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Gérard Fromanger, La Vie d’artiste, 1975
Huile sur toile • 200 x 300 cm • © Gérard Fromanger
Cinquante ans plus tard, que faire de Mai 68 ? En célébrer l’anniversaire ? Le commémorer avec sobriété ? Ou bien, plus froidement, s’astreindre à un inventaire, en évaluer l’impact, en peser le pour et le contre ? Les images sur lesquelles s’appuient ces relectures, favorables ou défavorables, nostalgiques ou critiques, sont souvent les mêmes qui, de décennie en décennie, refont la une : AG enfumées, Sartre au micro devant Billancourt, pavés jetés par-dessus les barricades, « CRS SS » tabassant tout ce qui a les cheveux longs, affichettes aux slogans fabuleusement cinglants. La mallette du jeune révolutionnaire (qu’il soit maoïste, trotskiste, anarchiste, militant à la Gauche prolétarienne ou à Vive la révolution !) vient nourrir d’une iconographie toujours efficace les numéros rétrospectifs des magazines, et illustrer la réflexion des penseurs qui veulent solder ou entretenir l’héritage du soulèvement.
En 2018, ici et maintenant, ce sont aussi les contributions des artistes qui sont remises en avant, notamment au travers d’une exposition qui fera date : « Images en lutte – La culture visuelle de l’extrême gauche en France (1968– 1974) », conçue par l’historien Philippe Artières et par Éric de Chassey, directeur général de l’Institut national d’histoire de l’art. « Nous avons voulu montrer que les œuvres réagissent à des événements, mais aussi qu’elles en préparent d’autres, voire qu’elles les suscitent. Sans uniquement les illustrer, explique Éric de Chassey. Toutes ces luttes qui passent par des images avaient lieu sur des terrains qu’il faut explorer, certes, mais sans être strictement chronologique. Les affiches de la GP [Gauche prolétarienne] sont bel et bien faites pour que les gens se mettent en grève. »
Affiche sérigraphiée éditée par l’Atelier populaire des Beaux-Arts, en mai 1968
Coll. Michael Lellouche • © Leemage
L’exposition prend dès lors la forme d’un « continent d’images » à l’École des beaux-arts de Paris, là même où, dans le feu de l’action, la jeunesse s’enflammait, s’activait, débattait, peignait, dessinait, roulait des (presses) mécaniques dans le cadre de son prolifique Atelier populaire. Le parcours s’organise selon des blocs d’événements : la mort du Che en Bolivie (9 octobre 1967), le coup de grisou meurtrier dans la mine de Fouquières-lès-Lens (4 février 1970), la très longue grève des ouvriers de l’usine horlogère Lip de Besançon (1973–1974)… Les commissaires ont en effet choisi de dépasser largement les bornes chronologiques de Mai 68, optant pour un calendrier révolutionnaire élargi.
Philippe Artières évoque ainsi « les années 68 », selon la formule de Geneviève Dreyfus-Armand, Robert Frank, Marie-Françoise Lévy et Michelle Zancarini-Fournel, qui avaient publié, en 2000, les Années 68 – Le temps de la contestation (éd. Complexe). Dit autrement, 68 dura davantage qu’une simple année civile, le temps que les révoltes fermentent… et s’éteignent à petit feu. « Ces années 68, développe Artières, qui s’ouvrent par une mobilisation mondiale contre la guerre du Vietnam – conflit faisant directement suite à la guerre coloniale d’Indochine – et qui se ferment par le premier choc pétrolier, traversent les années autoritaires de la Françafrique, de la Chine de Mao, de l’Espagne de Franco et de l’Amérique de Nixon. » Et ainsi de suite, jusqu’à la guerre froide et les premiers pas de l’homme sur la Lune. 1968 ? Pas seulement, donc, et c’est bien de 1968 à 1974, ainsi que l’indique le sous-titre l’exposition, que se dessine au Palais des beaux-arts de Paris une double histoire, celle de la France mondialisée, en butte au capitalisme, et celle de la gauche contre elle-même.
De 1968 à 1974 se dessine au Palais des beaux-arts de Paris une double histoire, celle de la France mondialisée, en butte au capitalisme, et celle de la gauche contre elle-même.
