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Frederic Edwin Church, Niagara, 1857
Huile sur toile • 101.6 × 229.9 cm • Coll. National Gallery of Art, Washington • © National Gallery of Art, Washington
En 1844, le riche homme d’affaires Joseph Church s’inquiète des velléités de son fils aîné, Frederic Edwin, à embrasser la carrière de peintre. Cinq ans plus tard, il est rassuré : son rejeton vient d’être nommé membre de la National Academy of Design de New York, à seulement 23 ans ! Ce début de carrière fulgurant fait suite à son passage dans l’atelier de Thomas Cole, dont il a la chance d’être le premier élève, grâce à l’entremise d’un ami de son père, le collectionneur d’art Daniel Wadsworth. Cole est alors le paysagiste le plus célèbre des États-Unis, chef de fil de l’Hudson River School, terme utilisé (en référence à la vallée de cette rivière qui fut son sujet de prédilection) à partir de 1879 pour désigner un groupe de peintres de paysages américains actifs entre les années 1820 et 1870, et marqués par le romantisme et le sublime.
Mathew B. Brady, Frederic Edwin Church, 1855–1865
Photographie • © Library of Congress
Church se spécialise vite dans la production de vastes paysages au rendu minutieusement détaillé, représentatif du goût américain pour les formats gigantesques et les cycloramas (panoramas circulaires) alors à la mode. Le jeune Frederic se distingue à la fois par son insatiable curiosité vis-à-vis de la nature et par ses talents de dessinateur. « The finest eye of drawing in the world », selon Cole qui l’emmène dans les montagnes Catskill et Berkshires. Les études et aquarelles brossées en plein air serviront de base aux grandes compositions élaborées plus tard dans l’atelier. Si l’élève ne reprend pas la veine allégorique et édifiante du maître, ses paysages n’en sont pas moins pétris de transcendance et de piété. Aussi minuscules soient-elles, des croix jalonnent fréquemment ses panoramas, ainsi placés sous le sceau de la puissance divine.
Frederic Edwin Church, Tamaca Palms, 1854
Huile sur toile • 67.9 × 91.2 cm • Coll. ational Gallery of Art, Washington • © National Gallery of Art, Washington
« Le véritable domaine du paysage est la représentation de l’intervention divine dans la création visible », affirmait Asher Durand, l’autre grande figure pionnière de la Hudson River School. Les levers de soleil incandescents, aurores boréales et arcs-en-ciel qui ponctuent les paysages churchiens apparaissent comme autant de symboles de la Terre promise. Une terre promise située loin de l’Ancien monde corrompu, exaltée d’un sentiment héroïque semblable au vaste processus de conquête de l’Ouest et qui s’apparente clairement à une quête d’« américanité », avivée par la guerre de Sécession. Figure emblématique de la seconde génération de la Hudson River School, Church se distingue, à l’instar de ses pairs, par sa dévotion pour la nature et sa vision christianisée empreinte de nationalisme. En 1853, il se rend en Colombie, sur les traces du naturaliste allemand Alexander von Humboldt, auteur de Cosmos (1845), dont il est un grand admirateur. Il suit son conseil de découvrir et de peindre les paysages d’Amérique du Sud, matérialisant son concept de « tableau-nature ». Panorama montagneux et tropical, Les Andes d’Équateur (1855) est son premier grand paysage composite, qui intègre notamment le mont Chimborazo.
