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La scène française est isolée, ses artistes négligés par le marché international, oubliés des grandes biennales… On connaît la rengaine. Mais peut-être n’est-elle plus si vraie ? À force de se plaindre, la France en oublierait presque de célébrer son dynamisme retrouvé. Question marché, Paris n’a plus à rougir de la comparaison avec Londres, affolé par le Brexit. Le tout-puissant David Zwirner vient rallonger la liste des marchands étrangers déjà installés dans la capitale (Marian Goodman, Thaddaeus Ropac, Karsten Greve, Larry Gagosian, Max Hetzler, et plus récemment le Californien Freedman Fitzpatrick) et rejoindre la cohorte des Emmanuel Perrotin, Kamel Mennour, Chantal Crousel et consorts. La perspective de l’ouverture de la collection Pinault au printemps prochain à la Bourse de Commerce et, dans un plus lointain avenir, de celle de la fondation Emerige sur l’île Seguin attire aussi les regards du monde entier.
Avec sa salve de vernissages, la semaine de la Fiac, qui se transforme doucement en mois de la Fiac tant les institutions ont compris qu’il valait mieux étaler les événements que se bousculer sur quelques jours, devrait s’avérer un excellent test pour voir si Paris est enfin sorti du marasme. « J’ai l’impression qu’il y aura plus encore de collectionneurs cette année, et que la Fiac a le vent en poupe », espère sa directrice Jennifer Flay, forte d’une conviction : « Notre seul moyen de nous en sortir, c’est d’être singulier. »
Jean-Luc Blanc, Miranda, 2012
Huile sur toile • 200 × 200 cm • Courtesy Jean-Luc Blanc et galerie Art Concept, Paris / © Photo Florent Borgna.
Même Larry Gagosian rend hommage au french spirit sur son stand du Grand Palais, avec l’évocation d’une villa moderniste de la Côte d’Azur, sous l’égide du dieu Cocteau. Un signe ? « On s’est tellement plaint que Paris était poussiéreux, on ne peut plus râler, il faut montrer de quoi notre communauté est capable, et se réjouir aussi de l’émergence de foires off, qui sont des initiatives complètement locales, et non des produits exportés », poursuit Jennifer Flay en évoquant notamment l’arrivée de Galeristes la semaine de la Fiac.
La planète nous ferait-elle les yeux doux ?
Et nos artistes dans tout cela ? Alors qu’ils sont à l’honneur dans la manifestation « Futur, ancien, fugitif » au Palais de Tokyo, le monde ne semble plus leur être fermé comme il y a quelques années. Ralph Rugoff a sélectionné six Français dans l’exposition internationale de la biennale de Venise (Tarek Atoui, Neil Beloufa, Antoine Catala, Cyprien Gaillard, Dominique Gonzalez-Foerster et Jean-Luc Moulène), et le pavillon hexagonal de Laure Prouvost, s’il n’a pas remporté de Lion, a suscité nombre de sourires admiratifs. Autre exemple, le tout jeune Jean-Marie Appriou a les honneurs cet automne de Central Park, grâce à une commande de Public Art Fund (les mêmes qui avaient invité Olafur Eliasson à déverser ses cascades sous le pont de Brooklyn !). Quant aux galeries étrangères, elles ne craignent plus de représenter nos concitoyens. Le trentenaire Julien Creuzet a droit à son solo show à la Fiac grâce à une galerie de Chicago, Document.
Tout cela n’occulte en rien la situation bien délicate dans laquelle vivent nombre de plasticiens en France.
Camille Henrot et Dove Allouche sont défendus par deux puissantes galeries new-yorkaises, respectivement Metro Pictures et Peter Freeman, tandis que le nomade Kader Attia sera présent sur trois stands prestigieux : Nagel Draxler, Galleria Continua et Lehmann Maupin. Les marchands français qui s’installent de plus en plus à l’étranger participent de cet engouement : Pierre Ardouvin n’est plus un inconnu à Los Angeles grâce au travail de la galerie Praz-Delavallade. Frank Elbaz, qui a ouvert une antenne à Dallas en 2016, y dévoile le travail de Davide Balula et Isabelle Cornaro. À Bruxelles, Michel Rein, Nathalie Obadia, Daniel Templon ou Almine Rech font aussi entrer leurs poulains dans des collections d’envergure internationale. Tout cela n’occulte en rien la situation bien délicate dans laquelle vivent nombre de plasticiens en France, et que le rapport demandé à Bruno Racine au sujet du statut des artistes-auteurs par le ministère de la Culture pour la fin de l’année a pour ambition d’adoucir, espérons-le. En attendant, let’s celebrate !