Résultat : c’est mieux, plus ambitieux, et délibérément moins photogénique, moins poseur, moins attendu que des images (déjà épinalisées) de jeunes gens véhéments ou souriants. On pense, bien sûr, au portrait par Gilles Caron d’un Daniel Cohn-Bendit au visage radieux, narguant de sa bonne humeur le CRS qui lui tient tête. On songe encore à cette « Marianne de 68 », photo prise par Jean-Pierre Rey au jour de la manif unitaire des ouvriers et des étudiants, qui saisit une jeune femme juchée sur les épaules de Jean-Jacques Lebel. Ces clichés, c’est à la Bibliothèque nationale de France (BnF) qu’on peut les revoir, d’un œil neuf et distancié : l’exposition « Les images ont une histoire » propose une analyse de leur destin médiatique et de leur installation dans la mémoire collective. Publiés et republiés, ces clichés ont une histoire compliquée, ayant souvent subi un certain nombre de modifications au fil du temps et de leurs usages. La « Marianne de 68 » (ou « Jeune Femme au drapeau ») fut ainsi soumise, au gré des magazines, à un cadrage de plus en plus serré, évacuant le contexte pour recentrer l’attention sur le caractère iconique de l’image de la révolte en général, sans ancrage.
L’exposition de la BnF s’interroge également sur la couleur de Mai 1968. Qui n’est pas finalement pas si rouge que cela, à voir les documents qui nous sont parvenus, mais plutôt… grise. Car il est un étrange paradoxe : le souvenir de Mai 1968 est aujourd’hui largement en noir et blanc, alors que la presse de l’époque publiait les reportages en couleurs. La question est fascinante. Elle renvoie à la fabrique du regard, au tamis au travers duquel l’Histoire est passée.
Un étudiant occupant la Sorbonne, après sa réouverture le 13 mai : derrière lui, la statue de Louis Pasteur, aux faux airs de Karl Marx
Coll. musée d’art contemporain de Marseille • © Bridgeman Images
On en revient aux Beaux-Arts et à cette exposition plaçant sous les dates phares les œuvres qui en témoignent, s’en émeuvent et, de toute façon, prennent parti. Si l’exposition « Images en lutte » est remarquable sous plein d’aspects (y compris sous celui de son catalogue, inépuisable réservoir d’images avec des textes précieusement lapidaires), elle l’est d’abord pour avoir mis en avant ce pour quoi les artistes font œuvre. Ils ont en tête, selon Éric de Chassey, deux sources d’inspiration : « Les avant-gardes de la révolution bolchevique et le réalisme socialiste russe, italien ou d’Europe de l’Est des années 1940, quand les artistes entendaient servir la révolution, mais sans être obligés de réduire leur ambition esthétique, et prendre les masses comme seules juges de leur travail. » Excepté l’épisode de l’Atelier populaire, les artistes de Mai 68, eux, n’ont pas toujours énormément pesé sur les luttes sociales. « Les organisations politiques n’en avaient rien à faire, reconnaît Chassey. Pourtant, leur engagement a donné naissance à des œuvres importantes, parce que les artistes étaient convaincus que leur place était centrale. Que la situation les obligeait. »
Séchage et accrochage des projets d’affiche à l’Atelier populaire des Beaux-Arts
© Norbert Chautard
Les toiles signées Gérard Fromanger, Bernard Rancillac, Pierre Buraglio ou Eduardo Arroyo ne flottent donc pas dans le vague. Elles sont adressées, concernées, consternées. Les événements qui agitent le monde agitent aussi ces peintres et toute une cohorte d’affichistes, de dessinateurs, de militants inspirés. À l’époque, et peut-être est-ce son chant du cygne, la peinture est encore un témoin essentiel, un médium qui monte au créneau. Il y a là des merveilles oubliées, à commencer par ce formidable tableau de Gilles Aillaud dépeignant deux mineurs encagés dans un ascenseur qui les conduit tout droit dans l’enfer de leur travail – un hommage aux mineurs de Fouquières-lès-Lens sorti de l’ombre quasiment par hasard. « Je cherchais des œuvres d’un autre artiste dont l’un des descendants m’avait ouvert l’atelier, confie Éric de Chassey. Et je tombe sur cette toile, que je finis par identifier comme celle que Gilles Aillaud proposa à une exposition en soutien à la veuve de l’un des seize mineurs morts. Sans succès, puisque l’artiste était maoïste et les organisateurs, communistes… » Autre chef-d’œuvre déniché tout aussi fortuitement : une toile de Gérard Fromanger, peinte pour la même bonne cause.
Bernard Rancillac, Les dirigeants chinois saluent le défilé du 20e anniversaire de la Révolution, 1970
La peinture de, avec ou d’après 68, c’est d’abord, selon Éric de Chassey, l’un des commissaires de l’exposition des Beaux-Arts, « une réactualisation du réalisme socialiste ». La preuve avec ce tableau qui se borne à la technique des aplats et entretient (ironiquement ou pas, on ne saurait dire… ) le culte de la personnalité.
