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Pascale Marthine Tayou, Eséka, 2020
Bambou, raphia, feuilles mortes, cristaux, poupées, lampes, néon • © ADAGP, Paris, 2021
« Je suis né en Afrique, au Cameroun. L’art, je ne sais pas ce que ça veut dire. Là où je suis né, j’ai toujours vu autour de moi des gens faire des choses ; plus tard, dans les livres que je lisais pour comprendre qui j’étais, j’ai compris que c’était de l’art. Je suis l’héritier de manière passive de ce qu’ils étaient ; ensuite, je passerai le relais. Forcément, ma profession me mène à parcourir les musées, les lieux d’exposition. Par curiosité, je regarde ce que font les autres – tous les autres, pas uniquement ceux qui ont trait à ce que je fais. C’est une façon de me nourrir, de m’interroger, de remettre mes pendules à zéro.
Si je collectionne ? Je dis parfois : « Je suis Pascale qui roule et qui amasse mousse. » Je collectionne les humeurs, les sensations, les odeurs, les saveurs. Je préfère ça plutôt que rentrer dans une logique académique. En 2012, j’ai organisé une expo à Paris qui s’appelait « Collection privée » : je posais la question de ce que veut dire collectionner, je voulais aller au-delà de l’idée classique. Pour moi, le musée du quai Branly est un cimetière, tous les musées sont des cimetières. La collection vue sous l’angle des objets achalandés, qui fixe, n’est plus une collection. Les objets ne sont que des témoins. Ils sont bien sûr importants, mais moi je m’en sers pour pouvoir exprimer mes amours et mes haines intérieures, mes difficultés, ma façon à moi de démêler la boule dans mon estomac.
Portrait de Pascale Marthine Tayou
Né à Nkongsamba au Cameroun en 1966, Pascale Marthine Tayou vit et travaille entre Yaoundé et Gand, en Belgique. Professeur à l’école nationale des Beaux-Arts de Paris depuis 2013, il s’est fait connaître dans les années 1990 par une série d’œuvres autour du sida. Depuis, il a exposé à la Documenta 11 de Kassel en 2002, à la Biennale de Venise en 2005 et 2009, ou encore à la Tate Modern de Londres en 2009. Féminisant son prénom dès le début de sa carrière, Pascale Marthine Tayou revendique sa fluidité et son âme voyageuse. Il utilise souvent des matériaux récupérés et conçoit des œuvres aux références culturelles multiples.
Courtesy Pascale Marthine Tayou et Galleria Continua, San Gimignano
« Ce qui vous appartient, c’est votre âme, ce n’est pas un objet »
Pascale Marthine Tayou
Au sujet de la restitution du patrimoine africain, je crois que les objets d’origine diverses qui se trouvent dans des musées partout dans le monde font le lien entre les territoires. Rendre les objets peut couper ce lien-là. L’Afrique est partout aujourd’hui. N’est-ce pas plus intéressant que d’être chez soi et de fermer les portes ? Ces objets ont certes été arrachés, ce qui pourrait justifier la restitution ; mais restituer pourrait-il permettre la relation entre le Sud et le Nord ? L’Afrique d’aujourd’hui n’est pas forcément liée à ces objets ! Ça va devenir une histoire de spécialistes. Ce qui est urgent, c’est de démocratiser le rapport à l’objet. Il faut pousser les Africains à s’intéresser à ce qui les concerne. Mettons-nous sous un arbre à palabres pour en discuter ! Pour que les Africains qui recevront ces objets comprennent que c’est un trésor universel.
Mais ce qui vous appartient, c’est votre âme, ce n’est pas un objet. L’âme de l’Afrique est partie il y a longtemps, et restituer un objet n’est pas restituer l’âme. Certes, j’aime bien cette volonté de justice, mais est-ce ce qu’il faut faire ? Ne sommes-nous pas en train de nous détourner pas de vraies questions – comme le manque d’hôpitaux ? Je ne vois pas en quoi la restitution sortirait l’Afrique de son état actuel. C’est une idée d’intellectuels, que je respecte, mais mon point de vue c’est plutôt que c’est l’âme de l’Afrique qu’il faut retrouver. Et il faut montrer à celui qui a volé l’objet qu’il est maudit. Nous sommes dans le spirituel : ces objets, pris il y a cent ans, peuvent être sous le joug d’une malédiction ! Je fais des Poupées Pascale qui sont d’inspiration formellement tribale : quand on voit la façon dont cela est taillé, c’est comme si j’avais tenu la main du vieillard d’il y a mille ans, pourtant je fais ça dans un atelier en Italie. C’est ma façon à moi d’effacer la frontière entre l’Europe et l’Afrique. »
Ex Africa. Présences africaines dans l’art d’aujourd’hui
Du 9 février 2021 au 11 juillet 2021
Musée du quai Branly - Jacques Chirac • 37, quai Branly • 75007 Paris
www.quaibranly.fr
Article initialement publié dans notre hors-série consacré à l’exposition « Ex Africa », à paraître prochainement.
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Eséka reprend le nom d’une ville du Cameroun, marquée en 2016 par un catastrophique accident de train (qui fit au moins 79 morts et 551 blessés) puis par la découverte d’or, qui attira rapidement commerces et services. En écho à ce destin stupéfiant, l’artiste a conçu un toit en bambou autoportant, surmontant plusieurs Poupées Pascale de verre, disposées sur un tapis de feuilles mortes. Cette image montre ici une simulation du projet, en cours de création jusqu’à sa présentation dans l’exposition du musée du quai Branly – Jacques Chirac, où l’œuvre finale pourra comporter des différences.