Si le dynamisme d’une scène artistique se mesure à l’aune de son flux (d’idées, de créations, d’expositions), alors la France est en phase d’ébullition. Attirant et accueillant des artistes étrangers qui ont choisi d’y vivre et d’y travailler, l’Hexagone voit dans le même temps ses créateurs partir vers de lointaines contrées pour y montrer leur savoir-faire. Or, longtemps, cela n’avait bougé ni dans un sens ni dans l’autre. Ce temps-là, celui d’une forme d’autarcie, est bel et bien révolu. Pierre Huyghe, directeur artistique de la triennale japonaise Okayama Art Summit, y révèle ainsi des œuvres d’Étienne Chambaud, de Lili Reynaud-Dewar et du duo de cinéastes Fabien Giraud & Raphaël Siboni. Lesquels ont déjà fait plusieurs fois le tour de la Terre, exposant de la biennale de Liverpool aux confins de la Tasmanie, au Museum of Old and New Art, ouvert par le francophile et richissime David Walsh.
Théo Mercier est, lui, rentré cette année de la biennale de la danse de Venise avec un Lion d’argent pour son spectacle Affordable Solution for Better Living, créé avec la complicité du chorégraphe Steven Michel… La liste de l’actualité internationale des artistes français est longue. Elle révèle d’abord que ceux qui s’exportent sont les jeunes, trentenaires ou à peine quadra. Qu’ils sont souvent portés par des galeries elles-mêmes tournées vers le marché international, promptes donc à participer à des foires aux quatre coins du monde, des États-Unis à l’Asie.
L’artiste italienne Giulia Andreani dans son atelier parisien.
© Photo Jo B. / Courtesy galerie Max Hetzler, Paris-Berlin.
La tentation de l’étranger tient bien sûr à l’audace des artistes. Pour eux comme pour beaucoup, le monde s’est rétréci et les contacts se sont accélérés grâce à Internet. Au milieu des années 2000, une première génération s’était exilée (à Berlin notamment, avec Saâdane Afif ou Nicolas Moulin). Ces pionniers ont montré la voie et soutenu, conseillé ceux qui prirent le même chemin. Puis, il y a le travail des institutions. À commencer par les écoles d’art qui multiplient désormais les programmes d’échange et de mobilité. Les Beaux-Arts de Nantes envoient ainsi leurs meilleurs étudiants à Marfa (Texas), dans une étonnante résidence de création à ciel ouvert. La fondation d’entreprise Ricard, elle, s’est lancée dans un cycle d’expositions d’artistes français qui les a emmenés au Mexique ou au Pays de Galles.
Cent ans après Montparnasse, Paris plus cosmopolite que jamais
La France redevient attractive, peut-être comme aux plus belles heures du cosmopolite et bohème Montparnasse des années 1920–1930. Et le profil des artistes nommés aux différents prix d’art contemporain cet automne en témoigne : installés ici depuis plus ou moins longtemps, ils viennent de Colombie (Marcos Ávila Forero), du Canada (Kapwani Kiwanga), d’Allemagne (Katinka Bock), d’Algérie (Oussama Tabti) ou d’Équateur (Estefanía Peñafiel Loaiza). Certains, à l’image de la jeune Italienne Giulia Andreani, sont arrivés en France pour parfaire leur cursus universitaire. Cette internationalisation de la scène, on la doit donc aussi à la qualité de l’enseignement de nos écoles d’art, moins onéreuses que leurs rivales anglo-saxonnes. La France artistique est riche aussi de son généreux modèle social. Pourvu que ça dure.
Il y a du Robinson en eux. Quelque chose d’une échappée vers la vie sauvage, une capacité à vivre sur un archipel de savoirs, à partir à la pêche tous azimuts, avec le ciel pour seule limite. Si l’on devait trouver une définition de l’artiste français, ce serait peut-être celle-là : cette capacité à refuser les frontières de l’art, pour aller piocher dans la science, la littérature, la sociologie, se passionner pour la cuisine ou l’anthropologie. Il est toujours infiniment délicat, voire ridicule, de chercher à cerner un esprit national. Mais chaque pays a néanmoins ses propres spécificités, qui forcément influent sur les modes de création.
