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Château de Rentilly

Le Cabaret du Néant joyeusement ressuscité

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Publié le , mis à jour le
Elle ouvrait au printemps, c’est finalement pour l’automne : tant mieux, car la nouvelle exposition du Frac Île-de-France au château de Rentilly s’accorde à merveille avec l’arrivée de la Toussaint ! Inspiré par l’ancien Cabaret du Néant, qui a fait de la mort son thème favori à la fin du XIXe siècle, ce parcours entre œuvres anciennes et contemporaines invite fantômes, squelettes et poussières à la table d’un banquet façon Memento Mori. Ou quand le macabre fascine – et réjouit.
Vue d’exposition “Le Cabaret du Néant” avec l’ “Écorché” d’Edmé Bouchardon (XVIII<sup>e</sup>) et la sculpture “Hélène et Homer; Hanrahan, l’œil à l’œil, la queue d’un chien et plus humble vers…” de Victor Yudaev (2019)
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Vue d’exposition “Le Cabaret du Néant” avec l’ “Écorché” d’Edmé Bouchardon (XVIIIe) et la sculpture “Hélène et Homer; Hanrahan, l’œil à l’œil, la queue d’un chien et plus humble vers…” de Victor Yudaev (2019)

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Photo Martin Argyroglo

Montmartre, fin du XIXe siècle. À la tombée de la nuit, les Parisiens se pressent boulevard de Clichy et n’ont, pour se divertir, que l’embarras du choix. Iront-ils au Moulin Rouge, ouvert depuis 1889, mouiller leur chemise de champagne et rougir devant les jambes levées des danseuses ? Au Cabaret l’Enfer, fondé quelques années plus tard et dont la devanture, en forme de tête de diable à la bouche grande ouverte, est restée célèbre ? Ou alors chez son célèbre concurrent, le Cabaret du Néant, ouvert en 1892 et, de loin, le plus redoutable de tous. Loin des jupons du premier et des tours de magie du second, le Néant propose à ses clients une atmosphère macabre authentiquement terrifiante…

Au menu : des tables en forme de cercueils, des serveurs au rôle de croque-morts, des cocktails annoncés comme des crachats de tuberculeux ou des jus d’asticots. Il y a des squelettes partout, le bar est renommé « salle d’intoxication », et les spectacles qu’on y joue font se rencontrer relents de mort et effeuillage érotique (n’oublions pas pourquoi on est à Montmartre !). La mise en scène est totale, parfaite : elle attire les curieux qui s’y pressent en nombre, à la recherche de quelque sentiment funeste façon danse macabre médiévale. Le goût du XIXe siècle pour un Moyen Âge fantasmé, plus dramatique que jamais, se fait sentir jusque dans le décor gothique du cabaret et chez ses figurants, parmi lesquels un moine qui joue de l’orgue en faisant des mines épouvantables.

Le Cabaret du Néant, à Montmartre, dans les années 1920 / La cave des morts, dans le Cabaret du Néant
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Le Cabaret du Néant, à Montmartre, dans les années 1920 / La cave des morts, dans le Cabaret du Néant

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© PVDE / Bridgeman Images

Aujourd’hui, près d’un siècle et demi après son ouverture, le Cabaret du Néant voit son imaginaire ressuscité (un comble !) grâce à de tout jeunes commissaires, issus de la filière « Métiers de l’exposition » de l’école des Beaux-Arts de Paris. Sur une idée de leur directeur Jean de Loisy, l’exposition fait voisiner des œuvres issues des collections des Beaux-Arts (Albrecht Dürer, Théodore Géricault…) et des artistes contemporains – certains, comme le peintre Matthias Garcia (né en 1994), n’ont pas 30 ans, ou sont encore étudiants, comme Valentin Ranger (né en 1992). Ainsi l’Écorché d’Edmé Bouchardon (1698–1762), qui servait notamment aux cours d’anatomie de l’école, résonne avec les silhouettes dégingandées signées Victor Yudaev, vêtues de sweats à capuche mais à la chair maigre, presque putréfiée, et aux visages comme des masques de cire.

Jean-Michel Alberola, Rien
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Jean-Michel Alberola, Rien, 1995

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néon • Courtesy de Jean-Michel Alberola / Adagp, Paris 2020

Un murmure ancestral parcourt les œuvres : Memento Mori, « souviens-toi que tu vas mourir ». Depuis le Moyen Âge, qui a vu entre un tiers et la moitié de la population européenne disparaître durant la peste noire (de 1347 à 1351), la mort inspire une terreur fertile en iconographie : Albrecht Dürer (1471–1528) la défie avec sa gravure le Chevalier, la Mort et le Diable (1513), qui montre un fier cavalier ignorant superbement deux créatures monstrueuses – la mort et le néant. Presque en prière, Jean-Baptiste François Desoria (1758–1832) peint un homme jeune, à la musculature éclatante de vie, se pencher sur un crâne, comme en méditation. Jean-Michel Alberola (né en 1953) tord un néon rouge en une forme crânienne qui dessine l’inscription « Rien ». Ismaïl Bahri (né en 1978) filme la lente et inexorable combustion d’une feuille de papier – et c’est déjà vertigineux.

Alain Séchas, Professeur Suicide
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Alain Séchas, Professeur Suicide, 1995

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techniques mixtes • Collection Fonds National d’Art Contemporain • Photo Martin Argyroglo / Crédit photo : Alain Séchas / Courtesy Galerie Ghislaine Hussenot Paris, 1995

Certains éclatent de rire face à la mort : Alain Séchas (né en 1955) imagine un « Professeur Suicide » apprenant béatement à ses élèves chacun doté d’une tête-ballon de baudruche comment se suicider avec une aiguille. D’autres guettent le néant, et en révèlent la poésie : Pierre Huyghe (né en 1962) crée la partition d’un silence, Claire Isorni (née en 1991) conçoit un vivarium apparemment vide, illuminé en vain, mais qui est, en réalité, animé de minuscules mouvements de vie… La plus belle œuvre de l’exposition est peut-être celle de Hugues Reip (né en 1964), qui fait du dérisoire et du rebut une métaphore de nos vies : l’artiste a réuni des mottes de poussières compactes, trouvées dans des sacs d’aspirateur et les a suspendues à des fils invisibles. Les mottes emplissent l’espace comme une foule silencieuse, parfois peuplée d’un papillon – éphémère bestiole dont les couleurs vives n’annoncent que la disparition prochaine. Comme si, de tout ce que nous pouvions accomplir, il ne restait finalement que la poussière, agglomérée dans un bête aspirateur.

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Le Cabaret du Néant

Du 18 septembre 2020 au 15 novembre 2020

Retrouvez dans l’Encyclo : Albrecht Dürer Théodore Géricault

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