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À gauche, Claude Closky, Craven « A », 1993, édité par l’artiste. À droite, Batia Suter, Radical Grammar, 2018, Coéd. Roma Publications, Amsterdam, et le Bal, Paris
Courtesy Florence Loewy, Paris. © Roma Publications.
« Tout, au monde, existe pour aboutir à un livre », écrivait Mallarmé. Les œuvres d’art n’ont pas échappé pas à la jolie sentence du poète. Dans les années 1960–1970, les artistes en ont même exploré les infinies possibilités pour aboutir à ce qu’il convient d’appeler le livre d’artiste, domaine de création aussi passionnant que complexe, vivier des avant-gardes qui tracèrent les grandes lignes de l’art contemporain. Fluxus, les conceptuels, les minimalistes, les poètes visuels, les chantres de l’arte povera, du land art, ceux de la performance et du happening : les principaux mouvements s’y sont essayés, raconte Anne Moeglin-Delcroix dans son ouvrage fondateur, Esthétique du livre d’artiste, véritable bible pour ceux qui s’intéressent au sujet. Dans cette somme parue il y a plus de vingt ans (et rééditée en 2012 par la BnF), elle en donne une définition précise, soulignant d’entrée de jeu que le livre d’artiste est en rupture avec la tradition bibliophilique du livre illustré (ou livre de peintre) paru en édition limitée et fait main.
Plutôt bon marché, de format modeste, destiné au plus grand nombre, imprimé selon les techniques modernes (le plus souvent l’offset), ni numéroté, ni signé, le livre d’artiste a pour seul auteur un plasticien. Il n’y a pas de règles préétablies, il peut jouer avec les mots, leur graphisme, avoir recours à la photographie, la peinture, le dessin, des documents d’archives, des coupures de presse, le vide de la page blanche, l’accumulation d’éléments hétéroclites, la découpe, la déchirure, la transparence… Et surtout son imagination et ses aspirations profondes. C’est une œuvre d’art à part entière qui part « sillonner le monde et vivre sa propre vie », comme le résumait l’éditeur Guy Schraenen, tout juste disparu, qui, lui aussi, a largement contribué à sa reconnaissance. « Apparu dans le contexte idéologique des années 1960, le livre d’artiste sera le produit artistique démocratique par excellence. Grâce à sa forme simple et à son prix modique, l’artiste pensait non seulement pouvoir conquérir un marché, mais avant tout donner au plus grand nombre l’occasion d’être confronté et familiarisé avec l’art contemporain », expliquait-il dans son ouvrage D’une œuvre l’autre (1996).
Edward Ruscha, Twentysix Gasoline Stations, 1963
Éd. National Excelsior Press, Los Angeles • Coll. MoMA, New York / © Scala.
Il y eut autant de propositions que de créateurs, parfois radicalement différentes, comme le résument à eux seuls les deux pionniers du genre, l’Américain Ed Ruscha et le Suisse Dieter Roth. Le premier est l’auteur d’ouvrages devenus cultes à l’instar de Twentysix Gasoline Stations, petit volume vendu 3,50 $ à sa sortie en 1963, réunissant, comme son nom l’indique, 36 vues de stations-service, qui fit scandale pour son aspect peu orthodoxe, ou Every Building on the Sunset Strip (1966), leporello (livre accordéon) montrant à la manière d’un long travelling les immeubles d’une section de Sunset Boulevard à Los Angeles. De l’autre côté de l’Atlantique, Dieter Roth, explore, lui, la matérialité du livre, qu’il modifie, détruit, surcharge d’éléments, pour en réinventer la forme en créant un nouveau langage visuel. Ils sont vite rejoints par une ribambelle de créateurs avides de nouvelles sensations, Robert Barry, Christian Boltanski, Daniel Spoerri, Hans-Peter Feldmann, Sol LeWitt, Richard Long, Maurizio Nannucci, Ben, Herman de Vries, Robert Filliou, Lawrence Weiner…
Pour certains, le livre se substitue même aux espaces contraignants des galeries et musées.
La plupart d’entre eux conçoivent le livre d’artiste comme un moyen de s’émanciper des formes traditionnelles de la création mais aussi des institutions et du marché. Avec pour conséquence l’émergence d’un nouveau système d’autoédition et d’autodiffusion. Pour publier ses « brûlots » comme il les nomme, Ed Ruscha crée sa propre maison d’édition (National Excelsior Press). Ce que font aussi Dieter Roth ou Ian Hamilton Finaly, profitant de l’occasion pour publier les artistes dont ils sont proches. Les plasticiens n’hésitent pas non plus à ouvrir ou soutenir des librairies spécialisées à l’instar de la fameuse Printed Matter cofondée en 1976 par Sol LeWitt à New York. Pour certains, le livre se substitue même aux espaces contraignants des galeries et musées. C’est dans cet état d’esprit que, dès 1968, le marchand d’art américain Seth Siegelaub préfère éditer ses artistes (Barry, LeWitt, Morris, Weiner…) plutôt que les exposer. Son Xerox Book (1968), réunissant plusieurs d’entre eux, reste une référence en la matière.
Le livre d’artiste fut ainsi pensé dans un réseau d’échanges internationaux comme une alternative à la spéculation autour de l’œuvre d’art. Qu’en est-il aujourd’hui ? Près d’un demi-siècle après avoir participé à faire émerger les différentes formes de l’art contemporain, demeure-t-il cet espace de liberté et d’audace fidèle à l’esprit contestataire des années 1970 ? Le livre d’artiste a fait du chemin et, reconnaissance et institutionnalisation obligent, il n’échappe pas aux contradictions. Vendus pour rien au moment de leur création, certains ouvrages valent désormais des milliers d’euros sur le marché de l’art. Ils ont pris leurs quartiers au sein de quelques-unes de nos plus vénérables institutions. À commencer par la Bibliothèque nationale de France où le livre d’artiste a réussi, non sans difficultés, à s’imposer dès 1979 au sein du département des Estampes et de la photographie.
Sophie Calle, La Fille du Docteur, 1991
Éd. Thea Westreich, New York • © Centre Pompidou, Bibliothèque Kandinsky / RMN-Grand Palais.
Certains lieux s’en sont fait une spécialité, à l’image du Mac Val à Vitry-sur-Seine, des Frac Normandie et Paca ainsi que de l’École supérieure des arts décoratifs de Strasbourg. Il fait également l’objet de recherches et de publications comme celles du Cabinet du livre d’artistes, lancé en 2000 au sein de l’université Rennes II, avec les éditions Incertain Sens. Plusieurs foires lui font honneur à Paris, telles que MAD (Multiple Art Days), à l’occasion de laquelle un prix Révélation Livre d’artiste est remis par l’ADAGP, Offprint, qui accueille des éditeurs internationaux spécialistes de l’art contemporain, ou encore le Salon de la bibliophilie contemporaine et du livre d’artiste Page(s.
« La forme plaît toujours aux artistes, mais la pratique est désormais très polymorphe. »
Cécile Pocheau Lesteven
Surtout, le livre d’artiste suscite toujours l’intérêt de jeunes éditeurs et de plasticiens qui ne cessent d’en repousser les limites. Tant et si bien qu’il est devenu une sorte de nébuleuse impossible à contenir en une seule définition. « La forme plaît toujours aux artistes, mais la pratique est désormais très polymorphe. Le livre d’artiste se camoufle en toutes sortes de possibles à tel point qu’à la BnF, il se trouve en fait dans tous nos départements », constate Cécile Pocheau Lesteven, responsable du fonds de livres d’artistes à la Bibliothèque nationale de France. Céline Latil, à la tête du centre de documentation du Mac Val, note aussi une évolution, avec, notamment, un retour à la gravure, la lithographie et la sérigraphie.
Le prix Bob Calle du livre d’artiste témoigne de cette diversité. Créé il y a deux ans par Laurence Dumaine Calle en mémoire du collectionneur disparu, il est un aussi un hommage à ces œuvres « qui vous permettent d’être en intimité avec un artiste, ses obsessions, ses fantasmes ». La première édition avait récompensé deux ouvrages aux antipodes l’un de l’autre : The Day My Mother Touched Robert Ryman du très conceptuel Stefan Sulzer narrait sa visite d’une exposition sur l’artiste des monochromes blancs en jouant avec la page vierge, là où Francesc Ruiz, dans Fahrenheit 451’s Comic, reconstituait la bande dessinée très colorée apparaissant dans le film de Truffaut adapté du roman éponyme de Ray Bradbury…
Herman de Vries, The Earth Museum Catalogue, 2016
© Yvon Lambert libraire-éditeur
L’édition 2019 sera tout aussi éclectique, avec des figures historiques, tel Herman de Vries dont le Earth Museum Catalogue comprend des échantillons de terre rapportés de ses voyages, et une jeune garde très inspirée à l’instar de Wojciech Ireneusz Sobczyk, auteure d’un ouvrage onirique à la troublante nostalgie, 394/Motions of Celestial, associant dessins, constellations et photographies, le tout en noir et blanc. Certains ouvrages valent quelques euros, d’autres, une petite fortune.
