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Matthias Garcia au pays des merveilles

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Qui sont « les jeunes pousses » qui façonnent l’art de notre temps ? Chaque mois, Beaux Arts dresse le portrait d’un artiste émergent. Avec son bestiaire féerique et extraterrestre faussement naïf, le peintre Matthias Garcia nous propulse sur une planète étrange, quelque part entre Alice au Pays des merveilles et Odilon Redon.
Matthias Garcia dans son atelier à Sèvres
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Matthias Garcia dans son atelier à Sèvres

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Photo Maurine Tric

Galilanguille, contraction entre « galimatias » et « anguille » : voilà le surnom qu’aime emprunter Matthias Garcia, 25 ans. Un pseudonyme qui sied à merveille à cette tige à la crinière rousse développant sur le papier de petits écosystèmes aqueux où tout – végétations, flux et créatures – ondule, serpente et se faufile. Indubitablement, le jeune homme est un artiste de l’eau. Aquarelles, acryliques et huiles se diluent dans son œuvre, gonflent les surfaces. Des lignes colorées se superposent et s’entremêlent. Des marécages se révèlent alors, tout en transparence et grouillant d’une vie végétale fantastique.

Matthias Garcia, Paralysie du sommeil
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Matthias Garcia, Paralysie du sommeil, 2019

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huile sur toile • 210 × 160 cm • © Matthias Garcia

Actuellement en 5e année aux Beaux-Arts de Paris, Matthias a grandi loin de la mer, à Sèvres, mais a toujours rêvé de vivre sous l’eau, et de se transformer en sirène. Inquiétés par les étranges obsessions de leur fils, les parents de l’artiste ont emmené l’enfant « consulter ». Mais Matthias n’a jamais renoncé. Sa bibliothèque est aujourd’hui remplie de livres sur les sirènes. Dans son atelier-appartement, on remarque ici et là de petites nageoires en plastique et, sur des étagères, des poupées à queue de poisson et à deux têtes. Matthias Garcia est le « maître incontesté et autoproclamé » de cette créature légendaire à qui il aimerait, un jour, dédier un musée.

Éloge de la fluidité

« C’est un monstre très ambivalent, qui a du mal à se suffire à lui même. Il peut être bienveillant mais aussi maléfique, se transformant au fil des époques et des récits », explique-t-il. Car, ce qui fascine l’artiste, aussi bien dans les fonds marins que chez cet être mythique, c’est leur potentiel de transformation. Transparente et insaisissable, l’eau – indispensable à la vie – incarne la fluidité (des genres, de la sexualité, des formes…), qui traverse l’œuvre du jeune artiste.

Matthias Garcia, No Chill
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Matthias Garcia, No Chill, 2019

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huile sur toile • 91 x 73 cm • © Matthias Garcia

Évoquant parfois de vieux parchemins, ses dessins opèrent comme des formules magiques, leur précision donnant aux détails du monde toute leur luxuriance et leur aura.

L’univers de Matthias Garcia est donc particulièrement riche en êtres androgynes et ectoplasmiques, souvent à peine esquissés, iridescents comme des spectres ou troubles comme des fantômes. Flottant dans un climat instable, ils semblent à tout moment sur le point de disparaître ou de muter. « Mon imagination se développe quand je dessine, pas avant », explique le peintre. Son univers suit le fil de l’eau, celle dans laquelle il trempe ses pinceaux et qui lui dicte les formes à tracer, les dédales à emprunter, les chimères à inventer. Son processus de création évoque la croissance végétale. « Je suis fasciné par cette capacité qu’a la nature de générer des formes, comme lorsque je dépose une goutte de couleur dans un verre d’eau ou me penche sur une pelouse pour observer la façon dont les formes s’organisent et génèrent des motifs. »

Matthias Garcia, Lolipop fée
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Matthias Garcia, Lolipop fée, 2019

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encre de chine et aquarelle sur papier • 21 × 29,7 cm • © Matthias Garcia

Selon Matthias, le monde est empli d’intentions non-humaines qu’il s’agit de révéler. Évoquant parfois de vieux parchemins, ses dessins opèrent ainsi comme des formules magiques, leur précision donnant aux détails du monde toute leur luxuriance et leur aura. Ses peintures semblent, elles, parfois éclairées par derrière, comme des icônes, des images sur un écran ou des radiographies.

Pétries d’influences multiples (Henry Darger, Balthus, Foujita, Odilon Redon, Hans Bellmer…), les œuvres de l’artiste sont ainsi bien plus qu’un bouillon décanté d’une histoire de l’art personnelle. Matthias Garcia expose les pulsations fragiles de la vie et revendique ouvertement la propension qu’ont ses dessins à séduire immédiatement par leurs couleurs, « à prendre le spectateur dans leur filet, comme une sirène piège et séduit un marin », dit-il. Biberonné au Web et aux réseaux sociaux, cet enfant des années 2000, né en 1994, a en effet bien compris l’économie de l’attention dans laquelle s’inscrit aujourd’hui un artiste. Mais s’il veut séduire, c’est bien pour « susciter de nouveaux modes d’observation et déranger. »

Matthias Garcia dans son atelier à Sèvres
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Matthias Garcia dans son atelier à Sèvres

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Photo Maurine Tric

Le monde de Matthias Garcia est, il est vrai, féerique, mais aussi profondément troublant. Bosquets hantés par des menaces invisibles, enfants aux regards vicieux, scènes de fessée, membres amputés ou blessés… Ce fanatique « des tombes recouvertes de fausses fleurs » n’a pas peur de briser les tabous en représentant une enfance mutante et sexualisée. La « nature » n’y est d’ailleurs jamais idéalisée, mais au contraire apparaît parfois cruelle.

Matthias Garcia, Shota with Fish
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Matthias Garcia, Shota with Fish, 2018

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encre de chine et aquarelle sur papier • 20 × 20,5 cm • © Matthias Garcia

Pas surprenant, donc, d’apprendre que l’artiste a passé une année à Kyoto, en 2017. Il en a conservé une conception animiste du monde et a cultivé un goût pour le Yami Kawaii (combinaison d’une esthétique mignonne et dark). Probablement aussi pour la solitude, dans ce pays où vivent les Hikikomori, ces personnes coupées du monde et retranchées dans leur chambre. Matthias aime ainsi créer dans une forme d’isolement, à Sèvres, dans la dépendance de la maison de sa grand-mère. Il vit et travaille dans cette garçonnière emplie de mille trésors, d’un superbe château de sorcière, de guirlandes de barrettes et d’un bric-à-brac à valeur onirique et sentimentale. Dans une forme de retrait vis-à-vis du monde de l’art (tout en étant présent sur les réseaux sociaux), il cultive cette singularité propre aux artistes autodidactes dits « naïfs ». Il prend soin de « son jardin intérieur, un jardin-chagrin, un jardin d’amour », dit-il, et cela afin de se réinventer sans cesse à travers contes et légendes. Et, bien sûr, devenir sirène.

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