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Alexandre Leger, de gauche à droite : “Que brille, Variation F” et “Milieu transparent”, 2018
Courtesy galerie Bernard Jordan, Paris / © Alexandre Léger
Son univers tout entier tient sur un bureau, dans le coin d’un atelier partagé du 15ème arrondissement de Paris – l’ancienne boutique d’un cordonnier. Alexandre Leger (né en 1977), dont le nom semble prémonitoire, s’inscrit dans le monde avec une discrétion solitaire : il donne quelques cours aux étudiants en arts appliqués de l’école Condé, à cinq minutes à pied de son atelier, dessine la plupart du temps et collecte, dès qu’il en a l’occasion, les objets qui constitueront sa collection intime, un répertoire de formes modestes et récupérées.
Vue de l’atelier d’Alexandre Leger prise par l’artiste
© Photo Alexandre Leger
Quelques étagères sur les murs en soutiennent une partie : il y a là quelques os d’animaux, tout un tas de vieilles gommes sales, des cartes postales, des briquets et de minuscules skates sculptés (« Au lycée, dans les années 90, on fabriquait des finger boards pour jouer avec les doigts ; j’ai repris cette idée il y a une dizaine d’années »).
Il a d’ailleurs gardé l’allure juvénile de l’adolescence, avec ses petites planches à roulettes et son sweat à capuche. On l’imagine volontiers assis au fond d’une classe, absorbé par un dessin fait dans la marge d’un cahier. De fait, le skate, pratiqué jusqu’à sa sortie de l’École des Beaux-Arts, a tenu une place singulière dans son apprentissage esthétique : « Ce sport stimule la créativité : il y a tout un univers graphique, il faut trouver un bon spot, avec un rapport à l’architecture, aux volumes… ». Par extension, il évoque un rapport au travail « toujours en mouvement, comme dans la glisse, kaléidoscopique », et dédaigne le dessin d’après document, trop figé, pour se concentrer sur sa propre mémoire des formes, infiniment vivante – car il observe et étudie longuement les objets récoltés, et laisse ensuite ses souvenirs leur donner chair sur le papier.
Alexandre Leger, Cahiers, 2012–2019
installation d’un ensemble de cahiers de dessins (10 à 15), dimensions variables, crayon, aquarelle, pierre noire, stylo et collage sur papier • @ Aurélien Mole / MAMC+, Marion Cizeron / MAMC+
Il recopie ces mystérieux haïkus nés du hasard et les inclue dans des paysages apocalyptiques.
« Je ne suis pas entré dans un magasin de fournitures pour artistes depuis dix ans » : il lui suffit de récupérer les gommes et les bouts de crayons oubliés par ses élèves, de ramasser des morceaux de plastique sur la plage, d’accepter les drôles de présents de ses amis (« Cet os-là a été trouvé par un copain dans les Calanques ») pour trouver son matériel. Le parcours de son exposition à Saint-Étienne débute avec un travail éloquent : des ordonnances soigneusement recopiées, puis des dessins où s’incorporent des grilles de solutions de mots croisés découpées dans différents journaux, dont il noircit une partie des cases pour faire apparaître des mots. « Île muette lavis de ressacs », « Rature l’écueil rage bleue », « Peur saine terre d’os et urbain empire » : ces mystérieux haïkus, nés du hasard et de certaines obsessions (« Au fil des années, je me suis aperçu que certains mots revenaient… et qu’ils étaient devenus les miens »), il les recopie et les inclue dans des paysages apocalyptiques – volcans, tempêtes, chutes de météorites –, ou des motifs répétitifs, parfois cruels, gothiques.
Alexandre Leger, de gauche à droite : “Crâne face”, 2017 et “Fresnes”, 2016
© MAMC+ / Photo Aurélien Mole / © Alexandre Léger
« La récupération nécessite de s’adapter constamment, et cette adaptabilité apporte du contrôle, car on s’approprie les choses. »
Alexandre Leger
Il récupère également des planches d’anatomie – souvenirs de ces deux années d’études en médecine – et les cahiers de sa grand-mère artiste, dont il évoque à plusieurs reprises l’influence majeure : c’est elle qui le menait au musée, auprès d’elle qu’il s’est découvert une passion pour les enluminures médiévales et pour le rapport texte-image, elle encore qui l’a encouragé à suivre ses passions curieuses, fussent-elles pour les comics achetés à la sortie du musée. À sa mort, il a hérité de tout un monde qui lui appartenait : « Je suis entré dans une logique de réutilisation. La récupération nécessite de s’adapter constamment, et cette adaptabilité apporte du contrôle, car on s’approprie les choses », confie-t-il, avant de citer la célèbre phrase du chimiste Lavoisier : « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ».
Alexandre Leger, Gommes, 2010–2019
Crayon et vernis sur gommes sculptées • Dimensions variables • © MAMC+ / Photo Aurélien Mole / © Alexandre Léger
Alexandre Leger crée ses propres cadres, peint de tout petits motifs sur des morceaux de céramiques cassées – et qui sont, à Saint-Étienne, exposées dans des vitrines comme des objets précieux –, sculpte les crayons pour mettre en évidence les mots qui y sont inscrits, et les gommes aussi (« C’est une sensation très agréable ! ») pour leur donner la forme de ses livres préférés. On y voit Victor Hugo, dont il a beaucoup regardé les dessins à l’encre, Antonin Artaud, Guillaume Apollinaire (maître de la poésie graphique). Dans son atelier, il nous cite également William Blake, Georges Perec et son jeu sur les contraintes ; il évoque un goût « oulipien » pour les procédés. C’est là tout le sel de l’art d’Alexandre Leger : le délice quotidien du dessin, de l’attention à l’écume des choses, de la lecture. À regarder à la loupe, pour mieux en sentir l’extase minuscule – et la joie, qui s’inscrit en contrepoint de la mélancolie de ses motifs cauchemardesques.
Alexandre Leger. Hélas, rien ne dure jamais
Du 30 novembre 2019 au 17 mai 2020
MAMC - Musée d'art moderne et contemporain de Saint-Étienne • Rue Fernand Léger • 42270 Saint-Priest-en-Jarez
www.mam-st-etienne.fr
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