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Djamel Tatah, Sans titre, 2004
Diptyque, huile et cire sur toile • 250 x 400 cm • Coll. Djamel Tatah / ADAGP, Paris, 2023 / Photo Bertrand Huet
« Faire une exposition, pour moi, c’est rejouer la scène de l’atelier à une autre échelle temporelle et physique. C’est comme si je remontais un film avec d’autres séquences, surtout lorsque l’on présente des tableaux plus anciens avec des œuvres plus récentes », explique Djamel Tatah (né en 1959) dans le catalogue de l’exposition. Du mouvement du cinéma et de la mise en scène, il y a en effet l’esprit dans ce parcours épuré comme une scène de théâtre contemporain, où passent et s’envolent les silhouettes à taille humaine de l’artiste – tels les personnages d’une pièce, jouée à chaque toile. Méticuleux, Djamel Tatah accompagne chacune de ses peintures (sur toile ou sur bois) d’indications précises sur leurs conditions d’accrochage, indications principalement destinées à ce que le visiteur soit confronté à des silhouettes qui lui ressemblent, qui font la même taille que lui et dont les pieds, quoique coupés, semblent reposer sur le même sol.
Vue de l’exposition « Le théâtre du silence » de Djamel Tatah au Musée Fabre, Montpellier, 2022
© Musée Fabre de Montpellier Méditerranée Métropole / Photo Frédéric Jaulmes
Parfois, les corps disparaissent sous des linceuls.
D’ailleurs, le titre en dit long : « Le Théâtre du Silence » est une compagnie de danse créée en 1972, célèbre pour avoir décloisonné les pratiques en allant à la rencontre de tous les publics, dans des maisons de retraite ou des écoles (rappelons que la danse est chère au cœur de Montpellier, riche d’un important festival). Entouré des toiles – issues de la collection de l’artiste mais aussi d’institutions comme le MAC VAL ou les Abattoirs de Toulouse, signes de la reconnaissance nationale de Djamel Tatah –, le visiteur passe parmi ses foules, alter ego parfois, incarnations de ses réflexions souvent. Des figures guère reconnaissables, car si le peintre s’inspire de ses proches, il ne fait jamais de portrait proprement dit, et les traits légèrement flous de ses visages n’appellent qu’à davantage d’identification (« mes figures sont des anonymes… elles peuvent être tout le monde. »). Elles se répètent volontiers, sur la même toile ou sur d’autres, lancinantes comme des douleurs. Parfois même, les corps disparaissent sous des linceuls, et l’on pense à la Sainte-Cécile de marbre de Stefano Maderno (1600), frêle martyre disparue sous un drap, image même de la douleur et du corps meurtri.
Djamel Tatah, Les Femmes d’Alger, 1996
Triptyque, huile et cire sur toile et bois • 350 x 450 cm • Coll. Les Abattoirs, Musée FRAC - Occitanie Toulouse / ADAGP, Paris, 2023 / Photo Jean de Calan
« La peinture est une pratique gracieuse et indomptable : ce serait lui faire déshonneur que de lui enlever tout ce qu’elle peut dire de notre rapport au monde. »
Djamel Tatah
Il y a de la gravité dans l’œuvre de Djamel Tatah. Jamais frontale, son œuvre aborde les thèmes de la mort, de la mémoire, de l’immigration, des droits des femmes… Ainsi ses Femmes d’Alger (1996), debout, groupées, attendent qu’on reconnaisse leur existence. Ainsi cette silhouette, presque rien, étendue sur un aplat de peinture noire sous un horizon bleuté (la mer) évoque les corps morts en mer méditerranée (Sans titre, 2014, ill. ci-dessous). « La peinture est une pratique gracieuse et indomptable : ce serait lui faire déshonneur que de lui enlever tout ce qu’elle peut dire de notre rapport au monde. Mais, être attentif à ce qu’il se passe autour de nous, questionner le monde ne signifie pas le décrire littéralement ou en montrer les horreurs sans aucun filtre. » Lors de notre visite de l’exposition, la co-commissaire Maud Marron-Wojewodzki insistera d’ailleurs sur la « distanciation » qui habite chacune de ses peintures – à tel point que l’artiste ne donne plus de titre à ses œuvres depuis des années.
Djamel Tatah, Sans titre, 1992
Huile et cire sur toile et bois • 128 × 199 cm • Coll. FRAC Île-de-France / ADAGP, Paris, 2023 / Photo Georges Poncet
Et si son œuvre est d’une absolue cohérence, Djamel Tatah ayant trouvé dès la fin de ses études à Saint-Étienne le principe de ses silhouettes et de ses aplats colorés, une première période s’observe toutefois, soulignée par le premier chapitre de l’exposition : durant dix années, de 1986 à 1996, l’artiste peint sur des planches de bois récupérées sur des chantiers – en partie par manque de moyens, l’artiste étant enfant d’une famille ouvrière émigrée d’Algérie. « Je me suis dit que j’allais peindre comme sur des palissades urbaines avec un enduit à la colle de peau de lapin et du plâtre, tout en cherchant l’effet de la fresque. Je me suis préparé un support comme cela, très vivant et j’ai peint mes figures. »
Le bois est alors apparent sous la peinture, riche d’une matérialité architecturale, mais s’effacera avec l’adoption des toiles et des châssis. Très tôt, l’artiste choisit de travailler des œuvres de grand format, riches de réflexions sur l’espace : « Un tableau doit être un espace en soi, et en même temps, investir l’espace dans lequel il est installé. » On pense à l’idée de la scène, encore.
Djamel Tatah, Autoportrait à la stèle, 1990
Triptyque, huile et cire sur toile et bois • 200 x 701.5 cm • Coll. musées de Montbéliard / ADAGP, Paris, 2023 / Photo Jack Varlet
Djamel Tatah, Sans titre, 2016
Huile et cire sur toile • 220 × 200 cm • Courtesy Galerie Poggi, Paris / ADAGP, Paris, 2023 / Photo Jean-Louis Losi
Pour ses figures, le peintre se base depuis les années 1980 sur des photographies, projetées sur la toile à l’aide de diapositives puis d’impressions sur rhodoïd. « Quand j’ai pu numériser mes photographies, j’ai constitué une banque d’images où toutes mes photos devenaient facilement manipulables. Je l’ai enrichie peu à peu de visuels que je récoltais dans les médias, ceux qui témoignaient des tragédies humaines liées à la guerre et aux grands déplacements des peuples. Je récoltais aussi des reproductions de l’histoire de l’art. (…) Aujourd’hui, je me sens libre d’associer un fragment d’un tableau de Piero della Francesca, une image d’August Sander, une photographie que j’ai faite moi-même ou même un cliché trouvé dans les médias. Je peux tout mélanger pour composer un tableau. »
La lisibilité immédiate de ses œuvres ne va pas sans une « survivance des images » (le mot est de Maud Marron-Wojewodzki), des œuvres qui l’ont marqué, fantômes d’une vie passée à fréquenter l’art et à, comme tout le monde, être immergé dans un monde ultra-visuel. De tout cela, Tatah tire l’aura. Il travaille en couches successives de peintures de différentes couleurs, et aucun blanc n’est tout à fait blanc, il est toujours riche d’autres teintes – comme une image est riche d’images, en appelle d’autres… et n’est jamais tout à fait seule, malgré le silence qui l’habite.
Le théâtre du silence
Du 10 décembre 2022 au 16 avril 2023
Musée Fabre • 39 Boulevard Bonne Nouvelle • 34000 Montpellier
museefabre.montpellier3m.fr
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