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Décryptage

Pourquoi la nature morte est toujours vivante et obscène

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Dans un essai à paraître, l’historienne de l’art Laurence Bertrand Dorléac veut « en finir avec la nature morte », autrement dit la reconsidérer à l’aune de l’archéologie et de l’art contemporain, des œuvres extra-européennes et de la littérature, mais aussi de nos pulsions et de tous nos paradoxes. Beaux Arts en a profité pour apporter son grain de sel.
Andres Serrano, Cabeza de vaca (Early Works)
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Andres Serrano, Cabeza de vaca (Early Works), 1984

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Vous ne pourrez pas dire que vous ne saviez pas… Le sulfureux photographe américain saisit en un clin d’oeil « l’humanité » d’une vache sacrifiée sur l’autel de la consommation industrielle et l’abattage de masse.

Tirage pigmentaire contrecollé sur Dibond • 114,3 x 165,1 cm • Andres Serrano / Courtesy galerie Nathalie Obadia, Paris-Bruxelles

« J’étais autrefois bien nerveux. Me voici sur une nouvelle voie : / Je mets une pomme sur ma table. Puis je me mets dans cette pomme. Quelle tranquillité ! » En 1938, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, le poète Henri Michaux se réfugie dans la quiétude d’une nature morte tout droit sortie de son imagination. Parce que ce type de composition, figé dans le temps, lui inspire un calme silencieux rassurant quand, pour d’autres, il peut se révéler au contraire chaotique, abondant, angoissant. Depuis longtemps, les artistes se régalent de ces mises en scène de fruits, légumes, animaux et objet du quotidien, jamais repus des plaisirs qu’elles leur offrent. L’histoire de l’art en a fait un genre, apparu dans l’Antiquité, oublié au Moyen Âge pour revenir avec fastes à la Renaissance par la grâce de peintres en proie à des considérations existentielles, poursuivant ensuite sa destinée selon les aléas de la représentation figurative…

Un carcan trop réducteur pour Laurence Bertrand Dorléac. Dans un essai foisonnant à paraître cet automne, l’historienne de l’art qui s’est fait remarquer pour ses expositions ambitieuses (« L’art en guerre » au musée d’Art moderne de Paris en 2012, « Les désastres de la guerre » au Louvre Lens en 2014, « Artistes et robots » au Grand Palais en 2018) veut « en finir avec la nature morte », nous dit-elle. En fait d’en finir, il s’agit plutôt d’en ouvrir les horizons et d’en découdre avec les limites et classifications imposées par sa discipline. Débordant du cadre et de la chronologie, unissant œuvres du passé et du présent, l’auteure en explore les zones négligées, méconnues, inédites, à l’aune de notre sensibilité contemporaine.

La princesse Néfertiabet devant son repas
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La princesse Néfertiabet devant son repas, 4e dynastie, règne de Khéops (2590 – 2565 avant J.-C.) Stèle trouvée dans le cimetière de Giza

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La mort n’est pas une fin en soi. Même dans l’au-delà, il faut des forces au défunt dont les nécropoles sont décorées de mets raffinés, comme le montre cette stèle conservée au Louvre. Vous reprendrez bien une tranche de pain ?

Stèle trouvée dans le cimetière de Giza • Calcaire peint • 37,7 × 52,5 × 8,3 cm • © Photo RMN Grand Palais (musée du Louvre) / Hervé Lewandowski

La première nature morte serait préhistorique, datant de 3 500 ans avant notre ère…

Après avoir souligné que le terme même de nature morte est inapproprié (la nature étant par essence vivante) et rappelé qu’il diffère selon les langues (les Britanniques préfèrent employer l’expression still life), la voici qui s’attaque à ses contours, tels qu’ils furent définis par Charles Sterling (1901–1991) et qui font autorité depuis. L’éminent spécialiste résumait la nature morte à un art principalement pictural réunissant des éléments inanimés à forte charge symbolique, né dans le contexte raffiné de la civilisation grecque.

Quand la préhistoire mure la nature

Or, des recherches archéologiques récentes ont fait ressurgir des traces de temps immémoriaux où les hommes, déjà, s’intéressaient aux objets – Cro-Magnon décorait ses outils – et à leur représentation. La première nature morte serait ainsi préhistorique, datant de 3 500 ans avant notre ère, et n’aurait pas été peinte mais gravée à même les parois d’une chambre mortuaire du Morbihan, où se déploient des signes circulaires et des haches, objets utilitaires déposés comme offrandes dans les tombes. La culture mésopotamienne elle aussi se plaît à représenter des objets dans ses reliefs pour désigner les divinités, ce que l’art égyptien développe de façon sophistiquée, couvrant les sarcophages et les temples de peintures délicieuses afin d’offrir aux dieux et défunts des mets variés – tranches de pain, gâteaux, côtelettes de taureau, tête de bouquetin, vin, bière et autre réjouissances destinées à entretenir la vie au-delà de la mort.

