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Marseille

Le hasard serait-il le plus grand des artistes ?

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Laisser parler le chaos, provoquer le jeu, expérimenter la matière… La modernité a permis aux artistes de lâcher prise sur leurs œuvres, histoire de faire surgir des poésies inattendues ou des mondes insoupçonnés. Des paysages d’encre de Victor Hugo aux « cadavres exquis » surréalistes en passant par les fanatiques de calculs mathématiques, deux expositions marseillaises explorent avec panache le hasard en art. Les dés sont jetés !
Daniel Spoerri, Tableau-piège
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Daniel Spoerri, Tableau-piège

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Oeuvre en 3 dimensions. Assemblage «Table de restaurant» sur laquelle sont collés les restes du dîner (vaisselle, aliments...) • 160 x 160 x 80 cm • Coll. Musée d’Art Moderne et d’Art Contemporain, Nice • © MAMAC, Nice / Adagp, Paris, 2019

En y réfléchissant bien, le hasard est intrinsèquement lié à la création : qui – artiste, metteur en scène, cinéaste – oserait affirmer que les idées et les formes lui sont venues sans une part d’improvisation et d’adaptation ? Certains toutefois s’amusent à aller au devant de l’inconnu, et encouragent les rencontres fortuites. Au Centre de la Vieille Charité, installé dans le quartier du Panier à Marseille, les commissaires Xavier Rey et Guillaume Theulière ont ainsi réuni un parcours d’œuvres d’art moderne et contemporain où le hasard a fait son nid. Il y a les paysages à l’encre de Victor Hugo, constellés de taches et de coulures qui évoquent un ciel orageux. Il y a The Rain (1969), une vidéo de Marcel Broodthaers où l’artiste s’évertue à écrire sous une pluie battante. Il y a aussi une stupéfiante aquarelle de 1971 de Sam Francis, qui laisse ses couleurs s’égarer sur une feuille blanche ; par endroit filandreuses ou opaques, leurs formes figées portent en elles le moment où la peinture se diffusait, lentement, comme dans une tasse d’eau chaude, et prenait place sur le support vierge, son halo allant où bon lui semble.

Sam Francis, Sans titre
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Sam Francis, Sans titre, 1971

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Aquarelle sur papier • 107 × 72 cm • Coll. Musée Cantini, Marseille • © Sam Francis Foundation, California / Adagp, Paris, 2019

Emblématique, la mode surréaliste des « cadavres exquis », très répandue dans l’entre-deux-guerres, a donné lieu à de nombreuses compositions absurdes sur papier.

Parfois, le hasard naît d’un incident : c’est Jean Arp qui, déchirant avec insatisfaction l’un de ses dessins, observe et conserve le positionnement des petits morceaux qui jonchent le sol de son atelier, pour les coller sur une toile – et enfin être heureux de sa trouvaille. C’est aussi Edgar Degas qui s’essaie à l’exercice du monotype, et laisse apparentes les taches, les marques de doigts et d’essuyage, comme en témoigne le petit mais éloquent À sa toilette (vers 1878 – 1879). Ainsi, certains artistes laissent la matière faire des siennes ; d’autres vont plus loin et s’emploient à créer des protocoles joueurs. Emblématique, la mode surréaliste des « cadavres exquis », très répandue dans l’entre-deux-guerres, a donné lieu à de nombreuses compositions absurdes sur papier.

Valentine Hugo, André Masson, Yves Tanguy et autres, Cadavre Exquis
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Valentine Hugo, André Masson, Yves Tanguy et autres, Cadavre Exquis, 1929–1934

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Crayons de couleurs sur papier • 36,4 × 18,5 cm • Coll. David et Marcel Fleiss, Paris ; Galerie 1900–2000 • © Galerie 1900 – 2005 / Adagp, Paris, 2019

Ce « jeu de papier plié qui consiste à faire composer une phrase ou un dessin par plusieurs personnes, sans qu’aucune d’elles puisse tenir compte de la collaboration ou des collaborations précédente(s) » (Dictionnaire abrégé du surréalisme) a par exemple fait naître en 1937 un arbre doté d’un corsage, d’une chaussure et se terminant sur une palette de peinture, signé Victor Brauner, Jacques Hérold, Yves Tanguy et Raoul Ubac. Plus tard, dans les années 60, les Nouveaux Réalistes ont multiplié les expérimentations protocolaires : Niki de Saint Phalle invitait les passants à tirer sur des tableaux blancs remplis de peintures et de matières propices à l’explosion et au dégoulinage ; Daniel Spoerri transformait les tables de ses dîners en œuvres d’art ; et Yves Klein recouvrait ses participantes de peinture pour qu’elles l’étalent avec leurs seins, leurs cuisses et leurs ventres sur la toile blanche.

D’autres protocoles n’empruntent pas à l’art de la performance mais à celui, infiniment plus concret, des mathématiques. François Morellet en est l’artiste emblématique. De prime abord, ses compositions ne dévoilent rien d’autre qu’un talent patient pour la reproduction sans ombres ni lumières de formes géométriques ; pourtant, ces formes sont nées de calculs, de choix aléatoires dans un annuaire téléphonique, de Répartition aléatoire de 40 000 carrés 50 % noirs, 50 % bruns (1961). Enfin, après une salle dédiée aux grands formats (avec, bien sûr, le très attendu Simon Hantaï, qui froisse ses toiles et laisse la peinture se déployer en battements d’ailes oniriques), l’exposition se termine dans la chapelle, où Robert Filliou a fait courir 16 000 dés de couleurs, pour un final quasi cosmique.

Vue de l’exposition “Par hasard” au Centre de la Vieille Charité, 2019
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Vue de l’exposition “Par hasard” au Centre de la Vieille Charité, 2019

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© Ville de Marseille

Direction désormais vers la Friche Belle de Mai, où le pendant contemporain de ce parcours du hasard s’expose. Là, Lieven de Boeck présente un jeu de mikado géant, Sophie Calle suit un homme à Venise et Marie Bovo filme la lente trajectoire d’une coulée de lait dans la ville de Marseille. Les artistes contemporains utilisent volontiers le hasard pour imprimer un réel peu reluisant : Gabriel Orozco fait rouler une boule sur le sol pour en récolter les poussières, Alain Fleischer photographie les chiffons dans les caniveaux, et Mimosa Echard utilise de la cire d’épilation pour produire une œuvre rose pâle comblée de petits détritus. Les brisures, les failles et les empreintes fortuites sont ici observées par le prisme de la matière, qui enregistre un monde incertain. Le hasard apparaît alors comme le plus fidèle miroir du chaos de l’univers – un chaos infiniment créateur de formes, de rêves, de jeux et de pistes sensuelles.

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Par hasard

Du 18 octobre 2019 au 23 février 2020
Le parcours du Centre de La Vielle Charité s'attachera à faire émerger différentes techniques expérimentées par les artistes de 1850 à 1980. Le parcours se poursuivra à la Friche la Belle de Mai à travers des œuvres contemporaines de 1980 à nos jours.

Centre de la Vielle Charité, 2 rue de la Charité, 13002 Marseille

www.grandpalais.fr

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