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Coopérative des Malassis, Le Paysan pauvre, 1969
Acrylique sur toile • Coll. départementale d'art contemporain de la Seine-Saint-Denis • Photo Michel Chassat
Il y a tout d’abord cette toile – leur première – titrée le Paysan pauvre, 8 panneaux peints de 2m sur 2m, racontant la misère rurale. Ou encore l’Appartemensonge, représentation à échelle d’un appartement F3 luxueux mais cauchemardesque. Il y a aussi Onze variations sur le Radeau de la Méduse, une frise où des individus se noient, entre autres, dans une entrecôte, des frites ou un plat de spaghettis. Peints à plusieurs mains, sans qu’il soit possible de déceler la « patte » individuelle de leurs auteurs, les espaces figuratifs et hyperréalistes de la coopérative des Malassis ont des intentions claires : adopter la monumentalité et le lyrisme de la grande peinture historique, pour mieux la pervertir et témoigner de la réalité sociale et des désillusions de la société de consommation.
Comme à l’usine, ils pointent à leur atelier commun à Bagnolet.
Formés par les peintres Christian Zeimert – qui démissionnera rapidement – Henri Cueco, Lucien Fleury, Jean-Claude Latil, Michel Parré et Gérard Tisserand, Les Malassis défendent une peinture comique, provocatrice et n’ont aucunement l’intention de plaire à qui que ce soit. Pas même aux critiques, la plupart les accusant d’être trop simplistes, ni même au monde de l’art qu’ils veulent court-circuiter. Des « peintres toxiques », c’est ainsi qu’ils se définissent. Regroupés sous la forme, non pas d’un collectif mais d’une coopérative de type agricole, ses membres remettent en cause l’idée romantique d’un artiste solitaire et génial, exposent dans des lieux non dédiés à lʼart et la culture – afin de se tenir à distance des institutions – et, qui plus est, ils ne vendent pas leurs œuvres : ils les louent. Comme à l’usine, ils pointent à leur atelier commun à Bagnolet et se reversent entres eux l’argent récolté en fonction du temps que chacun a consacré. En 1972, les membres font scandale et retirent leur toiles de l’exposition « Douze ans d’art contemporain en France » juste avant son ouverture. Scandant devant les marches du Grand Palais « Expo 72 : des artistes au service du capital », ils dénoncent une exposition qui instrumentalise les artistes, pensée comme un outil de prestige au service du pouvoir.
Coopérative des Malassis, Cinq peintres romantiques ou les affaires reprennent, Gérard Tisserand, 1977
300 x 390 cm • DR
Les Malassis, c’est donc l’élan d’une poignée d’hommes décidant qu’après Mai 68 il est encore possible de tenter de refaire le monde, d’inventer de nouveaux modèles. Lors de la rétrospective de la coopérative en 1977, le critique Jean-Louis Pradel résume leur intention : « jeter la peinture à bas de son piédestal pour quʼelle redevienne une compagne familière des travaux et des jours. Il faut dès lors préférer lʼimage dʼalmanach à la « peinture-peinture », lʼiconographie de lʼhomme du commun aux sublimes énigmes ». Ouvertement érigées contre la « Nouvelle société », politique de modernisation menée par le Président Georges Pompidou, les œuvres du groupe sont de fait lisibles, populaires et réagissent souvent à chaud à l’actualité politique. C’est le cas du tableau Qui tue ? (1970), s’emparant de l’affaire Gabrielle Russier, une histoire d’amour entre un élève de 17 ans et une professeure, condamnée à un an de prison pour détournement de mineur. Elle finit par se suicider. Les Malassis n’hésiteront pas à représenter le couple en train de copuler, devant une horde de juges et de CRS : à qui vraiment faut-il attribuer la responsabilité de la mort de la jeune femme ?
Coopérative des Malassis, La côte de bœuf, Le naufrage, la crise sur la richesse même de la série : Onze variations sur le Radeau de La Méduse ou La Dérive de la société de consommation, 1974
Gouache sur contreplaqué • 67,5 × 180 cm • Coll. musée de Grenoble • © J.L. Lacroix
Si le groupe traite de moments politiques, c’est pour en révéler l’autre visage, mais aussi parce qu’il se voulait en prise avec son époque. Il l’était d’ailleurs peut-être trop, de sorte que leurs toiles ont aujourd’hui perdu leur caractère corrosif. On ne retient alors que leur monumentalité surannée et leur facture surréaliste un peu poussiéreuse. Pour autant, ne leur retirons pas leur charme et leur mérite : celui de traduire quelque chose comme la psyché étrange d’une l’époque, un inconscient typiquement français, hanté par une méfiance à l’égard d’un autoritarisme d’État. Une époque, celle de l’après-68, où la Ve République chamboulée reprend des couleurs, où le capitalisme, quoique contesté, florit plus que jamais et où la société de consommation gagne du terrain dans les consciences.
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