Les précédents sont donc nombreux quand, à leur tour, les Gréco-Romains couvrent leurs intérieurs de mosaïques et fresques associant le bon au beau, témoignant du goût prononcé de leurs commanditaires à voir représenter les plaisirs de la vie. On parle de rhyparographies pour désigner ces peintures, parfois des tableautins à offrir, décrivant des scènes considérées comme « viles », mais très appréciées de tous. Pline l’Ancien évoque même un peintre grec, Piraeicus (ou Peiraikos), qui vendait à prix d’or ses œuvres figurant échoppes marchandes et victuailles alléchantes.

Juan Sánchez Cotán, Nature morte
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Juan Sánchez Cotán, Nature morte, 1602

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Enfant du Siècle d’or, l’artiste espagnol a porté le genre (bodegón) à son sommet avec des compositions dépouillées à l’ambiance ténébreuse. Sublimés par une lumière latérale, fruits et légumes se détachent sur un fond noir si opaque qu’il en devient vertigineux.

Huile sur toile • Coll. particulière / © Bridgeman images

La nature morte réapparaît par fragments jusqu’à ce que Giotto lui redonne définitivement vie dans la chapelle Scrovegni de Padoue (1305), où il décrit avec minutie les objets d’un quotidien soudain sublimé.

La religion chrétienne sonne le glas du monde épicurien, condamnant la nature morte à une longue absence. Plus question d’encenser la jouissance terrestre et la beauté, si ce n’est céleste. L’heure est à la repentance et au châtiment divin. Tout objet doit désormais être attaché à une figure du sacré. Les différents types de nature morte – tables dressées, fleurs et vanités – sont désormais tous associés des thèmes religieux : la Cène, l’Annonciation (avec le bouquet offert à Marie) et saint Jérôme dans son atelier. Mais peu à peu des morceaux de la réalité surgissent dans les images pieuses. D’abord dans les marges des manuscrits précieux, où les enluminures donnent à voir plantes, coquillages, fleurs et oiseaux, créatures marines et animaux sauvages, puis dans la marqueterie italienne, à travers des trompe-l’œil. La nature morte réapparaît par fragments jusqu’à ce que Giotto lui redonne définitivement vie dans la chapelle Scrovegni de Padoue (1305), où il décrit avec minutie les objets d’un quotidien soudain sublimé.

Adriaen Coorte, Nature morte aux asperges
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Adriaen Coorte, Nature morte aux asperges, 1697

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Ne vous fiez pas au calme apparent des natures mortes de ce peintre hollandais. Ses asperges restituées avec un réalisme confondant sont lourdes de sous-entendus sexuels.

Huile sur bois • 25 × 20,5 cm • Coll. & © Rijksmuseum, Amsterdam.

Devenue un genre à part entière, la nature morte s’épanouit dans un réalisme de plus en plus abouti que les XVIIe et XVIIIe siècles portent à son paroxysme. Juan Sánchez Cotán, Pieter Claesz, Jan Davidsz de Heem, Willem Claeszoon Heda, Lubin Baugin, Luis Meléndez… La liste est longue de ceux qui réalisèrent des œuvres d’une beauté à couper le souffle, restituant de façon spectaculaire le reflet d’une goutte d’eau sur un fruit frais, l’insecte sans scrupule qui s’y attaque, la lumière réfléchie sur le verre d’une carafe, la fragilité d’un pétale de rose, la chair à vif du gibier, la matière granuleuse d’une peau d’orange, les pépins d’un melon et l’atmosphère silencieuse qui les entoure, lourde de sous-entendus. Beaucoup, on le sait, sont des vanités cultivant le mystère, invitant à la méditation et la réflexion sur le caractère éphémère de la vie. Mais nombre d’entre elles affichent aussi, de façon plus ou moins dissimulée, la jouissance que procurent la consommation et la possession de tous ces biens.

De Tableau-piège en Compression d’objets

Roy Lichtenstein, Still Life with Goldfish Bowl
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Roy Lichtenstein, Still Life with Goldfish Bowl, 1972

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Inspiré par les comics, l’artiste pop offre ici une nature morte stylisée à l’efficacité visuelle redoutable.

