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Vincent van Gogh, Portrait de l’artiste, 1889
Huile sur toile • 65 cm x 54 cm • Musée d'Orsay, Paris • © Musée d'Orsay
Lettre 4
Saint-Rémy
La vie de peintre rend décidément abstrait. Vous voici interné dans un lieu spécialisé. À Théo avant d’entrer à l’établissement sanitaire Saint-Paul de Mausole à Saint-Rémy en mai 1889, vous écrivez : « Toute ma vie durant ou presque au moins, j’ai cherché autre chose qu’une carrière de martyr. » Auriez-vous suspecté que ce serait la maladie qui vous ouvrirait la porte de la vie monacale ? Dans le « jardin désolé » de ce monastère transformé en asile, l’herbe s’entremêle à l’ivraie. L’usure du mobilier de la chambre laisse deviner la ruine de ses anciens propriétaires. À travers les barreaux de la fenêtre, vous voyez « un carré de blé dans un enclos », qu’inlassablement vous allez peindre en des teintes variant en fonction de vos humeurs. Rien de plus naturel pour un artiste comme vous, ramenant les motifs à leur contenu essentiel, qu’il s’empare d’un sujet aussi fertile. À présent que vous la côtoyez, la folie n’est plus un sujet d’effroi. « Je pense accepter aussi calmement mon métier de dément que Degas le métier de notaire. »
Vincent van Gogh, Hôpital Saint-Paul à Saint-Rémy-de-Provence, 1889
huile sur toile • Musée d’Orsay, Paris • © Musée d’Orsay
Devant la nature, tout revient dans l’ordre. L’acidité de ce monde se dilue dans l’évidence de sa vitalité.
La réalité se déforme jusqu’à découvrir le symbole qu’elle contient. Plusieurs fois par semaine, on vous fait prendre un bain pour calmer vos nerfs. Les médecins redoutent une nouvelle attaque. Dans l’immédiat, le travail est le meilleur contrepoison. Peindre vous tient à distance de la mélancolie. Cette besogne ingrate à laquelle vous vous vouez comme « un vrai possédé » ne vous permet pas de payer le prix des fournitures qu’elle requiert. Ce constat, il vous faut l’assimiler sans faire de drame. Chaque jour, vous devez batailler avec les médecins pour obtenir de peindre à l’extérieur. Devant la nature, tout revient dans l’ordre. L’acidité de ce monde se dilue dans l’évidence de sa vitalité. Les gestes concrets des gens de la terre vous sortent de votre abstraction. Ou au contraire : soulignent l’irréparable fracture.
On connaît le prix de la beauté saisissante de vos œuvres peintes à Saint-Rémy, celui du renoncement tragique à votre existence personnelle. La série des métiers inspirée de Jean-François Millet était un chapelet de scènes illustrant la liturgie paysanne où l’effort physique s’imprégnait d’une charge spirituelle. L’humilité de l’homme se confondait à son ouvrage. La réalité épousait son idéal. L’angoisse qui continuait de remuer à travers votre volonté d’atteindre la note neutre, n’était-ce pas justement ce qui donnait à votre œuvre sa bouleversante vérité ? Saisir la simplicité équivalait à toucher le cœur de votre émotion.
Vincent van Gogh, Champ de blé avec faucheur, 1889
huile sur toile • Musée Folkwang, Essen, Allemagne
Ce que vous peigniez, il fallait que vous le voliez à votre propre vie. L’ordinaire était pour vous un bassin sacré où puiser l’absolu. Cette faculté de votre regard s’était encore radicalisée depuis que vous aviez quitté la quotidienneté de la ville. Votre prise en charge par l’asile vous avait débarrassé des préoccupations matérielles. Liberté vous était donnée de vous livrer à la clairvoyance de votre esprit, et cela jusqu’à l’hébétude.
La vibration démentielle qui se dégageait de vos paysages peints autour de Saint-Rémy leur conférait une teneur endiablée.
