des copies luxueuses sur vélin réalisées dans son atelier d’Amsterdam.

aquarelle sur vélin • 36,7 x 28,9 cm • © Royal Collection Trust

Robert Hooke, Flea
voir toutes les images

Robert Hooke, Flea, 1665

i

Puce effrayante

Dans les années 1600, un outil révolutionnaire, le microscope, permet enfin d’observer de près les minuscules détails des insectes, auparavant invisibles à l’œil nu. Sur cette gravure sur cuivre illustrant son ouvrage Micrographia (1665), immense succès en librairie, le jeune scientifique anglais Robert Hooke représente une puce en grand format, dont il soigne les pattes hérissées de poils semblables à des épines de porc-épic. Ainsi dévoilé, le parasite (qui ne mesure en général qu’entre 2 et 6 millimètres de long) apparaît sous les traits d’une effrayante créature fantastique digne de la saga Alien !

in Robert Hooke, Micrographia, Londres, 1665, p.210 • Coll. University of Amsterdam

Otto Marseus van Schrieck, The Large Thistle
voir toutes les images

Otto Marseus van Schrieck, The Large Thistle, vers 1670

i

Forêt enchantée

Au XVIIe siècle, le peintre néerlandais Otto Marseus van Schrieck recherche constamment de petits animaux pour les mettre dans ses terrariums et les prendre comme modèles pour ses étranges et sombres scènes forestières peuplées de regroupements irréels de reptiles, insectes, batraciens et petits mammifères. Composée autour d’un énorme chardon autour duquel s’enroulent des fleurs de liseron bleu, celle-ci comprend entre autres un écureuil, une tortue, un serpent, une grenouille, un lézard et une nuée de papillons. Si ces derniers apparaissent aujourd’hui un peu délavés, c’est parce que l’artiste avait apposé sur la toile encore humide de vraies ailes de coléoptères, un effet chatoyant qui a mal survécu au passage du temps. Parfaitement capable de peindre ces papillons sans tricher, van Schrieck souhaitait ainsi mettre sur le même plan son art et celui de la nature !

huile sur toile • 132,6 x 93,5 cm • Coll. Alte Pinakothek, Munich • © Photo bpk / Bayerische Staatsgemäldesammlungen

Tomás Saraceno, Gravitational solitary semi-social solitary solitary Choreography LHS 477
voir toutes les images

Tomás Saraceno, Gravitational solitary semi-social solitary solitary Choreography LHS 477, 2019

i

Toiles hypnotiques

En exposant dans des pièces obscures d’immenses toiles d’araignées, éclairées grâce à des spots qui mettent en valeur leur beauté et leur complexité, les donnant ainsi à voir comme de fascinantes œuvres d’art et non comme des signes de saleté à balayer, l’artiste contemporain argentin Tomás Saraceno témoigne du changement de notre regard sur les insectes, dont on a peu à peu découvert le rôle primordial, malgré leur petite taille, dans la survie du vivant dans son ensemble. À sa demande, le musée a également prié ses équipes de nettoyage d’épargner les toiles d’araignées. À côté de l’une de ces discrètes manifestations de vie, l’artiste expose une Lettre ouverte pour les droits des invertébrés. Une démarche touchante qui nous invite à être plus attentif aux créatures les plus frêles !

toiles d'arignées • 160 x 260 x 115 cm • Courtesy of the artists and Arachnophilia, Andersen’s, Copenhagen ; Ruth Benzacar, Buenos Aires ; Tanya Bonakdar Gallery, New York/Los Angeles, Pink Summer Contemporary Art, Genoa; neugerriemschneider, Berlin. Photo: Olivier Middendorp

Arrow

Bestioles

Du 15 septembre 2022 au 30 janvier 2023

Retrouvez dans l’Encyclo : Rubens Albrecht Dürer

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi