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SUISSE

Le ballet cosmogonique d’Ugo Rondinone autour d’Hodler et Vallotton à Genève

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Passages secrets, period rooms, installations monumentales… Le musée d’Art et d’Histoire de Genève invite le plasticien Ugo Rondinone à s’emparer de ses collections foisonnantes dans un parcours immersif surprenant, où le spectateur est invité dans l’intimité des peintres suisses Hodler et Vallotton. À ne pas manquer.
Ugo Rondinone, Salle Espace rythmique. Ciel ouvert
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Ugo Rondinone, Salle Espace rythmique. Ciel ouvert, 2023

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© Musée d’art et d’histoire de Genève, photo: Stefan Altenburger

Ugo Rondinone
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Ugo Rondinone

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© Photo: Brigitte Lacombe, avec l’aimable autorisation de l’artiste

D’abord, un cercle de feu, the sun (2017), immense anneau de branches en bronze doré tenu en équilibre sous les voûtes solennelles du hall d’honneur. Comme le miroir d’Alice, il est un seuil, un sas, de l’autre côté duquel nos sens sont chahutés. Après l’avoir traversé, il nous faut choisir : prendre à gauche, et se retrouver nez à nez avec les nus féminins inquiétants et ambigus de Félix Vallotton (1865–1925) ? Ou à droite, et affronter les féroces guerriers helvètes de Ferdinand Hodler (1853–1919) ? Qu’importe, car les deux parcours se rejoignent, formant une boucle que l’on est obligé de suivre. Pour autant, Ugo Rondinone, maître de cérémonie facétieux et brillant metteur en scène (sa récente exposition au Petit Palais nous le prouvait encore), parvient à nous perdre. Dans le sens le plus fécond du terme. Loin de tourner en rond, son exposition s’avère pleine de surprises, de chausse-trappes et de paradoxes.

Salle « Espace rythmique. Ouverture » avec l’œuvre « the sun »
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Salle « Espace rythmique. Ouverture » avec l’œuvre « the sun »

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© Musée d’art et d’histoire de Genève, photo: Stefan Altenburger

Dans sa galaxie gravitant entre le Soleil et la Lune (présente à mi-chemin sous forme d’anneau, argenté cette fois, the moon), se succèdent une dizaine de planètes où se mêlent à part égale les œuvres de l’artiste contemporain et celles du musée… Car c’est l’objet de ces expositions « XL », carte blanche offerte par Marc-Olivier Wahler, directeur du MAH, chaque année à une personnalité afin de mettre en valeur les collections éclectiques du musée, comprenant des pièces archéologiques comme des estampes et des toiles de maîtres.

Sorte de donjon sadomasochiste où veillent des fantômes en armures

Ugo Rondinone, Salle Espace rythmique. Trois marches
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Ugo Rondinone, Salle Espace rythmique. Trois marches, 2023

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© Musée d’art et d’histoire de Genève, photo: Stefan Altenburger

Au cours de ce voyage initiatique (et intergalactique), on se trouve ainsi propulsé dans une salle peuplée de petits chevaux de verre bleuté contenant les eaux prélevées dans différentes mers du globe [ill. en Une], en écho aux paysages épurés de Hodler où s’étirent les horizons de lacs suisses. Quelques salles plus loin, nous voilà face à une monumentale structure géométrique sculptée dans la terre, et comme animée d’une force mystérieuse. Une autre pièce est, quant à elle, envahie d’horloges aux tic-tacs obsédants, donnant la réplique à des gravures représentant Adam et Ève. La chute n’est qu’une question de temps… Dans un recoin, toutefois, une porte dérobée mène à un passage secret rempli de cadrans solaires arc-en-ciel et débouchant sur une salle toute noire, sorte de donjon sadomasochiste où veillent des fantômes en armures devant une épaisse porte de cachot, impénétrable.

Ugo Rondinone, Salle “Espace rythmique. La cascade”, avec les œuvres de Félix Vallotton
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Ugo Rondinone, Salle “Espace rythmique. La cascade”, avec les œuvres de Félix Vallotton, 2023

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© Musée d’art et d’histoire de Genève, photo: Stefan Altenburger

Le kitsch assumé de ces univers immersifs surprend, et réjouit.

Tantôt aériens, tantôt chargés ; tantôt joyeux, tantôt funèbres, les espaces investis par Ugo Rondinone forment une partition qui divertit autant qu’elle bouscule. Les plus spectaculaires d’entre eux sont les pseudo-period rooms composées avec l’architecte d’intérieur Frédéric Jardin, qui fantasment les garçonnières des deux peintres stars du parcours, Ferdinand Hodler et Félix Vallotton. Ambiance vert pomme pour le premier, rose vif pour le second. Le kitsch assumé de ces univers immersifs surprend, et réjouit. Secrétaire chinois, kimono de satin, marbre grec, pantoufles rococo, coiffeuse Art déco, jeu de tarot, dessins d’architecture… Le jeu de piste se devine à travers chaque objet soigneusement sélectionné pour dessiner en creux le portrait intime des deux occupants.

Une liaison fictive entre Hodler et Vallotton

Inspirés de l’intérieur du dandy Des Esseintes décrit dans le roman décadent À Rebours (1884) de Huysmans, ces décors ultra-raffinés semblent recéler quelques secrets, à l’image de ces clichés truqués ou ces corps masculins idéalisés présents un peu partout, permettant d’imaginer entre les deux peintres une liaison amoureuse. Si ce n’est que pure fantaisie, tout au long de l’accrochage le rapport conflictuel entretenu par les deux artistes avec les femmes saute aux yeux. En témoigne, par exemple, la sublime série de gravures « Intimités » de Vallotton sur les sourdes tragédies du couple bourgeois au XIXe siècle.

Ugo Rondinone et Frédéric Jardin, Salle « Espace rythmique. Cheminement » imaginant l’appartement de Ferdinand Hodler
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Ugo Rondinone et Frédéric Jardin, Salle « Espace rythmique. Cheminement » imaginant l’appartement de Ferdinand Hodler, 2023

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© Musée d’art et d’histoire de Genève, photo: Stefan Altenburger

Généreuse, la proposition d’Ugo Rondinone intègre plus de 500 pièces issues de la collection du musée. Et réussit le pari d’en faire un matériau polysémique et vivant. Une gageure dans cette institution corsetée dans une architecture 1900 qui peut s’avérer intimidante et froide. En y mêlant son œuvre plastique, elle-même protéiforme – parmi laquelle des pièces emblématiques (the sun vu au château de Versailles ou les danseurs de terre et de cire grandeur nature déjà déployés au Petit Palais) – l’artiste parvient à faire d’une scénographie muséale une œuvre à part entière. Mais surtout, et c’est la force de son travail, à conjuguer l’intime au cosmique, le pop au romantique, l’humour au sépulcral, l’imaginaire à l’historique. Magistral.

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Carte blanche à Ugo Rondinone - when the sun goes down and the moon comes up

Du 26 janvier 2023 au 18 juin 2023

institutions.ville-geneve.ch

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