Huile et magna sur toile • 132 × 106,6 cm • Coll. particulière / © akg-images / © Estate of Roy Lichtenstein New York / ADAGP, Paris, 2020

Serait-ce parce qu’elle a été longtemps méprisée par les académies que la nature morte a tant intéressé les artistes de la modernité ? Difficile à affirmer mais elle traverse le XIXe et le XXe siècle sans rien perdre de sa superbe, se retrouvant au cœur de grandes innovations formelles. Les impressionnistes la traitent avec une simplicité déconcertante pour se concentrer sur les sensations de la lumière et la nature, quand Van Gogh la soumet à sa vision hachurée sans concession. Adoubée par Cézanne qui déconstruit le réel pour mieux le réinventer, elle se trouve en première ligne des avant-gardes, sous les coups de pinceau fiévreux de Picasso et Braque, qui dissèquent l’objet, écrasent les volumes et la perspective afin de donner naissance au cubisme, avant que l’objet ne soit détourné en ready-made provocateur par Duchamp et en métaphores incongrues et poétiques par les surréalistes.

Daniel Spoerri, Tableau-piège
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Daniel Spoerri, Tableau-piège, 1972

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« Ces objets n’étaient plus des objets de tous les jours, ils étaient accrochés au mur, on pouvait les contempler, ce n’était plus un territoire sordide […]. J’étais riche », explique Daniel Spoerri à propos de ses tableaux réalisés avec les restes de véritables repas.

Technique mixte • 70 × 70 × 22 cm • Coll. particulière / © Christie’s images / Bridgeman images / © ADAGP, Paris 2020

« L’histoire de la nature morte depuis ses premières représentations connues balance entre ces pulsions de vie et de mort, de jouissance et d’abnégation, d’accumulation et de raréfaction, de plaisir et de peur. »

Laurence Bertrand Dorléac

Après les atrocités de la Seconde Guerre mondiale, elle est un refuge silencieux pour certains. D’autres la convient pour donner à voir un monde déshumanisé, bientôt secoué par les catastrophes écologiques déclenchées par un consumérisme débridé, dont les artistes offrent des versions plus ou moins critiques. Warhol et la clique du pop art noient l’objet dans des sérigraphies directement issues de la culture populaire et de la publicité tout en plongeant tête la première dans le « fétichisme de la marchandise ». Les Nouveaux Réalistes se font plus acerbes, cherchant à renverser l’ordre établi. César compresse les choses, Niki de Saint Phalle les met en joue, Arman fait les poubelles et Daniel Spoerri fait œuvre des restes d’un repas en inaugurant dans les années 1960 sa série de Tableaux-pièges. Mais la mort n’est jamais bien loin.

Les vanités contemporaines montrent elles aussi la fragilité des biens terrestres et leur accumulation vaine. À l’image du Very Hungry God (2006) de Subodh Gupta, crâne immense constitué de centaines d’ustensiles de cuisine. « L’histoire de la nature morte depuis ses premières représentations connues balance entre ces pulsions de vie et de mort, de jouissance et d’abnégation, d’accumulation et de raréfaction, de plaisir et de peur », note l’auteure. Des pulsions de vie et de mort incarnées dans les vanités et plus crûment encore dans le gibier sacrifié dont on regarde les entrailles avec pitié. Notre conscience de la maltraitance animale rend aujourd’hui leur vue plus douloureuse probablement. Même si, comme le rappelle Laurence Bertrand Dorléac, une « pensée de la compassion » a depuis longtemps fait des bêtes « sinon les égales des humains, du moins les compagnons d’un destin commun, à respecter ».

Subodh Gupta, Idol Thief (7)
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Subodh Gupta, Idol Thief (7), 2006

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Saisies en gros plan, réfléchissant la lumière naturelle jusqu’à l’éblouissement, ces passoires et cette vaisselle en Inox suspendues dans une échoppe indienne revêtent soudain un caractère d’étrangeté déroutant. Ou comment faire surgir la beauté de la banalité.

Huile sur toile • 167 x 228 cm • Coll. particulière / © Photo Christie’s images / Bridgeman images

Rembrandt, avec son Bœuf écorché (1655), pendu, abandonné dans une pièce obscure, et Goya dans une Nature morte avec des côtes et une tête d’agneau (1808–1812), tableau sanguinolent contemporain de ses Désastres de la guerre, peignent un moment de vérité auquel on ne peut échapper. Ce que Dürer avait fait avant eux en représentant sa Tête de cerf percée d’une flèche (1504), dont l’œil implorant hante longtemps le spectateur. Plus accusateur encore est le regard de la Cabeza de vaca (1984), tête de vache sur un socle, d’Andres Serrano. Ce n’est plus ici une gueule mais un visage qui nous interpelle pour nous renvoyer en pleine figure notre inhumanité. Vivace, la nature morte réenvisage notre rapport aux choses et aux êtres, faisant émerger « l’idée d’une communauté unique humains/non-humains ». Si bien que, conclut Laurence Bertrand Dorléac, « quand un arbre, un animal, un fleuve, une montagne, une mer, sont agressés, des personnes voire des sociétés se lèvent désormais pour les défendre et se mettre à leur place ».

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