Frederic Edwin Church, Les Andes d’Équateur, vers 1855
Huile sur toile • 151,4 × 222,3 cm • Coll. Reynolda House, Museum of American Art • © Reynolda House, Museum of American Art
Mais le tableau qui le rendra célèbre jusqu’en Europe est Niagara (1857), premier « paysage blockbuster » qui figure les célèbres chutes vues du côté canadien [voir plus haut]. « Merveille du monde qui relie le sublime et la beauté en une chaîne indissoluble » louée par Thomas Cole (Essay on American Scenery, 1835), les chutes du Niagara sont déjà un emblème américain. Church admirera lui-même à cinq reprises, entre 1848 et 1858, cette masse d’eau hypnotique que le poète Walt Whitman compare au flot continu des immigrés débarqués sur le nouveau continent (Feuilles d’herbe, 1855). Le peintre innove en créant un véritable événement autour de son tableau, mis en scène à grand renfort d’encadrement drapé et d’éclairage dramatique, et programmé dans le cadre d’un « tour » parti de New York et allant jusqu’à Londres. Le public est séduit. À New York, plus de 10 000 curieux se pressent, n’hésitant pas à débourser 25 cents pour admirer la toile d’un mètre sur deux mètres vingt-neuf où chaque détail, même infime, est rendu avec un soin et une minutie inouïs. Virtuose, Church est un maître de l’observation et de l’illusionnisme.
Frederic Edwin Church, Le Cœur des Andes, 1859
Huile sur toile • 168 × 302.9 cm • Coll. Metropolitan Museum of Art, New York • © Metropolitan Museum of Art, New York
En 1857, l’artiste découvre également l’Équateur, où il collecte toutes les informations lui permettant de peindre Le Cœur des Andes (1859) qui finit d’asseoir son succès et sa fortune. Véritable entrepreneur artistique, l’artiste réitère la formule qui s’était révélée si rentable en 1857. Il organise une nouvelle exposition itinérante de cet unique tableau. Cette fois encore, le succès est au rendez-vous : en trois semaines, plus de 12 000 New-Yorkais se pressent pour venir le voir et iront parfois jusqu’à Saint-Louis (Missouri) où l’œuvre fait escale en 1860.
« On a pris les jumelles et examiné ses beautés minutieusement que l’œil nu ne peut distinguer »
Mark Twain
« Je l’ai déjà vu plusieurs fois mais c’est toujours une nouvelle image, totalement nouvelle », explique Mark Twain, le père de Tom Sawyer, à son frère. « On a pris les jumelles et examiné ses beautés minutieusement que l’œil nu ne peut distinguer », poursuit-il, enthousiaste de ce qu’il a vécu comme une « expérience » à part entière. Au début des années 1860, Church est avec Albert Bierstadt le peintre américain le plus célèbre et le plus prospère, une figure incontournable du marché de l’art new-yorkais naissant et florissant. Insatiable curieux, en 1859, il embarque à Boston pour le Labrador et le Groenland, désireux d’étudier les icebergs. Le sublime de ses Icebergs : The North (1861) rappellent La Mer de glace (1823–1824) de l’Allemand Caspar David Friedrich. Puis, l’artiste séjourne en Jamaïque, en 1865, suite aux décès de deux de ses enfants. Deux ans plus tard, il investit l’Ancien Monde, marchant dans les pas du Christ en Palestine, séjournant à Pétra en Jordanie, à Rome et à Athènes. Voyageur infatigable, il passera tous ses hivers à Mexico à partir de la décennie suivante. Icônes de la culture protestante et impérialiste des colons du Nouveau Monde, ses paysages sont alors passés de mode. En 1900, l’artiste meurt dans une quasi-indifférence et sa peinture tombe dans l’oubli.
Frederic Edwin Church, Les Icebergs, 1861
Huile sur toile • 163.8 × 285.7 cm • Coll. Dallas Museum of Art • © Bridgeman Images
« Olana », la grandiose bâtisse de style victorien construite en 1870–1872 sur les hauteurs d’Hudson, témoigne encore de la personnalité et de la carrière hors du commun de ce peintre dont les œuvres sont redécouvertes depuis les années 1960 à la faveur notamment des Post-Colonial Studies et des Visual Studies. À l’heure de l’art écologique et des analyses critiques du concept de « Wilderness » (nature sauvage), elles permettent de comprendre toute la complexité qui émane de ses paysages grandioses, pas aussi sereins et lisses qu’ils peuvent apparaître au premier regard.
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