La lumière du midi avait éclairci la teinte des œuvres de Millet. À moins que ce ne fût l’intensité des vœux dont vous gorgiez ces images qui les rendaient si lumineuses. Faire surgir la couleur du fond de votre servitude, telle était la médecine de votre art. Mais il fallait se garder de ne pas s’immoler dans une tâche si ensorcelante. Chez vous, il n’y avait pas de séparation entre le corps et l’œuvre, la monomanie de votre pensée était un océan qui submergeait votre espace vital. Remuement de votre intériorité qui explosait dans tout ce qui s’offrait à votre vue. La vibration démentielle qui se dégageait de vos paysages peints autour de Saint-Rémy leur conférait une teneur endiablée comme si vos yeux les avaient arrachés à un feu invisible.
Partout, dans la nature, la tentation de la tristesse vous guette. Prête à bondir sur votre âme si prompte à s’emporter. Puis, cela se calme. Soudainement, la justesse d’une vision aplanit l’agitation. Champ de blé avec faucheur (1889) [ill. ci-dessu]s. Ici se joue la tranquillité du drame. Le rythme s’est adapté à celui de la moisson. À l’arrière-plan, des montagnes somnolent sous un soleil discret, fondu dans un ciel assorti, comme une fusion de la nuit et du jour. Avant que le souvenir du nord ne reprenne le dessus avec ses teintes ternes. Le Champ dévasté (d’après Millet encore) évoque davantage un champ de bataille qu’un lieu de culture.
Vincent van Gogh, Amandier en fleurs, février 1890
huile sur toile • 73,5 × 92 cm • Coll. & © Van Gogh Museum, Amsterdam
Nous sommes en janvier 1890. L’année de votre mort a commencé. On dirait une mer arrêtée, avec ses vagues suspendues par le froid. À la fin de ce même premier mois de l’année de votre mort, votre frère Théo devient père : il vous naît un neveu qui portera votre prénom. L’image sereine de la nativité se recompose dans la plaine meurtrie. Le fantasme de la chaumière est en voie de se réaliser hors de vous. Le vieux sentiment de noirceur qui vous habite, monde bourbeux écrasé sous des nuages menaçants, se dilue dans l’apparition d’un Amandier en fleurs. Merveilleux quadrillage de la vue où l’entortillement des branches conduit à la blanche floraison sur un fond bleu limpide.
Vincent van Gogh, Les Fourrés, Juillet 1889
huile sur toile • 73 cm x 92 cm • Van Gogh Museum, Amsterdam • © Van Gogh Museum, Amsterdam
Dans cet éternel alliage de défaillance mentale et de confiance métaphysique, vous aviez écrit votre propre évangile. Atmosphère ombrageuse de sous-bois où l’on perdait de vue la respiration du ciel. Les Fourrés (1889) étouffants filtraient la clarté, resserraient le cadrage sur la terre humide où le lierre se répandait. Le silence de l’isolement gonflait chaque sensation. La forêt devenue furieuse vous poussait à prendre la fuite. La nostalgie du nord vous rappelait comme un abîme radieux.
Itinéraire de Van Gogh en quelques dates
1853 – Naissance à Zundert (Pays-Bas), dans une famille de pasteurs et de marchands d’art.
1869 – Paris. Travaille à la galerie Goupil et Cie.
1873 – Londres. Travaille à la galerie Goupil et Cie.
1877 – Amsterdam. Études de théologie.
1878 – Bruxelles. École d’évangélisation.
1879 – Pasteur dans le Borinage (Belgique).
1880 – Bruxelles. Académie des Beaux-Arts.
1882 – La Haye. Auprès de son cousin peintre Anton Mauve.
1883-1885 – S’installe à Nuenen dans le presbytère paternel.
1885 – Anvers. École des Beaux-Arts.
1886-1888 – Paris. Fréquente la vie artistique.
1888-1889 – Arles. Crise avec Gauguin.
1889-1890 – Saint-Rémy. Hôpital psychiatrique.
1890 – Suicide à Auvers-sur-Oise.
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