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Peintre vénitien (précédemment attribué à Pietro Longhi), Le Rhinocéros (Clara dans une enceinte avec chariot), 1751
Huile sur toile • 55,50 x 72,10 cm • Coll. Galerie d‘Italia, Palais Leonari Montanari, Vicence • © Rijksmuseum, Amsterdam
Le 22 juillet 1741, une jeune femelle rhinocéros débarque aux Pays-Bas. Avant elle, jamais aucun représentant de son espèce n’y avait été vu en chair et en os ! L’étrange et imposant mammifère incarne parfaitement les mystères des contrées lointaines, que seuls quelques explorateurs et commerçants visitent au prix de longs voyages en mer. Instantanément, Clara devient une star, un sujet d’étude scientifique et une muse pour les artistes. Mais en contrepartie, la pauvre bête ne reverra plus jamais son habitat naturel ni aucun de ses congénères : captive, elle sera ballottée d’une ville à l’autre jusqu’à sa mort, afin de divertir une foule de curieux qu’elle doit supporter dix heures par jour. Un public chahuteur qui, parfois, l’irrite et l’épuise…
Petrus Camper, Tête de rhinocéros, 1737 – 1789
Gravure à l’eau-forte • 24 × 18,8 cm • © Rijksmuseum, Amsterdam
Son histoire commence en 1738, dans l’actuelle région indienne d’Assam. Dans l’Empire Moghol, les princes ont alors l’habitude de chasser le rhinocéros afin de démontrer leur puissance. Un jour, l’un d’eux tue une femelle et capture son bébé, âgé de seulement un mois. Puis l’offre au directeur du comptoir de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales située au Bengale, d’où les Hollandais importent à cette époque du coton, de l’opium et des esclaves. Baptisée Clara, la bête est si admirée que son maître l’autorise à se promener à sa guise dans ses appartements et à se mêler aux invités lors des dîners huppés. Au bout de deux ans, elle est confiée à un capitaine de la Compagnie, Douwe Mout, qui, fin 1740, l’emmène avec lui aux Pays-Bas à bord de son navire.
C’est donc à cela que ressemble un rhinocéros ! Clara, qui sillonne la Hollande dès 1741, dissipe plusieurs malentendus qui persistaient depuis 1515. Date à laquelle un autre spécimen, cadeau d’un sultan indien au roi du Portugal, avait fait sensation à Lisbonne, inspirant une gravure à l’artiste Albrecht Dürer (1471–1528). Basé uniquement sur une description de l’animal, ce dessin fantaisiste et allègrement diffusé l’affublait d’une étrange petite corne de licorne dressée sur sa nuque, d’écailles et d’une carapace en plusieurs morceaux évoquant une armure. Induisant ainsi en erreur les Européens pendant plus de deux siècles !
Albrecht Dürer, Rhinocéros, 1515
Gravure sur bois • 21,4 × 29,8 cm • Coll. British Museum, Londres • Photo Wikimedia Commons
Le mammifère a trois ans lorsque le naturaliste Petrus Camper (1722–1789) livre deux esquisses touchantes de sa tête sur papier gris. Sa corne, encore en cours de croissance, se limite pour l’instant à une bosse arrondie à l’extrémité de son museau. Jan Wandelaar (1690–1759), lui, signe deux gravures étonnantes le montrant en compagnie d’un écorché – un humain dont le squelette et les muscles sont mis à nu grâce au concours d’un anatomiste. L’œuvre, intelligente, interroge : laquelle de ces deux créatures est la plus étrange ?
