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Max Ernst, La Dernière forêt, 1960 – 1970
Huile sur toile • 114 x 145,5 cm • Coll. Musée d’art moderne et d’art contemporain de Saint-Etienne Métropole • © Adagp, Paris 2020 / © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / image Centre Pompidou, MNAM-CCI
« Lorsque j’avais à peine ouvert les yeux, je voyais sciés en planches ces troncs imposants. J’étais habitué à respirer le parfum âpre du pin et de sa résine. […] Sans doute est-ce pour cela que mes sculptures ont une saveur rustique, un parfum de la terre, de la pierre, des arbres de la forêt. » Terre des contes, la forêt est universelle tant elle touche à l’enfance de chacun. Chez Ossip Zadkine (1890 – 1967), cette résonance est particulière : sa forêt, c’est celle autour de Vitebsk. Une campagne russe dont il garde la nostalgie à vie – puisque, exilé à 15 ans en 1905, il la perdra à tout jamais.
Quel meilleur endroit que le musée Zadkine pour évoquer l’imaginaire de la forêt ? La cour exiguë de la rue d’Assas n’est plus jonchée de ces bois taillés que laissait pourrir l’artiste, mais les bronzes d’Orphée et de la Forêt humaine continuent de faire vibrer cet écrin de verdure en plein Paris. Pour voir les bois de Zadkine, rien de plus simple : toute une forêt de torses occupe le centre de la première salle, la lisière de l’exposition. Début d’une balade inattendue.
Vue des bois de Zadkine à travers les miroirs de l’oeuvre d’Angela Detanico et Rafael Lain, La Fleur inverse, Tout un peuple de bois, toute une forêt, 2007
© ADAGP Paris, 2020 / © E. Emo / Musée Zadkine
L’absence de l’œuvre-titre surprend : Le Rêveur de la Forêt est une figure couchée de pierre réalisée durant un nouvel exil de Zadkine pendant la Seconde Guerre mondiale. Comme le rappelle Noëlle Chabert, directrice de l’institution et commissaire de l’exposition, l’artiste, d’origine juive, a dû sa survie à ce départ en Amérique, mais il a vécu ce nouveau déracinement comme une déchirure. Encore, sa forêt intérieure a été son refuge…
Un vide honorablement comblé ! La sélection d’œuvres est riche, polyphonique, donnant autant d’échos à la poésie plastique de Zadkine. Si les collections restent le noyau du projet, le propos de l’exposition (notons le beau parallèle avec « Nous les arbres » à la Fondation Cartier terminée le 5 janvier) élargit le champ. Zadkine n’est pas le premier à avoir ressenti cette affinité verte : avant lui, il y a eu Paul Gauguin, Auguste Rodin, mais aussi Guillaume Apollinaire, qui puise dans la forêt l’inspiration pour L’Enchanteur pourrissant (1909), livre qui revisite la légende de Merlin et qu’il fait illustrer par André Derain.
André Derain, Illustration de la planche 5 tirée de l’Enchanteur Pourrissant de Guillaume Apollinaire, 1909
© ADAGP, Paris, 2020 / © Musée d’Art Moderne de Paris
« Je pense que les sculpteurs de ma génération […] [pourront] être considérés comme les continuateurs de l’antique tradition de ces tailleurs de pierre et de bois qui, partis de la forêt, chantaient librement leurs rêves d’oiseaux fantastiques et de grands fûts d’arbres. »
Ossip Zadkine
« Je pense que les sculpteurs de ma génération […] [pourront] être considérés comme les continuateurs de l’antique tradition de ces tailleurs de pierre et de bois qui, partis de la forêt, chantaient librement leurs rêves d’oiseaux fantastiques et de grands fûts d’arbres. » Zadkine n’était pas seul ! Constantin Brâncuși a connu le même sentiment de déracinement en quittant les campagnes de sa Roumanie natale. De la Colonne sans fin à l’atelier de l’impasse Ronsin, lui aussi n’a cessé de reconstruire cette forêt de l’enfance.
Jean Arp s’inspire aussi du végétal, non par des analogies formelles mais dans la façon même qu’a le vivant de se créer lui-même ! Comme le rappelle Jeanne Brun, directrice du FMAC de Paris (Fonds municipal d’Art contemporain) et également commissaire de l’exposition, c’est pour cette raison que l’artiste préfère au terme d’« abstraction » celui de « concrétion ». Moins connu, le peintre Victor Brauner (à qui le musée d’Art Moderne de Paris consacre une rétrospective en avril prochain) se plonge dans la jungle du Douanier Rousseau et place à côté de La Charmeuse de serpents son Congloméros, créature androgyne à deux corps pour une seule tête, afin de traduire la complexité de la condition humaine.
Victor Brauner, La Rencontre du 2 bis rue Perrel ou La Charmeuse Congloméros, 1946
Huile sur toile • 85 × 105 cm • Coll. musée d’Art moderne de Paris • © ADAGP, Paris 2020 / Photo Musée d’Art moderne de Paris
Pour qu’une forêt vive, il lui faut aussi de jeunes pousses. La génération actuelle oxygène les questionnements plastiques des XIXe et XXe siècles. Laure Prouvost travaille, comme Zadkine, l’hybridation entre humain et végétal. Dans la série des Parle Ment Branches, elle greffe sur des branches des amas de plâtre rose en forme d’attributs féminins, pour interroger l’identité de genre. Comme Arp avant lui, Hicham Berrada se fascine pour la morphogenèse. Mais pour composer grâce au hasard, il utilise un procédé high-tech : l’impression 3D à partir d’algorithmes (Augures mathématiques).
Laure Prouvost / Hicham Berrada, Parle Ment Branches (2) / Augures mathématiques, 2017 / 2019
Branches, plâtre, peinture / Résine • 160 x 90 cm / 50 x 50 x 50 cm • © Adagp, Paris 2020. Photo Bertrand Huet / tutti image / Courtesy Laure Prouvost et Galerie Nathalie Obadia, Paris-Bruxelles. Photo archives Kamel Mennour, Paris-Londres
Une promenade en forêt, n’est-ce pas une quête initiatique à la rencontre de soi-même ? Les surréalistes ont utilisé l’image de la forêt, cet espace sombre et confus, pour décrire les secrets enfouis dans notre inconscient. Max Ernst en fait même son sujet favori. Il est précédé au XIXe siècle par Edvard Munch : sa gravure Vers la forêt avait d’ailleurs interpellé le pape du surréalisme, André Breton. En fait de bois, il n’y a qu’un fond noir qui oppresse les deux figures debout, dans un formidable symbole de l’angoisse existentielle.
Eva Jospin, La Forêt noire, 2019
Bronze patiné • 78 × 58,5 × 14 cm • © Adagp, Paris 2020 / © Eva Jospin / Courtesy Galerie Suzanne Tarasieve / Photo Benoit Fougeirol
Plus près de nous, Éva Jospin a aussi adopté la forêt comme motif de prédilection, dans des sculptures tenant de l’orfèvrerie tant elles sont précieuses, ciselées de détails. On ne les parcourt que du regard, cherchant une source paisible entre la rigidité des troncs. Voici la forêt, parfois obscure et parfois enchanteresse, parfois protectrice, maternelle, et parfois terrifiante. Elle n’a pas fini de donner matière à peindre, sculpter et filmer à ces artistes qui, finalement, sont tous, comme nous, rêveurs de la forêt.
Le Rêveur de la Forêt
Du 27 septembre 2019 au 23 février 2020
Musée Zadkine • 100 bis, rue d'Assas • 75006 Paris
www.zadkine.paris.fr
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