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Le plus français des peintres suisses est aussi un acteur du mouvement nabi – ses camarades le surnomment le « Nabi étranger ». Félix Vallotton, artiste pourtant solitaire au sein de la mouvance symboliste, est doté d’un humour féroce mis au service de la presse anarchiste ou d’une vision désabusée de la vie bourgeoise. Son style net et réaliste se caractérise par sa crudité. La ligne domine, les couleurs franches s’opposent. Graveur de talent, il est l’un de ceux à avoir livré les images les plus modernes de la Grande Guerre.
Félix Vallotton, Autoportrait à l’âge de 20 ans, 1885
Huile sur toile • 70 × 55,2 cm • Coll. Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne
« La caractéristique chez moi est le désir d’exprimer par la forme, la silhouette, la ligne et les volumes. »
Félix Vallotton est né en Suisse, pays dont il porte la seule nationalité jusqu’en 1900 – date de sa naturalisation française), dans une famille de la bourgeoisie protestante. Bachelier, arrivé à Paris avant l’âge de 20 ans, il fréquente les académies de Montparnasse tout en passant le concours des Beaux-Arts. Il se rêve portraitiste, en admirant les grands peintres du Louvre. Nous sommes au temps du postimpressionnisme, de la mort de Vincent van Gogh, du culte rendu à Paul Gauguin par une poignée de jeunes symbolistes, les futurs Nabis.
L’artiste est introduit dans ce cercle en 1891 par Édouard Vuillard, et devient l’un des contributeurs de La Revue blanche fondée par les frères Natanson. Il pratique la gravure sur bois dès les années 1890, à une époque où elle est supplantée par la lithographie (images en couleurs). Avec un humour corrosif et un sens aigu de la composition, Vallotton se plaît à illustrer des thèmes sociaux, dans une manière franche (privilégiant les contrastes violents, s’inspirant des maîtres japonais) et contribue à de nombreuses revues comme L’Assiette au beurre ou Le Courrier français.
En 1899, Vallotton fait un beau mariage en s’unissant à la fille de l’un des principaux marchands parisiens, Alexandre Bernheim. Il s’embourgeoise et s’éloigne de ses amis de la bohème. Ses travaux dans les revues symbolistes, à tendance anarchiste, n’étant guère du goût de sa belle-famille, Vallotton se tourne plus franchement vers la peinture.
L’artiste est un adepte de l’humour noir et du sous-entendu. Son réalisme est franc, souvent un peu glacial, comme Jean-François Millet, l’un de ses peintres de prédilection. C’est aussi un admirateur de Nicolas Poussin et de Jean-Auguste-Dominique Ingres, deux artistes de la ligne. Peintre de la figure humaine, Vallotton ne cède jamais à l’idéalisation. Son style est à la fois classique et épuré, teintée parfois de naïveté ou d’une inquiétante étrangeté… Comme Édouard Manet, auquel il a été comparé, le peintre saisit la vie moderne, s’intéressant aux faits mineurs, aux intérieurs, à la solitude et à la promiscuité. Vallotton privilégie des perspectives dynamiques, en contre-plongée ou en plongée, des choix peut-être liés à sa pratique photographique assidue.
Lorsque la Grande Guerre éclate, l’artiste aurait souhaité s’engager aux côtés des combattants français mais il est trop âgé. Vallotton obtient cependant en 1917 une mission aux armées qui lui permet de se rendre près du front. Il en rapporte des œuvres marquantes, d’une grande modernité.
Touché par un cancer, il s’éteint en 1925 après avoir renoué avec le succès. Il laisse une œuvre prolifique composée de 1 700 peintures, 200 gravures, des milliers de dessins, ainsi qu’une œuvre littéraire (romans, pièces, traités sur l’art…).
Félix Vallotton, Félix Fénéon à La Revue Blanche, 1896
Gouache sur carton • 52,5 × 65 cm • Coll. particulière • © Bridgeman – Leemage
Félix Fénéon et Vallotton avaient des points communs – en dehors de leur prénom –, notamment leur adhésion aux idéaux anarchistes. Ils se fréquentent dans le cadre de La Revue Blanche, dont Fénéon est le secrétaire de rédaction de 1896 à 1903. Vallotton le représente à son bureau, dans une ambiance nocturne. La seule touche de couleur vive est apportée par le verre de la lampe de bureau. Fénéon est plongé dans ses papiers, imperturbable, absorbé par son travail.
Félix Vallotton, Le Mensonge (Intimités I), 1897
xylographie • 17,9 × 22,5 cm • coll. cabinet d’arts Graphiques des Musées d’art et d’Histoire de la ville de Genève. • © akg-images
Vallotton est renommé pour ses xylographies, grâce à un trait formidablement expressif et à de forts contrastes entre zones blanches et zones noires. Issu de sa série « Intimités », cette estampe est parue dans la Revue blanche en 1898. Par le titre, on comprend que le magnifique enlacement des deux amants, qui fait songer à Edvard Munch, n’est donc qu’un faux-semblant et qu’une trahison affleure sous la tendresse. Vallotton a représenté, avec parfois beaucoup de cruauté, les rapports complexes entre homme et femme au XIXe siècle.
Félix Vallotton, Le Ballon, 1899
Huile sur carton marouflé sur toile • 48 × 61 cm • Coll. musée d’Orsay, Paris • © Photo RMN – Hervé Lewandowski
C’est un des plus fameux tableaux de l’artiste, étonnant par sa composition nettement coupée en deux et inspirée des estampes japonaises. Sur le registre inférieur, inondé d’un jaune solaire, un enfant est saisi en pleine course depuis un point de vue élevé. Au-dessus de la longue courbe qui traverse le tableau, deux femmes se tiennent dans l’ombre. Vallotton transcende ce sujet assez banal grâce à son sens aigu de la forme et de la couleur, pour livrer une pure invention formelle, déconcertante et mystérieuse. Il en émane une grande impression de fraîcheur et de liberté.
Félix Vallotton, Le Cimetière militaire de Chalons, 1917
Huile sur toile • 54 × 81 cm • Coll. BDIC La Contemporaine, Nanterre
Il s’agit d’un paysage peint dans un cimetière militaire de la zone armée, alors que la Grande Guerre fait rage. Vallotton a très bien exprimé dans son journal quelle avait été son ambition : « Je voulais noter cette expression parfaite du carnage mathématique qui est notre ordinaire depuis trois ans ». En effet, les croix pullulent par centaines, comme autant de combattants disparus. Ce signe de la croix, qui correspond à un ajout dans le langage mathématique, est aussi un symbole de mort et de désolation.
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