Jan Wandelaar, À gauche : Musculorum Tabula IV / À droite : Musculorum Tabula VIII, 1759
Gravure sur papier vergé • Plaque : 56,2 x 40,2 cm / Feuille : 63,7 x 44,5 cm • © Wikimedia Commons
À bord d’un wagon en bois tiré par huit chevaux, Clara entreprend sa première tournée européenne en 1745. Placardées un peu partout, des affiches illustrées, chiffrant en détail son poids et sa taille, la présentent comme « un monstre peu farouche » et « une bête merveilleuse ». Dans un enclos rempli de foin, elle est montrée sous l’œil vigilant de son propriétaire armé d’un fouet. Encouragés à se laisser surprendre par la douceur de sa peau, les visiteurs n’ont le droit de la caresser que lorsqu’elle est allongée. Un privilège réservé aux riches, car le prix des places augmente dès qu’on se rapproche de la bête…
Jean-Baptiste Oudry, Rhinocéros, 1749
Huile sur toile • 306 × 453 cm • Coll. Staatliches Museum Schwerin, Schwerin • © Rijksmuseum, Amsterdam
Londres, Marseille, Naples, Zurich, Vienne, Copenhague, Königsberg… Compilant des dizaines de villes, la carte des tournées de Clara donne le vertige. De janvier à avril 1749, elle est montrée à Paris, où Mout essaie de la vendre au roi Louis XV pour la somme astronomique de 100 000 écus. Chaque jour, cet animal de onze ans, qui pèse 2 500 kilos, mesure 3,6 mètres de long et 1,7 mètre de haut, y engloutit 60 livres de foin, 10 livres de pain et 14 seaux d’eau. Le peintre animalier Jean-Baptiste Oudry (1686–1755) en profite pour brosser d’elle un portrait en taille réelle sur une toile monumentale, qui inspirera une gravure incluse dans L’Histoire naturelle, générale et particulière du naturaliste Buffon. Clara fait tant fureur dans la Ville Lumière que les fashion victimes de la cour se font faire des coiffures « à la rhinocéros » !
À gauche : Pietro Longhi / À droite : Pieter-Antoon Verschaffelt (vraisemblablement), À gauche : Le Rhinocéros / À droite : Miss Clara, 1751 / 1760 - 1770
Huile sur toile / Sculpture sur marbre • Coll. Ca’ Rezzonico Museo del Settecento Veneziano, Venise / Coll. Rothschild Foundation, Waddeson Manor • © Rijksmuseum, Amsterdam
Pour amuser le public, on fait fi du bien-être animal en soufflant du tabac dans les narines de Clara et en lui faisant boire de la bière…
En 1751, elle arrive à Venise, où le peintre Pietro Longhi (1701–1785) la représente en train de mâcher du foin et de déféquer devant des habitants de la Sérénissime en tenue de carnaval. En 1755, le céramiste allemand Joachim Kaendler (1706–1775) tirera d’elle une grande figurine blanche en porcelaine de Meissen, et Peter Anton von Verschaffelt (1710–1793) une sculpture en marbre, peu de temps après sa mort survenue en 1758.
Pour amuser le public, on fait fi du bien-être animal en soufflant du tabac dans les narines de Clara et en lui faisant boire de la bière… Ce à quoi l’artiste contemporaine Rossella Biscotti (née en 1978) réagit avec une installation (en bonne place dans l’exposition du Rijksmuseum d’Amsterdam, à deux pas de la toile d’Oudry) présentant son poids en briques estampillées, et un tas de feuilles de tabac gisant au sol. L’Italienne exprime ainsi de manière concrète (et odorante) la triste réduction d’un être vivant à un objet de divertissement commercial…
Rossella Biscotti, Clara and Other Specimens, 2022
Installation faite de briques estampillées et de feuilles de tabac • © Rijksmuseum, Amsterdam / Photo Olivier Middendorp
D’autres rhinocéros ayant fini par lui voler la vedette à la fin du XVIIIe siècle, Clara est peu à peu tombée dans l’oubli. Jusqu’à cette exposition qui, derrière l’histoire d’un émerveillement scientifique et artistique, ne manque pas de nous faire réfléchir à la pratique cruelle de l’exhibition d’êtres vivants, qui niait les besoins et la dignité des individus concernés. Qu’il s’agisse d’animaux… ou d’humains. Car bien qu’elle ne soit pas évoquée dans le parcours, on pense notamment à la « Vénus hottentote », esclave sud-africaine qui fut montrée à travers l’Europe comme un phénomène de foire au XIXe siècle en raison de ses formes opulentes. Une femme au destin tragique dont on oublie encore le nom : Sawtche Baartman…
Clara and Crawly creatures
Du 30 septembre 2022 au 15 janvier 2023
Rijksmuseum • 1, Museumstraat • 1071 XX Amsterdam
www.rijksmuseum.nl
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