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Après les révolutions de 1848, les artistes affluent à Paris, qui s’impose en capitale artistique européenne. Les Tchèques sont de plus en plus nombreux après l’indépendance de leur pays et entre les deux guerres. Après Paris, la Bretagne est la destination préférée de ces artistes jusque vers 1950, date à laquelle le rideau de fer rompt les traditionnels échanges entre les deux pays. Que venaient-ils chercher en Bretagne ? Quelques indices présentés dans cette exposition apportent des réponses.
Bleu-gris tirant vers l’émeraude, turquoise virant à l’ocre rose : pour les artistes tchèques, la mer est l’objet de tous les fantasmes. Loin de leur terre continentale natale, l’océan souffle un vent d’exotisme. La Bretagne sauvage exalte les élans romantiques, mélancoliques ou mystiques, donne une respiration aux mondanités parisiennes et aux exigences du Salon. « C’est comme si cette vie primitive, rythmée par la pêche, me rendait plus jeune ; je me sens très bien et plein d’énergie » écrit Jaroslav Čermák (1830–1878), installé à Roscoff. Influencés par Jean-Baptiste Corot, Charles-François Daubigny et l’école de Barbizon, comme leurs homologues français, les artistes tchèques de la seconde moitié du XIXe siècle ont pris goût au plein air et partent en Bretagne peindre sur le motif. Falaises rocheuses et littoral tourmenté deviennent source d’inspiration. František Kupka (1871–1957) est lui aussi venu plusieurs fois en Bretagne après son installation en France en 1896. Sa représentation de la mer est toujours en lien avec la sensualité féminine, comme dans la Vague (1902), chef-d’œuvre tout en lumière.
František Kupka, La Vague, 1902
Huile sur toile • H. 100 x L. 145 cm • Collection Galerie des beaux-arts d’Ostrava • © Archive Galerie des beaux-arts d’Ostrava / ADAGP, Paris 2018
La Bretagne attire aussi par le pittoresque d’un arrière-pays préservé dans son architecture et ses coutumes. Les artistes tchèques y trouvent une authenticité qui leur rappelle leur bohème natale. Dans la Gardeuse d’oies de Václav Brožík (1851–1901) présentée au Salon en 1889, le réalisme saisissant de cette scène paysanne emprunte au portrait de la bergère, mais évoque aussi le conte populaire des frères Grimm dans une nature de bouleaux typique d’Europe centrale. Les légendes populaires et les traditions rurales trouvent écho dans les souvenirs des paysages tchèques offrant à ces peintres comme une seconde patrie. Hippolyt Soběslav Pinkas et Jaroslav Čermák découvrent grâce à Yan Dargent (1824–1899) les légendes et les mythes populaires bretons. Du pittoresque au documentaire, l’essor de la gravure en couleur accompagne les recherches de Tavik František Simon (1877–1942), dont le musée quimpérois vient de faire l’acquisition d’un carnet de dessins. Quant à Vojtěch Preissig (1873–1944), il est le seul à caricaturer les Bretons et le goût breton, en figurant Paul Sérusier et Émile Bernard de l’École de Pont-Aven dans une série de 16 lithographies réalisées pour l’Assiette au beurre (jamais publiées).
Václav Brožík, La Gardeuse d’oies, vers 1885
Huile sur toile • H. 130 x L. 95 cm • Collection Galerie nationale de Prague • © Galerie nationale de Prague, 2018
Alfons Mucha (1860–1939) arrive à Paris en 1887 mais, contrairement à la majorité de ses compatriotes, il aborde la Bretagne par le prisme artistique, se liant d’amitié avec Gauguin et réalisant des affiches pour Sarah Bernhardt, qui passait ses étés à Belle-Île-en-Mer où le peintre a très certainement séjourné. Parallèlement, l’artiste travaille comme publiciste pour les biscuiteries Lefèvre-Utile de 1896 à 1903. Dans l’exposition, les deux panneaux décoratifs lithographiés datés de 1902, Bruyère de falaise et Chardon de grève, avec leurs études préparatoires, montrent l’attention portée par le dessinateur aux costumes locaux. Reproduits avec précision et fidélité, Mucha a choisi pour l’un les broderies de Rosporden et Fouesnant et pour l’autre celles de la Cornouaille et du pays Bigouden. La finesse des détails révèle comment le maître de l’Art nouveau s’est inspiré des dentelles pour imaginer ses ornements.
Alfons Mucha, Bruyère de falaise – Panneau décoratif, calendrier 1906, 1905
Lithographie • H. 70 x L. 30,5 cm • Collection Musée départemental breton, Quimper • © Serge Goarin / Musée départemental breton
S’ils sont nombreux à venir en Bretagne, les artistes tchèques ne font pas école, et cultivent souvent avec la région un rapport personnel et individuel. Lorsque Jan Zrzavý (1890–1977) débarque en Bretagne en 1925, il a un véritable coup de foudre. Il y trouve un pays qui « correspond le mieux à sa nature profonde » lié à des souvenirs d’enfance. Évitant les lieux touristiques ou fréquentés par les autres artistes comme Concarneau ou Le Pouldu, il s’approprie des paysages de Camaret-sur-Mer, de l’Île de Sein ou de Locronan, dans une atmosphère déserte et onirique tout à fait singulière. Quelque chose d’intime se joue avec ce pays, avec les éléments qui composent les paysages : ses églises, ses architectures de pierre et ses rochers en bord de mer. Peu à peu, les éléments constituent un vocabulaire graphique que l’artiste intériorise dans un langage pictural sous forme de méditation paysagiste. Si après les accords de Munich, le peintre décide de ne plus revenir en France, habité par l’essence de la Bretagne, il continuera à créer de mémoire des horizons bretons schématisés.
Jan Zrzavý, Ploumanach, 1930
Huile sur toile • H. 60,5 x L. 92,5 cm • Collection Galerie nationale de Prague • © Galerie nationale de Prague, 2018
La magie de la Bretagne anime les surréalistes inspirés par l’imaginaire gaulois. Maria Čermínová, dite Toyen (1902–1980), est un des membres fondateurs du groupe surréaliste à Prague en 1935, très lié à André Breton. Elle s’installe définitivement en France en 1947, et séjourne en Bretagne en compagnie de l’écrivain et du poète critique d’art d’origine brestoise Charles Estienne, qui invitait ses amis l’été chez lui près du port d’Argenton. Ses huiles proposent des énigmes à la symbolique multiple. Elle ramasse les galets, les coquillages et les plumes laissés par la marée, convoque l’esprit celte auprès des menhirs. Invité également par Charles Estienne à travailler en Bretagne, Jan Křížek (1919–1985) est une personnalité atypique. Il sculpte dans le bois et l’albâtre des idoles gauloises aux allures de totem. Du surréalisme à l’art brut, ces artistes réveillent une force primitive, capable de capter une énergie ancestrale affranchie des clichés.
Jan Křížek, Sans titre, 1956
Linogravure • H. 35,6 x L. 27,4 cm • Collection Musée des beaux-arts, Brest • © Musée des beaux-arts de Brest
Artistes tchèques en Bretagne
Du 16 juillet 2018 au 30 septembre 2018
Musée départemental breton • 1 Rue du Roi Gradlon • 29000 Quimper
musee-breton.finistere.fr
Catalogue
Artistes tchèques en Bretagne. De l’Art nouveau au surréalisme
Éd. Locus Solus • 128 pages • 23 €
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