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Récit

L’art écorché vif de Gautier d’Agoty

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Publié le , mis à jour le
Au milieu du XVIIIsiècle, profitant de l’engouement pour les secrets du corps humain et de la découverte de la trichromie, le peintre et graveur français publia une série de planches anatomiques d’une fascinante beauté morbide. À découvrir sans hésitation.
Jacques-Fabien Gautier d’Agoty, Extrait de “Myologie complète […]”, planche I
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Jacques-Fabien Gautier d’Agoty, Extrait de “Myologie complète […]”, planche I, 1745-1748

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Ce profil à l’attitude mélancolique est la première planche que le lecteur découvrait, explication en image des muscles de la tête, l’occipito-frontal ou l’orbiculaire.

Gravure en manière noire imprimée en quatre plaques • Coll. et © Beaux-Arts de Paris

Certains créateurs vous révèlent les tréfonds de l’âme humaine. Et d’autres se concentrent sur les tréfonds du corps humain. Ses viscères, ses nerfs, son réseau sanguin, les dessous organiques de cette enveloppe que l’on présente aux autres. La chair dans sa réalité crue, vraie. Jacques-Fabien Gautier d’Agoty (1716–1785) fut de ceux-là. Entre art et science, d’une exactitude médicale parfois relative mais d’un rouge sang toujours flamboyant, les planches anatomiques qu’il a laissées à la postérité attirent autant qu’elles dégoûtent. Certaines sont répugnantes, d’autres sublimes.

Les éditions de l’École nationale supérieure des Beaux- Arts de Paris (Ensba) publient la soixantaine de feuilles qu’elle possède de lui, tirées des principaux ouvrages que ce drôle de graveur publia, à commencer par Myologie complète. C’est dans ce recueil paru entre 1745 et 1748 que se trouve sa planche la plus célèbre, Femme vue de dos, disséquée de la nuque au sacrum. Cette cruelle estampe d’une grâce infinie, qui découpe le long de sa colonne vertébrale le buste d’une jeune femme dont on aperçoit le profil souriant, est plus connue sous le nom d’Ange anatomique, dont la gratifia André Breton.

Jacques-Fabien Gautier d’Agoty, Extrait de “Myologie complète en couleur et grandeur naturelle […]”, planche XIV
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Jacques-Fabien Gautier d’Agoty, Extrait de “Myologie complète en couleur et grandeur naturelle […]”, planche XIV, 1745-1748

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Cette écorchée était avant tout destinée à « faciliter l’étude de l’Anatomie » pour les étudiants en médecine et en chirurgie, mais aussi pour ceux des beaux-arts, explique le graveur en préambule de l’ouvrage.

Gravure en manière noire imprimée en quatre plaques • 60,5 x 46 cm • Coll. et © Beaux-Arts de Paris

Jacques Prévert s’en amuse lorsqu’il la découvre dans une échoppe sur les quais de Seine. Avec sa chair pareille à deux ailes déployées, les surréalistes la trouvent tragiquement belle. Récemment, vous avez pu la croiser dans les allées de « Carambolages », l’exposition conçue au Grand Palais en 2016 par Jean-Hubert Martin comme une série de chocs visuels provoqués par la rencontre fortuite d’images fortes. Damien Hirst, lui, s’en est directement inspiré – sans que cela soit toujours précisé – pour une sculpture de marbre, l’Anatomie d’un ange, mix entre la Baigneuse d’Alfred Boucher et l’ange qui fascinait les surréalistes.

Énucléation et langues pendantes

L’Ange anatomique de Gautier d’Agoty est l’une de ses gravures les plus subtiles et poétiques, mais aussi l’une des moins trash. Car il faut bien avouer que, dans l’ensemble, elles font froid dans le dos, autant pour leur réalisme cru et la précision des détails qu’à cause de ce petit quelque chose en plus de singulier et d’intime, légèrement malsain, qui les fait sortir du champ médical et suscite une fascination morbide. La couleur y est pour beaucoup.