Huile sur toile, deux panneaux • 330 x 450 cm • Coll. musée d'Art moderne et contemporain de Saint-Etienne Métropole / Photo Yves Besson
En revanche, le Paysan pauvre a, lui, simplement été oublié par l’histoire de l’art. Peint en 1969 par la Coopérative des Malassis, collectif de peintres (parmi lesquels Henri Cueco et Gérard Tisserand) redonnant trivialement sa portée satirique et sociale à la peinture – en opposition aux esthètes, qui préféraient alors une « peinture-peinture », une peinture qui ne regarde plus qu’elle –, le polyptyque de huit toiles snobe encore le bon goût en apportant un peu de bouse de vache dans le Palais des beaux-arts.
Coopérative des Malassis, Le Paysan pauvre (détail), 1969
Composé au total de huit tableaux, collectivement signé par six peintres qui formeront en 1970 la Coopérative des Malassis, ce polyptyque présenté au 20e Salon de la jeune peinture – qui s’intitule cette année-là « Police et culture » – s’émeut du sort des paysans voués à l’exode rural et à l’abandon de leur mode de vie.
Acrylique sur toile, huit panneaux • 200 × 200 cm • Coll. musée d’Art moderne et contemporain de la Seine-Saint-Denis • © Beaux-Arts de Paris / DR
À l’époque, la révolte concerna en effet l’ensemble des champs, des fronts. Impossible d’énoncer tous ceux qui sont recensés, exposés, mis en lumière dans l’exposition : de la cause des femmes à celles des homosexuels, des premières luttes écologiques (défendues par Reiser) aux protestations contre les bidonvilles où s’entassent les immigrés… ils sont trop nombreux. Et, oh surprise, ces fronts-là préfigurent les luttes d’aujourd’hui. Comme si la lutte, les slogans et les images devaient encore scintiller aujourd’hui depuis cette lointaine galaxie soixante-huitarde pour éclairer et raviver le bon droit des uns et des autres. Reste cette question : que faire pour cela ? Que faire quand, en outre, on est un artiste contemporain ? C’eut été le sujet d’une passionnante exposition.
Mai 68 occupe musées et institutions
Raccord avec la diversité des domaines de la pensée et de la création qui ont été bouleversés par l’ébullition soixante-huitarde, une myriade d’institutions, de la Cinémathèque française à l’université de Paris-Nanterre, déploie sur les cimaises, dans les forums ou les salles de conférences un programme riche et varié. Au Centre Pompidou, une fresque longue de 60 mètres réinterprétant slogans et affiches de Mai 68, mise en œuvre par le graphiste Philippe Lakits, servira de toile de fond à une série de débats et de séminaires – dont l’un sera animé par le philosophe Patrice Maniglier et le professeur de sciences politiques Laurent Jeanpierre. Ailleurs, à la Cité de l’architecture & du patrimoine, c’est l’impact de la nouvelle « manière de faire les villes » que l’exposition « Mai 68, l’architecture aussi ! » invite à prendre en considération. Le théâtre des Amandiers à Nanterre, dans le cadre d’une programmation intitulée « Mondes possibles », multiplie, lui, les formes d’expression : performances, installations et spectacles en plein air abordent de front « la question du commun et de l’être ensemble », ainsi que l’énonce son directeur, Philippe Quesne. Quoi d’autre ? Une peinture murale d’artiste Escif sur l’une des façades du Palais de Tokyo, ainsi qu’un déploiement de documents, aux Archives nationales, éclairant les réactions du pouvoir politique et des services administratifs face à la chienlit.
Tous les renseignements sur le site : www.soixantehuit.fr
Images en lutte - La culture visuelle de l'extrême gauche en France (1968-1974)
Du 21 février 2018 au 20 mai 2018
École Nationale Supérieure des Beaux-Arts • 14 Rue Bonaparte • 75006 Paris
www.beauxartsparis.fr
À lire
Le catalogue de l'exposition
Par Philippe Artières et Éric de Chassey
Icônes de Mai 68 – Les images ont une histoire
Du 17 avril 2018 au 26 août 2018
BnF • Quai François Mauriac • 75013 Paris
www.bnf.fr
Rétrospective Gilles Caron
Du 4 mai 2018 au 28 juillet 2018
Hôtel de Ville - Paris • Quai de l'Hôtel de ville • 75004 Paris
www.paris.fr
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Avec ce tableau issu de la série Hommage à François Topino-Lebrun – un peintre révolutionnaire guillotiné par Bonaparte en 1801 –, Gérard Fromanger, qui paya son écot à la cause soixante-huitarde en passant plusieurs nuits aux presses de l’Atelier populaire des Beaux-Arts, met en abyme sa propre manière de peindre… d’après image, après recadrage, après revisionnage.