Pour la France, la force de production des centres d’art et des Fonds régionaux d’art contemporain, l’ample dynamique privée, l’ouverture d’esprit des écoles d’art et mille autres facteurs ont formé un terreau particulier, très différent de celui de nos voisins allemands, belges ou britanniques. Existe-t-il pour autant une French Touch dont on pourrait se délecter comme d’un french kiss ? Dans cet art d’échapper à de trop strictes définitions, peut-être. Nul hasard si le Palais de Tokyo a choisi l’intitulé « Futur, ancien, fugitif » pour son évocation de la scène française : il est emprunté à un ouvrage d’Olivier Cadiot (éd. P.O.L, 1993), qui digresse justement autour de la figure de Robinson.
Lili Reynaud-Dewar, Lady to Fox, 2018
Extrait de vidéo HD • 6 min. 29 sec. • Courtesy Lili Reynaud-Dewar et Clearing, New York-Bruxelles.
« Quand j’ai commencé à la fin des années 1970, la situation française était très provinciale et tournait uniquement autour du mouvement Supports/Surfaces. »
Jean de Loisy, directeur de l’Ensba
À chacun son île (mais pas déserte), où souvent n’existe plus aucune frontière entre l’art et la vie. « Une artiste comme Vidya Gastaldon, qui s’est retirée à la campagne près de la frontière suisse, apporte le même soin à la cueillette de son jardin, à ses confitures et à sa pratique yogi qu’au choix des couleurs de ses dessins », évoque par exemple Franck Balland, l’un des commissaires du Palais de Tokyo. Et cette éthique largement partagée est loin d’être anodine : elle signe un certain made in France. Fugitif, donc. C’est-à-dire qui échappe aux catégories. Dans quelle autre contrée un artiste pourrait aligner, avec un même talent, un prix Duchamp, des récompenses au festival de Cannes et un triomphe à l’Opéra de Paris ? À sa manière, Clément Cogitore est une quintessence de l’esprit français, comme viennent encore de le rappeler ses sauvages Indes galantes adaptées de l’opéra-ballet de Rameau. Mais il est loin d’être le seul. Prenez un Edgar Sarin, prix Emerige 2016 : à 30 ans à peine, il manie le morse, l’alexandrin, l’eau de pluie, le funèbre, l’accident, le sang de bœuf, le sacré, en héritier des avant-gardes surréalistes mais aussi de Pierre Huyghe. Un Julien Prévieux ? Le prix Duchamp 2014 peut aussi bien travailler avec des chorégraphes, réfléchir avec des statisticiens, interroger des policiers de la BAC, traquer les dernières inventions de la Silicon Valley.
Clément Cogitore, Les Indes galantes, 26 septembre – 15 octobre 2019, Opéra Bastille, Paris
26 septembre – 15 octobre 2019, Opéra Bastille, Paris.
Opéra-ballet de Jean-Philippe Rameau • © Photo Little Shao / OnP.
Une Nina Childress ? Chanteuse punk dans les années 1980, pionnière du street art à la française avec les Frères Ripoulin (groupe qui a vu commencer aussi Pierre Huyghe et Claude Closky), et trente ans de peinture hors courant. Ces deux derniers artistes se retrouvent d’ailleurs en cette rentrée dans la cour de l’École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris (Ensba), recrutés dans la salve des huit nominations annoncées par Jean de Loisy. « Quand j’ai commencé à la fin des années 1970, la situation française était très provinciale et tournait uniquement autour du mouvement Supports/Surfaces, se souvient le nouveau directeur de l’Ensba. Impossible d’y échapper, y compris dans les écoles d’art. Quarante ans plus tard, on remarque beaucoup d’alternatives au marché dominant, grâce à toutes les petites structures associatives, à la naissance de foyers artistiques à Nantes, Marseille, Lille ou Douarnenez, à des artist run spaces comme ces espaces communs que fédère Neil Beloufa et d’autres, et aussi au courage des galeries qui aident leurs artistes à produire, ce qui est là aussi une attitude très française. Bref, contrairement à ce qui est dit parfois, le paysage français est indifférent à l’homogénéisation qui touche les marchés américains ou chinois, il est l’un des plus exigeants et des moins corrompus au monde. » Le monde l’entende !
