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CAPC - Bordeaux

L’art ludique et joyeux de Takako Saito

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Publié le , mis à jour le
Avec elle, l’art est une partie de plaisir. Affiliée au mouvement Fluxus, la Japonaise de 90 ans, Takako Saito, dévoile une œuvre artisanale, participative et délicieusement régressive. Le CAPC lui consacre sa première rétrospective en France. À découvrir absolument.
Takako Saito dans son exposition “Takako Saito” au CAPC musée d’art contemporain de Bordeaux
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Takako Saito dans son exposition “Takako Saito” au CAPC musée d’art contemporain de Bordeaux, 2019

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Photo Arthur Pequin / © Takako Saito

Qui a dit que l’art contemporain était sérieux et s’adressait difficilement aux enfants ? L’exposition de Takako Saito à Bordeaux tord le cou aux clichés : elle relève plus de la caverne d’Ali Baba et du magasin de loisirs créatifs que de l’exercice cérébral. Sur les murs, sur les socles et au sol s’étalent des portraits bariolés, figures en bois, boîtes et vêtements recouverts d’instructions de jeux, plateaux d’échecs délirants, jeux de billes et livres au jus de betterave. Le musée a été littéralement englouti par l’œuvre ludique de cette dame discrète de 90 ans. Une salle accueille même des échoppes dont peut s’emparer le visiteur. Il est invité à créer de petites compositions à base de pelures d’avocat et d’oignon, d’écorces d’orange ou de coques de cacahuètes. Un débordement étourdissant et jouissif, voire régressif.

Takako Saito, Frisur-Wettbewerb (Für Performance)
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Takako Saito, Frisur-Wettbewerb (Für Performance), 1999

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Vue de l’exposition « Takako Saito. You and me » au musée d’art contemporain de Siegen, 2018

Photo Carsten Schmale / © Takako Saito

Takako Saito aurait-elle le syndrome de Peter Pan ? C’est toutefois avec allégresse qu’elle accueille cette propension à ne pas grandir. L’exposition, si généreuse, est à l’image de cette artiste qui « ne s’est jamais arrêtée de créer », raconte l’une des commissaires, Alice Motard. Avant de pouvoir vivre de son œuvre à partir des années 80, Takako Saito doit pourtant longtemps travailler à temps plein, dans un restaurant, comme éducatrice ou encore baby-sitter. Sans prétention artistique, elle débarque à New York en 1958 et assiste George Maciunas, le fondateur de Fluxus. Elle intègre son mouvement, puis s’en éloigne progressivement. Elle le gardera cependant toujours à l’esprit. Pour elle, l’art n’est pas une affaire « sérieuse », mais avant tout un plaisir et une pratique quotidienne. L’enjeu : déconstruire le caractère élitiste de l’art.

Takako Saito, You and Me shop Nr. 1 (big)
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Takako Saito, You and Me shop Nr. 1 (big), 1994

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Vue de l’exposition « Fluxus » à l’Ausstellungshaus Spoerri de Hadersdorf

Photo Johannes Stahl / © Takako Saito

Hors de question donc de commercialiser systématiquement ses créations à travers le marché de l’art. Takako Saito n’a d’ailleurs pas d’assistant, ni de site Internet. Elle cultive avec humilité son « art de termite » : un terme forgé par le peintre et critique de cinéma Manny Farber pour désigner des pratiques artistiques d’atelier, souterraines et localisées. Un pied de nez à l’ambition vorace d’un art dit « d’éléphant blanc », ambitieux et avide d’exploits.

Vue de l’exposition « Takako Saito » au CAPC musée d’art contemporain de Bordeaux
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Vue de l’exposition « Takako Saito » au CAPC musée d’art contemporain de Bordeaux, 2019

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Photo Arthur Pequin / © Takako Saito

Takako Saito, elle, veut se marrer, jouer. Mais pas toute seule. Elle a organisé des performances où des cubes de papier tombent du plafond, et des parties d’échecs où les pions sont remplacés par des verres de vin. Dans l’exposition, chacun est enjoint à participer, à déplacer des petits cubes magnétisés, à construire des décors à selfie ou à souffler sur des pissenlits séchés pour faire de « la musique silencieuse ». « Takako Saito est un peu réfractaire à la théorie et lui préfère le « faire » », souligne Alice Motard. N’empêche, ses jeux a priori naïfs n’engagent pas moins de profondes réflexions sur les conditions pour « faire société ».

Aujourd’hui, le jeu nourrit une réputation plutôt négative : lorsqu’il n’est pas une perte de temps, il est suspect, car particulièrement instrumentalisé par le monde économique pour susciter une créativité qu’il s’agit d’appliquer. Inscrit dans les mouvements de mai 68, le projet de Takako Saito obéit à une autre logique : le jeu est désintéressé et installe un espace utopique de dialogue et de communion égalitaire. Peu importe l’âge, la langue ou l’origine sociale de ses participants. Il n’est pas vain, mais bien un îlot de résistance aux impératifs de productivité.

Takako Saito, Hutschachspiel
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Takako Saito, Hutschachspiel, 1990

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Chapeau melon, sérigraphie, pièces d’échecs • Courtesy galerie van Gelder, Amsterdam / Photo K. van Gelder / © Takako Saito

Tout au long de sa vie, et encore aujourd’hui, Takako Saito façonne ainsi des jeux d’échecs, réputés élitistes. Normalement hiérarchisées, ses pièces à elles sont souvent anonymes et similaires. Ce n’est pas leur pouvoir ou leur taille qui les différencie, mais leur couleur, la fleur qui les décore, leur goût ou leur poids. Takako Saito aime le répéter : « C’est celui qui s’est le plus amusé qui a gagné ». Éludant toute forme de compétition, l’artiste reconfigure, grâce à son savoir-faire artisanal, les buts et modalités du jeu. La question n’est pas de subir mais d’apprivoiser les règles, à son échelle, aussi infime soit-elle. Une petite leçon sur la capacité d’adaptabilité de chacun.

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Takako Saito

Du 8 mars 2019 au 22 septembre 2019

Retrouvez dans l’Encyclo : Fluxus

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