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Mai 68

Aux Beaux-Arts de Paris l’imagination reste au pouvoir

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Ils ont entre 20 ans et 30 ans. Ils ne sont pas enfants, mais petits-enfants de soixante-huitards. Alors que l’École nationale des beaux-arts de Paris revient sur la période de Mai 68 à travers une superbe exposition mêlant affiches, peintures et films, Beaux Arts est allé sur place scruter ce qu’il restait de la rébellion de 68 chez les jeunes artistes.
Vue des Beaux-Arts de Paris
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Vue des Beaux-Arts de Paris, 2018

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© DR

C’était il y a cinquante ans. L’artiste Daniel Dezeuze avait 26 ans et il travaillait aux côtés de Claude Viallat et de Pierre Buraglio. Ensemble, ils allaient bientôt conceptualiser un mouvement moins attentif aux sujets qu’aux matériaux : Supports / Surfaces. Reconstitué cinq décennies plus tard dans l’exposition du Palais des Beaux-Arts, le stand que le groupe avait présenté en 1971 à la Biennale de Paris – un assemblage de formes, de tissus et de matières –, demeure une ode légère à la liberté et à la joie : « Je me rappelle quand la foule étudiante criait à travers le quartier Latin :« Libérez nos camarades ! », glisse Daniel Dezeuze. « La révolte de Mai 68 faisait ses premiers pas. Et il n’y a pas eu que des bagarres, mais aussi ces nuits douces de mai où l’on échangeait ses rêves. » Que reste-t-il de cette époque ? Daniel Dezeuze résume : « un sentiment joyeux ». Et l’engagement, dans tout ça ?

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Le soir du vernissage, à la sortie de l’exposition « Images en lutte – La culture visuelle de l’extrême gauche en France (1968–1974) », un groupe d’étudiants de l’École nationale des beaux-arts bouillonne. Johanna, née en 1991, explique les raisons de cette atmosphère pesante : « il y a quelque chose de paradoxal dans le fait de proposer cette exposition ici aujourd’hui, quand on sait ce qui se passe dans l’école… » Son témoignage fait immédiatement écho à une affichette collée à la porte d’un atelier de peinture : « Aux Beaux-Arts de Paris, certains bâtiments et certaines mentalités sont les mêmes depuis 200 ans. » Puis d’une autre, qu’on nous remet aussitôt en main : « Direction silencieuse / Étudiants bruyants ». Dans un savant mélange de formules et d’images choc (telle une couverture de Tintin aux Beaux-Arts, allusion à peine voilée à la tonalité raciste du Tintin au Congo de Hergé), l’esprit créatif de Mai 68 semble bel et bien allumé…

Révolte affichée

Ce qui a mis le feu ? Une sérieuse affaire de propos racistes qui secoue l’école. Des insultes auraient été proférées par la hiérarchie d’une entreprise prestataire externe, chargée du nettoyage, envers ses agents d’entretien. Les élèves se sont aussitôt mobilisés, jusqu’à faire remonter leur voix au cabinet de la ministre de la Culture, Françoise Nyssen. L’enquête est en cours. Djabril, étudiant en 5e année, explique : « le vernissage de l’expo Mai 68 est tombé au bon moment… Nous avions découvert cette affaire une semaine avant ! On devait se saisir de l’inauguration pour faire du bruit. » Et, au passage, s’inspirer des typographies, de l’utilisation du noir et blanc et des slogans des affiches soixante-huitardes.

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Vue des Beaux-Arts de Paris, 2018

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Les élèves mobilisés ont lancé un appel à dessins, qu’ils ont ensuite sélectionnés avant de les imprimer par milliers pour en inonder les couloirs et les distribuer aux invités. « Les profs ont vu nos tracts et ils nous ont soutenus. Certains les ont même analysés… Quand on a collé les tracts, tous les élèves en voulaient un. Ce sont des collectors ! » Des langues se sont déliées. Une figure attire particulièrement les regards, et déchaîne la créativité des élèves – et « cela depuis des années, sourit Djabril, il suffit de regarder les murs des toilettes marqués d’anciens messages explicites ». À l’instar du général de Gaulle, omniprésent sur les images soixante-huitardes, un agent de l’établissement revient sur de nombreuses affiches : tantôt en petit poisson coiffé d’un chapeau de colon (« La direction noie le poisson ») ou tenant en laisse un grand homme plongé dans l’ombre (« Direction disciplinée »). Ce personnage décrié pour ses propos racistes n’est jamais explicitement nommé sur les tracts, mais son patronyme n’est pas difficile à obtenir auprès des étudiants…

Impossible Mai 2018 ?

Mais si la majorité de ces artistes en devenir semble favorable à ce mouvement spontané – intervenu au même moment qu’une pétition en ligne contre le harcèlement sexuel aux Beaux-Arts –, une large part d’entre eux exprime sa profonde désillusion. Impossible Mai 2018 ? Les réseaux sociaux, l’individualisme et l’autocensure sont plusieurs fois mentionnés par les jeunes artistes croisés dans les couloirs de l’Ensba, qui dressent le portrait d’une époque au garde-à-vous, conformiste et aseptisée. Même sentiment hors de l’institution : pour Léo Dorfner (né en 1985), « la liberté créatrice de Mai 68 ne peut qu’inspirer de la nostalgie, surtout quand on l’oppose à ce que devient l’art, dirigé par le marché, détenu par quelques privilégiés. ». Annabel Aoun Blanco, 30 ans, s’avoue également critique sur cette période : « Le trop ne peut pas durer éternellement, donc après arrive le moins. »

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Vue des Beaux-Arts de Paris, 2018

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Au final, que donc faire de Mai 68 ? Le 13 mai prochain, la performeuse Sarah Trouche proposera peut-être une réponse au sein même de l’École des beaux-arts. Dans l’amphithéâtre d’honneur, là où tant de débats en 1968 eurent lieu, elle invitera divers acteurs du monde de l’art (artistes, critiques, commissaires… ) pour une expérience immersive : « Lors de cette performance, annonce-t-elle, nous explorerons la possibilité de faire cohabiter le corps et les idées radicales. » Sans doute un des plus beaux héritages de Mai 68 : la lutte par le corps libéré. « En tant qu’artiste et dans ma propre pratique, je pense qu’une simple impulsion peut créer une révolution, d’un geste ou d’un redressement du corps peut naître un projet bien plus grand qui trouvera sa place dans la société. L’artiste peut porter des projets économiques, écologiques, sociaux et politiques de manière à faire changer les choses, ou du moins les rendre visibles. » C’est indéniable, la commémoration de Mai 68 offre aux artistes l’occasion de se replonger dans une atmosphère de travail fertile… Et éminemment politique. N’est-ce pas cela que l’on appelle le printemps ?

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Performance de Sarah Trouche

Corps et artivisme. Comment écrire collectivement un manifeste engagé et radical ?

Le dimanche 13 mai 2018, de 14 h à 18 h
Performance à 15 h
Amphithéâtre d’Honneur des Beaux-Arts de Paris

 

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Images en lutte - La culture visuelle de l'extrême gauche en France (1968-1974)

Du 21 février 2018 au 20 mai 2018

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Icônes de Mai 68 – Les images ont une histoire

Du 17 avril 2018 au 26 août 2018

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