C’est indéniable : aujourd’hui le livre d’artiste flirte de plus en plus avec le livre de bibliophilie luxueux et onéreux ; il connaît des éditions limitées et signées, des tirages de tête, des habillages élégants. « Les frontières se brouillent et certains créateurs qui étaient dans cette orthodoxie du livre d’artiste accessible, subversif, hors système, font désormais des livres de bibliophilie », note Cécile Pocheau Lesteven. C’est le cas d’Ed Ruscha qui, après une pause de vingt ans, a repris du service et vend ses livres à prix d’or : son volumineux On the Road, coédité en 2009 par Steidl et la galerie Gagosian, se vend 7 800 € ! Pour Anne Moeglin-Delcroix, « trop souvent, la confusion s’installe entre les livres réussis et les livres dont l’auteur a réussi », ce qui affecterait selon elle la nature même du livre d’artiste falsifié « dans une version post-contemporaine de l’art, marquée par la futilité de la mode et l’enflure de la ploutocratie ».
Annette Messager, Hallelujah, 2018
Éd. Yvon Lambert, Paris • © Yvon Lambert libraire-éditeur
Florence Loewy, grande spécialiste du livre et de l’édition d’artiste, relativise : « La définition d’Anne Delcroix a eu le grand mérite de préciser ce qu’était le livre d’artiste et de le faire exister. Pour ma part, j’essaye de faire des ponts entre les choses. Je pars toujours du travail de l’artiste, de son œuvre, peu importe qu’elle coûte quelques euros ou 3 000 € ». Quant à l’ex-galeriste Yvon Lambert, désormais libraire et éditeur, si pour lui il s’agit bien de deux domaines distincts, l’un n’exclut pas l’autre. Dans sa librairie rue des Filles du Calvaire, à Paris, on trouve aussi bien les ouvrages de la très belle collection Pli selon Pli – les quatre premiers volumes, édités à 50 exemplaires, numérotés et signés Annette Messager, Giuseppe Penone, David Horvitz et Etel Adnan, coûtent 1 500 € – que les photocopies à 1 € du même Horvitz qui envoie chaque jour à la galerie une photo du ciel prise depuis son smartphone à l’endroit où il se trouve.
L’édition de livres d’artistes ne cesse de se modifier, refusant de se plier à quelque règle que ce soit, regardant en arrière pour faire ressurgir les savoir-faire traditionnels tout en profitant des opportunités du numérique, comme le fait la Bibliothèque fantastique, structure de livres accessibles gratuitement – sous licence Art libre – et téléchargeables sur Internet . Inclassable, indomptable, jamais là où on l’attend, le livre d’artiste a encore, semble-t-il, de beaux jours devant lui.
Transgressif Salon du livre
Rendez-vous incontournable des amoureux de la littérature et de la bande dessinée, Livre Paris réunit, pour sa 39e édition, une quinzaine de pays autour de la thématique « La Norme et ses limites ». Près de 400 auteurs et artistes attendent le public sur les huit scènes du salon pour débattre, échanger, discuter et partager leurs passions de toutes les formes du livre.
Livre Paris du 15 au 18 mars • Porte de Versailles • Pavillon 1 • 75015 Paris
Librairies spécialisées
Florence Loewy 9, rue de Thorigny • 75003 Paris • 01 44 78 98 45
Yvon Lambert 14, rue des Filles du Calvaire • 75003 Paris • 01 45 66 55 84
Mazarine 78, rue Mazarine • 75006 Paris • 01 46 33 48 37
Événements à suivre
Les activités du Centre de documentation du Mac Val
Les publications des éditions Incertain Sens à Rennes
Le prix Bob Calle du livre d’artiste
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