Jacques-Fabien Gautier d’Agoty, Extrait de « Anatomie de la tête en tableaux imprimés qui représentent au naturel le cerveau sous différentes coupes […] », planche II
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Jacques-Fabien Gautier d’Agoty, Extrait de « Anatomie de la tête en tableaux imprimés qui représentent au naturel le cerveau sous différentes coupes […] », planche II, 1748

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Des visages privés de corps et de leur enveloppe charnelle, mais qui ont conservé un regard expressif : les planches anatomiques jouent des ambivalences entre la vie et la mort.

Gravure en manière noire imprimée en quatre plaques • 37 × 47,7 cm • Coll. et © Beaux-Arts de Paris

À l’époque, c’est une véritable révolution dans le domaine de la gravure. Les planches de Gautier d’Agoty sont le fruit d’une innovation technique majeure : l’impression lithographique en trichromie (cyan, magenta, jaune) puis en quadrichromie (où le noir vient s’ajouter pour marquer les ombres et les contrastes). Contrairement à ce qu’affirme Gautier d’Agoty, personnage peu sympathique, l’invention n’est pas de lui mais du peintre et miniaturiste Jacob Christoph Le Blon (1667–1741) dont il suit l’apprentissage quand, parti de Marseille, il arrive à Paris en 1738. Six semaines plus tard, il claque la porte de l’atelier, emportant avec lui quelques rudiments en matière de trichromie, prétendant avoir ajouté par la suite une plaque de noir.

Les créatures monstrueuses de Gautier d’Agoty s’offrent en spectacle, faisant oublier leur fonction première, à savoir médicale.

Gautier d’Agoty le sait, en cette période de grandes découvertes scientifiques et techniques, les livres médicaux illustrés révélant les mystères de l’anatomie humaine suscitent curiosité et engouement. Il en fait alors son domaine de prédilection. L’intrigant profite ensuite du décès de Le Blon pour récupérer le privilège de sa titularisation royale, au terme d’intrigues menées contre ses associés et descendants. La première planche connue de Gautier d’Agoty, Tête de saint Pierre, est d’ailleurs probablement de son maître. Celles qui suivent (et qui lui sont cette fois attribuées avec certitude) sont spectaculaires: écorchés aux muscles saillants, yeux sortis de leur orbite, langues pendantes, tripes, cœurs et cerveaux dévoilés de façon obscène… Les créatures monstrueuses de Gautier d’Agoty s’offrent en spectacle, faisant oublier leur fonction première, à savoir médicale.

Jacques-Fabien Gautier d’Agoty, Extrait de « Exposition anatomique de la structure du corps humain, en vingt planches imprimées avec leur couleur naturelle […] », planche V
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Jacques-Fabien Gautier d’Agoty, Extrait de « Exposition anatomique de la structure du corps humain, en vingt planches imprimées avec leur couleur naturelle […] », planche V, 1759

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Gravure en manière noire imprimée en quatre plaques. • Coll. et © Beaux-Arts de Paris

Gautier d’Agoty meurt en 1785, laissant son atelier à ses cinq fils pour qu’ils poursuivent son œuvre en quadrichromie.

Le graveur se réclame pourtant de la science et, à ses débuts, collabore avec des médecins. Il expérimente un temps la dissection, fait paraître un périodique sur les sciences naturelles, donne quelques conférences et s’essaie même à une contestation des théories de Newton sur la lumière. Malgré son ambition démesurée et son manque de scrupules, Gautier d’Agoty ne connaît pas le succès tant espéré, d’autant que la technique de la gravure en couleurs exige des investissements conséquents.

Les publications qui suivent Myologie complète, comme Anatomie de la tête, Exposition anatomique des maux vénériens ou Exposition anatomique des organes des sens, offrent des gravures de moins bonne qualité et manquent de rigueur, quand les propos qui les accompagnent tournent en rond et peinent à convaincre. Apprenant qu’il vient d’être exclu de l’Académie de Dijon où il était associé, Gautier d’Agoty meurt en 1785, laissant son atelier à ses cinq fils pour qu’ils poursuivent son œuvre en quadrichromie, bientôt supplantée par la technique de l’aquatinte, un procédé de gravure à l’eau-forte. Les anges anatomiques peuvent aller se rhabiller. Et partir hanter l’imaginaire des artistes à venir
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Essais et traités anatomiques

Par Jacques-Fabien Gautier d’Agoty

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