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Jacques-Émile Blanche, Portrait de Marcel Proust, 1892
Musée d'Orsay • © RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski
« Longtemps, je me suis couché de bonne heure. » Ces quelques mots, d’une simplicité désarmante, forment l’incipit sans doute le plus célèbre de la littérature française. À eux seuls, ils amorcent le récit de À la Recherche du temps perdu, composé de 7 tomes – autrement dit l’œuvre d’une vie, celle de Marcel Proust. Si la littérature et les événements autour de l’écrivain abondent, jamais une exposition n’avait été consacrée aux rapports que celui-ci a entretenus avec Paris. Curieux, quand on sait la place qu’occupe la capitale dans la Recherche ! Pour ne pas dire étonnant, tant le monde de Marcel Proust – voire le microcosme – était circonscrit à un petit périmètre allant du Parc Monceau à la place de la Concorde en passant par Auteuil, le Bois de Boulogne ou encore l’Étoile. Un environnement chic, cossu, théâtre de son existence et de ses écrits – de ses premières chroniques mondaines publiées dans le Figaro à son grand œuvre.
Jean Béraud, La Sortie du lycée Condorcet, vers 1903
CCØ Paris Musées / Musée Carnavalet – Histoire de Paris
Au Louvre, il s’extasie face à Fra Angelico et s’étonne devant Uccello.
L’exposition nous plonge d’abord dans l’intimité du petit Marcel, né en 1871 à Auteuil, ses parents ayant été contraints de fuir leur domicile du VIIIe arrondissement lors des violents affrontements de la Commune. De retour dans le VIIIe, « l’un des quartiers les plus laids », à la naissance de son frère, il fréquente le lycée Condorcet, immortalisé par le peintre Jean Béraud sur une petite toile où l’on se plaît à imaginer le jeune écrivain entouré de ses camarades à la sortie des cours. Là, il s’essaie à l’écriture, publie quelques textes dans les revues de l’école et, surtout, noue des amitiés solides qui lui ouvriront les portes du monde.
Esthète à plein temps, Proust se nourrit d’arts, il se montre à l’opéra et passe des journées entières au Louvre, où il s’extasie notamment, comme le rapporte son acolyte Lucien Daudet (le fils d’Alphonse Daudet), face à Fra Angelico et s’étonne devant Uccello. Reçu au concours d’attaché à la bibliothèque Mazarine, le jeune homme refuse le poste pour vivre une vie de mondanités. Il fréquente alors les salons les plus courus de la capitale, comme celui de madame Lemaire, de la princesse Mathilde ou de Geneviève Straus… Soit autant de reines du Tout-Paris qui s’entourent à l’envi d’écrivains, de musiciens et de peintres. L’atmosphère de ces soirées hors du temps est captée par le pinceau de René-Xavier Prinet et son Balcon duquel on croirait s’échapper des bribes de conversations couvertes par des notes de musique, où encore Pierre-Georges Jeanniot qui nous invite à écouter Une chanson de Gibert, au beau milieu des frous-frous et des éventails.
René-Xavier Prinet, Le Balcon, vers 1905
Musée des Beaux-Arts, Caen • © Caen, musée des Beaux-Arts / Patricia Touzard
D’une santé fragile, en proie à de violentes crises d’asthme, Marcel Proust se voit contraint d’abandonner peu à peu les voyages et la bonne société. Installé au 102 boulevard Haussmann à la mort de ses parents, dans ce qui fut autrefois l’appartement d’un oncle – « Le seul que j’ai pu trouver que Maman connaissait » écrit-il inconsolable –, il vit désormais reclus dans sa chambre aux murs tapissés de liège, dont on peut admirer un vestige dans le parcours de l’exposition, aux côtés de son lit et de son manteau. Dès lors, sous sa plume prend vie un Paris fantasmé. Au musée Carnavalet, l’atmosphère des promenades le long des Champs-Élysées est évoquée par un paravent de Bonnard, que Proust a côtoyé, les « pavés mal équarris » de l’hôtel de Guermantes, pour lequel le narrateur voue une absolue fascination renaissent dans l’une des salles sous la forme d’une petite étude pour le célèbre Rue de Paris, temps de pluie de Gustave Caillebotte.
Vue de la chambre de Proust, reconstituée
Musée Carnavalet – Histoire de Paris • © Pierre Antoine
Rares sont les repères géographiques qui ponctuent la Recherche : l’écrivain fait évoluer ses personnages dans les fastes d’un monde flottant, qu’il ne côtoie désormais plus que dans ses souvenirs. En 1913 est publié Du côté de chez Swann (dont on peut admirer, au cœur de l’exposition, un manuscrit « augmenté » des célèbres paperolles – illisibles – de l’écrivain), premier tome de son cycle romanesque. Chacun dans le petit monde de la haute société parisienne y cherche alors son double : Madeleine Lemaire, surnommée « la patronne » par les habitués de son salon, aurait-elle inspiré l’impitoyable et excentrique Madame Verdurin ? Et la très distinguée comtesse Greffulhe, véritable impératrice des arts, aurait-elle prêté ses traits à la duchesse de Guermantes, incarnation pour le narrateur, de l’idéal féminin ?
Man Ray, Marcel Proust sur son lit de mort, 20 novembre 1922
Musée d’Orsay, Paris • © Man Ray 2015 Trust / Adagp, Paris 2021 / RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski
Bientôt, la Première Guerre mondiale sonne le glas de cette Belle Époque et de l’insouciance des délicieuses soirées d’été au Pré Catelan. Marcel Proust perd de nombreux amis au front, la publication de À l’ombre des jeunes filles en fleurs, deuxième tome de la Recherche, est suspendu… Tome pour lequel il recevra le prestigieux prix Goncourt au sortir de la guerre en 1919. Longtemps considéré comme un écrivain en dilettante, le « petit Marcel » est enfin reconnu pour son talent. Et pourtant, dans la solitude de sa chambre, il ne cesse d’écrire et de réécrire sans relâche aidé de Céleste Albaret, une jeune femme entrée à son service quelques années plus tôt. Dans d’émouvantes images d’archives, on la voit, désormais vieille dame, l’œil toujours pétillant, se souvenir du jour où l’écrivain mit un point final à sa Recherche. « Maintenant, je peux mourir », lui dit-il alors. Marcel Proust s’est éteint en 1922. À la demande de Jean Cocteau, un jeune photographe américain nommé Man Ray, fraîchement débarqué à Paris, fige l’écrivain sur son lit de mort. L’image ultime d’un homme qui, comme l’écrira François Mauriac, « avait laissé son œuvre le dévorer jour après jour ».
Marcel Proust, un roman parisien
Du 16 décembre 2021 au 10 avril 2022
Musée Carnavalet • 23 Rue de Sévigné • 75003 Paris
www.carnavalet.paris.fr
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