Comment se forme une scène française ? En grande partie côté coulisses, là où les acteurs échangent des mots d’encouragement, avant d’entrer sous les feux de la rampe. Car les artistes sont souvent les premiers soutiens et les meilleurs critiques de leurs confrères, et qu’importe les générations ! Ils se regardent faire, se découvrent et discutent de leurs travaux. Certains, plus doués que d’autres pour cela, manifestent une insatiable curiosité pour l’œuvre des autres, entreprennent parfois de travailler avec eux, de les exposer ou, comme le dit Stéphane Calais, « de faire passer le mot ». Dans le milieu, ce dernier fait ainsi parfois figure de parrain.
Professeur à la Rijksakademie d’Amsterdam depuis dix ans, nommé à la rentrée aux Beaux-Arts de Paris, Stéphane Calais est bien placé pour découvrir de nouveaux talents. Mais à ses yeux, il est important de partager ses découvertes « parce qu’il ne faut pas laisser ce privilège au marché, ni encourager l’indifférence ». Kévin Bray, « son dernier chouchou », est au casting de l’exposition du Palais de Tokyo, tandis que lui-même n’y figure pas. Qu’a-t-il à perdre à faire ainsi la promotion des plus jeunes ? Rien, s’amuse-t-il : « Dans l’art, personne ne prend jamais la place de personne. À chaque découverte, c’est un nouvel univers qui arrive. » Il ajoute quand même, lucide : « On mesure aussi l’importance d’un artiste à son influence… »
Stéphane Calais, La Grande Grève, 2019
Installation à la Biennale de Lyon
© Photo Blaise Adilon
Ainsi se trament des filiations et des communautés qui n’ont pas grand-chose à voir avec les traditionnels mouvements ou écoles artistiques. Les moyens sont divers, du partage de murs d’atelier où les créateurs mutualisent les outils de production, à la constitution d’un réseau assez lâche d’amis et de pairs, parfois au gré des hasards de la vie. L’aventure du fanzine Turpentine est un autre exemple de ces fédérations spontanées… Lors d’une exposition à Los Angeles, le peintre Jean-Luc Blanc s’amuse avec une poignée de jeunes artistes à dessiner des croquis hilarants, tracés à la va-vite et hâtivement photocopiés. « On était quelques-uns à participer à cette exposition en Californie et à s’ennuyer un peu dans les moments de creux du montage. Heureusement, à côté du centre d’art, dans les étages d’une tour, il y avait un centre de photocopies ouvert 24h/24 avec une machine à café. On y a passé des nuits entières. »
Les très prometteurs Jonathan Martin ou Mimosa Echard se sont ainsi agrégés autour du noyau dur de Turpentine, qui continue à sortir régulièrement, invitant un complice à chaque numéro. L’objet est modeste mais, souligne Jean-Luc Blanc, « tout l’intérêt est dans ce partage de temps, avec une même énergie. De jeter aussi un regard les uns sur les autres, de combiner les écritures de chacun. C’est un moment d’entracte dans nos productions personnelles, une petite fête et c’est crucial. » Là encore, les pratiques de chacun ne se ressemblent pas nécessairement. « On peut dire qu’il y a des gènes en commun, même s’il n’y a pas de famille », conclut le peintre. Le mot d’esprit, en forme de paradoxe, pourrait aider à définir un trait saillant de cette scène française. Une scène où les artistes s’acoquineraient un peu par hasard dans des projets de production ou d’exposition. Puis finiraient par capter le regard des institutions, des galeries et des collectionneurs.
Le Palais de Tokyo braque ses projecteurs sur la scène française
Neuf ans après « Dynasty », qui avait dévoilé nombre de jeunes talents, le Palais de Tokyo dresse un nouveau panorama de la scène artistique française. Plutôt que d’aligner les artistes émergents, le centre d’art assume des choix subjectifs, en tentant de dresser des généalogies, d’une génération à l’autre. Les grands « anciens » Marc Camille Chaimovitz, Laura Lamiel, Alain Séchas ou Nathalie Du Pasquier jouent ainsi de leurs affinités électives avec les jeunes Julien Carreyn, Antoine Marquis, Anne Le Troter ou Corentin Grossmann. Emma Lavigne, la nouvelle présidente, veut à terme consacrer 50 % des expositions aux artistes de la scène française.
Futur, ancien, fugitif
Du 16 octobre 2019 au 5 janvier 2020
Palais de Tokyo • 13, avenue du Président Wilson • 75116 Paris
www.palaisdetokyo.com
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